[Avant-Première] « Les Heures Sombres », Joe Wright, 2018

Les Heures Sombres, biopic de Joe Wright. Avec Gary Oldman, Kristin Scott-Thomas, Lily James, Ben Mendelsohn…

Le pitch : En 1940, la menace nazie pèse sur l’Europe toute entière. Dans ce contexte, le Royaume-Uni voit son Premier Ministre Neville Chamberlain (R. Pickup) destitué et remplacé par Winston Chruchill (G. Oldman). Ce dernier va alors devoir déterminer avec son nouveau gouvernement et en accord avec le roi George VI (B. Mendelsohn) quelle sera la position du Royaume-Uni face à l’Allemagne d’Hitler. Faudra-t-il négocier la paix ou bien lutter sans compromis pour la liberté ?

La critique : C’est le 7 Décembre dernier que j’ai eu le privilège d’assister à Paris à l’avant-première des Heures Sombres, le tout en présence de son réalisateur Joe Wright mais aussi de l’immense Gary Oldman, lequel campe Winston Churchill dans le film. Je remercie d’ailleurs une fois encore Sens Critique pour m’avoir permis d’assister à cette projection exceptionnelle (une fois n’est pas coutume). J’en suis d’autant plus heureux que Les Heures Sombres était depuis quelque temps déjà dans la liste des films que je tenais absolument à voir au cinéma en 2018 !

Qui ne connaît le visage bonhomme de Winston Churchill ? L’homme est sans doute l’un des plus grands du siècle dernier.

Et vous voyez, en sortant de la salle de projection ce soir de début Décembre, j’étais à la fois enthousiasmé par ce que je venais de voir et certain d’un autre côté que j’en reviendrai sans doute avec le recul, comme cela arrive souvent (coucou Blade Runner 2049), pour n’en garder que le souvenir d’un film bon mais pas non plus exceptionnel. Pourtant, j’attaque ces lignes deux semaines plus tard tout rond avec quasiment le même sentiment que ce jeudi soir-là. La tâche pour Les Heures Sombres n’était pas à prendre à la légère. Car lorsqu’il s’agit de porter à l’écran un pan de la vie d’un des hommes les plus importants et connus du XXème siècle, nul doute que le droit à l’erreur n’existe pas vraiment. Churchill, je ne l’apprends à personne, fait effectivement partie de ces monuments que l’humanité a connu au cours du siècle dernier et qui ont, par leur pugnacité, marqué bien plus que leur temps. Ce n’est pas pour rien après tout que le fameux Premier Ministre a maintes et maintes fois été porté à l’écran (grand ou petit) depuis les années 1970. En vrac, nous citerons les biopics Les Griffes du Lion, The Gathering Storm ou encore Into the Storm. Mais l’aura de Churchill va au-delà de sa seule renommée politique établie pendant la Seconde Guerre mondiale et il apparut également (avec plus ou moins d’impact) dans diverses productions dont les récents Inglourious Basterds ou Le Discours d’un Roi. Churchill ne doit donc pas être pris à la légère car, plus qu’une icône politique de la première moitié du siècle, c’est une figure populaire et, par extension, quasiment pop.

Et cela, je crois que Joe Wright l’avait parfaitement compris en s’attaquant à son projet. En s’emparant du personnage (car Churchill en était totalement un) le cinéaste choisit de faire parler la mémoire collective et d’en dresser un portrait général assez malin. Pour la plupart des gens, cet homme était un rigolo (on a tous entendu quelques unes de ses fameuses répliques un jour ou l’autre), un fin orateur mais aussi un dirigeant fort et déterminé. C’est l’association de ces quatre traits que Wright et le scénariste Anthony McCarten (Une Merveilleuse Histoire du Temps, notamment) ont choisi de mettre en lumière, sans en éluder l’un au profiter des autres. Les Heures Sombres s’attache donc à retracer les premiers temps de ce Premier Ministre assez unique en évoquant aussi bien quelques passages très drôles (d’un bon mot à ce fameux V fait avec les doigts mais pas dans le bon sens) que ceux beaucoup plus sinistres de la négociation politique pour trouver la place de la Grande-Bretagne dans la guerre. Le film jongle d’une ambiance à l’autre mais réussit à ne pas donner un sentiment de montagnes russes en distillant toujours judicieusement un peu de l’une dans l’autre, aucune scène plus dramatique n’étant totalement exempte d’humour et aucun passage visant à faire rire n’étant épargné par la gravité de la situation. Bref, Joe Wright évite l’écueil de moments à émotions uniques et chercher plutôt une sorte de balance (qu’il trouve, je crois) entre sérieux et légèreté.

