« The Nightingale », Jennifer Kent, 2018

The Nightingale, drame/thriller de Jennifer Kent. Avec Aisling Franciosi, Baykali Ganambarr, Sam Claflin, Damon Herriman…

  • Film déconseillé aux moins de 16 ans

Le pitch : En 1825, l’Australie est encore une terre à conquérir pour l’Empire Britannique. Mais c’est aussi une île peuplée de prisonniers parmi lesquels Clare (A. Francisiosi), une jeune Irlandaise. La jeune femme a été sortie de prison par le lieutenant Hawkins (S. Claflin), qui en profite pour abuser d’elle autant qu’il le souhaite. Mais les choses dégénèrent quand le mari de Clare cherche à libérer sa femme de l’emprise du cruel soldat. Ce dernier se venge alors de l’affront qu’il estime lui avoir été fait avec une violence inouïe, laissant Clare détruite. S’engage alors pour celle-ci une traque à travers le bush pour retrouver Hawkins et ses soldats et obtenir vengeance.

La critique : L’autre soir, laissant le choix libre à ma nana en ce qui concernait le programme télé, cette dernière a opté pour un film qui respire la joie, la tendresse et le délassement. Sauf qu’en fait pas du tout puisque j’ai d’abord passé 20 des minutes les plus éprouvantes de ma vie de cinéphile avant d’ensuite me laisser porter par une colère contenue mais néanmoins partagée avec l’héroïne de The Nightingale.

Avant de développer plus en avant au sujet du film dans sa globalité, éclaircissons un peu les choses. Si j’ai, en en-tête de cet article, présenté The Nightingale comme un « drame/thriller », il est important de préciser que le film de Jennifer Kent rentre dans une autre catégorie bien plus précise : celle du rape & revenge. Ce sous-genre cinématographique peut assez facilement être associé aux deux autres que je mentionnais précédemment mais également au cinéma d’horreur, voire même au cinéma porno parfois (ce qui n’est nullement le cas ici, rassurez-vous).
C’est aussi et surtout un genre assez controversé en raison de ses tenants et aboutissants indéboulonnables : comme son nom l’indique, le rape & revenge racontera toujours l’histoire d’une personne qui subit un ou plusieurs viol(s) et qui cherchera par la suite à se venger, très régulièrement avec au moins autant de brutalité que ce qu’elle aura subi. Dans certains cas, la vengeance sera recherchée par une « victime collatérale » à l’image de Philippe Noiret qui cherchera à venger le viol de sa femme Romy Schneider dans l’immense film de Robert Enrico Le Vieux Fusil ou encore d’Isabelle Adjani qui échafaudera un plan pour éliminer les violeurs de sa mère dans l’adaptation du roman de Sébastien Japrisot L’Eté Meurtrier par Jean Becker. Notez que je prends ici des exemples qui paraîtront peut-être un peu iconoclastes aux yeux des puristes mais qu’importe : ils sont excellents alors ce serait dommage de s’en priver (surtout Le Vieux Fusil, bordel, je m’en suis jamais remis de ce film).

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Et pourtant, tout commence avec une chanson d’amour

Tel est donc grosso modo le bourbier dans lequel vous allez mettre les pieds en lançant The Nightingale. Accrochez-vous donc à vos tripes puisqu’elles vont êtres mises à rude épreuve. Car peu importe la façon dont les événements sont narrés dans un rape & revenge, peu importe la linéarité ou non, la temporalité des événements (le viol sera-t-il inclus dans le scénario ou aura-t-il eu lieu avant ?), peu importent les conditions de l’exactions et les ressorts de la vengeance : la violence sera comme je le disais systématiquement de mise. Qu’elle soit physique ou psychologique, sinon les deux en même temps, c’est d’elle que le rape & revenge tirera toute sa force et il est strictement impossible à mon sens de rester impassible devant un film du genre. Plus clairement encore, je crois fermement que ce sont des œuvres qui heurtent tant, plus encore qu’un film d’horreur « classique » je trouve, qu’il n’y aura que deux options : tenir le choc tout en gardant bien en tête que c’est exactement ce que sera le film (un choc), ou alors abandonner, fuir dès que possible ce déchaînement de brutalité et toute la perversion que le scénario induit de manière implicite ou – le plus souvent – très explicite. Si j’insiste sur tout cela c’est d’abord parce que ce genre n’