Clementine Churchill rappelle à son mari de se présenter devant le gouvernement sans se départir de son humour, malgré les circonstances. Aucun doute : ce n’est pas tombé dans l’oreille d’un sourd.

Cela donne alors lieu à un film qui n’est peut-être pas le plus grand qui soit mais qui arrive à se donner les moyens de ses ambitions, à marquer les mémoires et à se donner une intelligence certaine. Les Heures Sombres se regarde comme une fresque dense dont l’action ne s’écoule pourtant que sur une poignée de semaines mais quand celles-ci sont parmi les plus déterminantes du siècle, il y a de quoi faire. Tant et si bien qu’on aura forcément de l’ellipse et autres astuces temporelles pour loger tout le propos en seulement 2h05 mais cette nécessité n’enlève rien à la qualité générale du film, lequel retrace avec à propos les instants-clés de ces premières semaines à la tête du gouvernement britannique pour Churchill.
Mais je pense qu’il faut en fait regarder Les Heures Sombres comme un parcours global d’un personnage hors du commun et au sein duquel, on appose quelques pastilles historiques fortes dont quelques grands discours ou des réunions parmi les plus déterminantes. Si c’est un cours d’histoire que vous cherchiez, non seulement vous auriez tort mais surtout ce n’est pas ce que vous obtiendriez. Ce film est un biopic à tendance historique dans le joli sens du terme, à savoir celui où il explore un personnage plutôt que de simplement chercher à en dresser pour la énième fois le tableau de la grandeur dans ces moments troublés. Les Heures Sombres se veut plus un film sur Winston que sur Churchill, même si l’un ne peut évidemment aller sans l’autre. Contribuant en cela à cette idée de figure pop que j’évoquais plus haut, le film de Joe Wright touche au final plus par la personnalité qu’il présente et développe que par la seule mise en situation de ce personnage dans la guerre et des choix qu’il fait pour le bien de son pays et de l’Europe.

Au regard de l’ensemble du film, la relation entre George VI et Churchill reste assez fugace. Mais son évolution est des plus intéressante quant aux thèmes abordés.

Et cette approche bien plus humaniste que strictement historienne, on la retrouve dans l’ensemble de cette œuvre finalement. Sans doute est-ce à la mode mais le fait est que Churchill nous est dépeint ici à travers ses doutes et ses certitudes, par le biais de son entourage (personnel ou professionnel) aussi, comment ce dernier le nourrit, le porte ou, parfois, le gêne et l’amène à douter. Le doute est de toute façon la thématique principale de ce film, lequel ramène constamment ses protagonistes face à leurs craintes propres et aux choix qu’ils doivent adopter lorsqu’ils y son confrontés. C’est le cas de Churchill mais aussi de sa secrétaire Elizabeth, du roi George VI lorsqu’il doit nommer son nouveau Premier Ministre, des collègues de Churchill également à commencer par celui qu’il remplace, Neville Chamberlain. Le doute est omniprésent et, humanisme toujours, c’est au contact d’autres qu’il se renforce ou se dissipe. Alors oui, ça pourra paraître éculé comme propos, voire même un peu cliché (opposer au nazisme des êtres humains avant tout, etc…) mais ça fonctionne plutôt bien. On se prend à ce jeu émotionnel et on s’attache à ces personnages, sans souci.

Evidemment, Les Heures Sombres n’oublie pas sa portée historique pour autant et met en scène quelques instants-clés, dont les discours de Churchill au parlement britannique avec brio.

Par ailleurs, Les Heures Sombres se veut également être un film très agréable à regarder sur le plan visuel. Accompagné du directeur de la photographie Bruno Delbonnel, connu pour son travail avec Jean-Pierre Jeunet sur Le Fabuleux Destin d’Amélie Poulain et Un Long Dimanche de Fiançailles mais aussi pour sa collaboration avec les frères Coen sur le tout aussi beau Inside Llewyn Davis, Joe Wright livre un film avec de très bonnes idées dans ce domaine. Jouant souvent sur les perspectives, les cadres et les ralentis, la photographie des Heures Sombres est sans doute l’un des points forts du film et mériterait, peut-être, ne serait-ce qu’une petite nomination à cette sauterie de Los Angeles qu’on appelle les Oscars. Mais c’est de toute façon la mise en scène dans son intégralité qui fait son job de toute façon. Encore une fois, on ne prend pas LA claque absolue mais tout est fait d’une manière assez fine, sans chichis mais quand même avec assez d’attentions pour que ce soit souligné. L’ensemble est bourré de petites intentions qui, ponctuellement, apportent un petit supplément d’âme à ce qui aurait pu se contenter d’être banal. Des idées, assez subtiles mais toujours plutôt furtives, qui réussissent néanmoins à être remarquées en évitant de tomber à plat sur le froid plancher du classicisme qui fait trop souvent la vie dure aux biopics !

Les Heures Sombres donne à voir des très belles choses.

Reste enfin le casting et comment ne pas saluer l’interprétation magistrale de Gary Oldman ? Oh bien sûr, Kristin Scott-Thomas est impeccable, toujours aussi efficace et classe, Lily James tire habilement son épingle du jeu et Stephen Dillane offre une parfaite répartie à Oldman mais ce dernier est tout simplement écrasant de talent. Plus encore que son réalisateur, le comédien a parfaitement saisi toute l’ampleur (pour ne pas dire l’aura) de Winston Churchill et il m’apparaît clairement que sa version de cet homme restera probablement comme l’une des plus notables. On ne présente plus la capacité de ce comédien à se fondre dans un personnage et s’oublier derrière lui : on a déjà eu de grandes preuves avec son Dracula dans l’adaptation de Coppola, son Sid Vicious dans Sid and Nancy, son Sirius Black dans les Harry Potter ou même son ignoble Norman Stansfield dans Léon. Gary Oldman est capable de changer de voix, d’accent, de ton, de corps d’un film à l’autre et de ne proposer que des personnages et non leur interprétation.

Gary Oldman est impérial !

Et c’est une fois de plus ce qu’il propose ici en dépeignant un Winston Churchill incroyable de justesse et de pugnacité. Il en donne une image qui parle immédiatement à la mémoire et à l’imaginaire collectifs, jouant sur tous les tableaux sur lesquels le ministre lui-même jouait. Plein d’humour et de malice, il peut aussi révéler le véritable lion qui rugit face à l’ennemi nazi et impose alors dans ces scènes un charisme et une puissance à l’écran qui sont fous ! Oldman est nommé aux Golden Globes, il le sera sans doute aux Oscars, il mérite de tout remporter avec ce rôle, c’est du grand art !

Et Oldman s’illustre tant à l’écran qu’il en effacerait presque ses comparses si ces derniers n’étaient pas non plus doués d’un certain talent. Alors il est évidemment difficile d’arriver à égaler un tellement niveau de jeu mais nul doute que personne (parmi les principaux seconds rôles) ne passe totalement inaperçu. C’est ainsi que Lily James donc arrive à marquer suffisamment les esprits dans le rôle de la secrétaire personnelle de Churchill. Par sa candeur et sa justesse, elle arrive justement à servir ce propos que j’évoquais plus haut quant à cette nécessité d’humanisme face au doute qu’amène des heures si sombres. Je porte le même avis, au mot près, concernant Kristin Scott-Thomas et son incarnation de Madame Churchill. Quant à Ben Mendelsohn et Stephen Dillane, ils apportent avec leurs interprétations respectives du roi George VI et de l’opposant Lord Halifax une réponse d’une jolie intensité face à toute l’énergie que déploie Gary Oldman face à eux.

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Je ne peux donc que vous encourager à aller voir Les Heures Sombres lorsqu’il sortira sur nos écrans le 3 Janvier prochain. Joe Wright signe ici un biopic intelligent et pertinent, admirablement servi par son illustre casting au sommet duquel triomphe un Gary Oldman époustouflant et qui, en plus de retracer un pan de la vie d’un homme considérable, trouve un écho tout particulier dans le monde actuel. Ce film n’est pas qu’un biopic ou une chronique historique, c’est aussi un message adressé à son public, lequel nous a d’ailleurs été confirmé par le réalisateur lui-même lors de cette avant-première parisienne, lui qui s’enthousiasmait (à juste titre je crois) de voir une salle remplie de visages bien plus jeunes que ceux qui avaient assisté aux projections américaines. Les Heures Sombres est là pour nous rappeler qu’il n’est pas question de baisser les bras dans l’adversité et qu’il y a des valeurs, auxquels certains touchent aujourd’hui, qui méritent les plus beaux combats, même si l’on a le sentiment d’être seul à les mener. Rien que pour cette piqûre de rappel, ce film vaut le détour. Et en plus de ça, vous passerez un bon moment.

2 réflexions sur “[Avant-Première] « Les Heures Sombres », Joe Wright, 2018

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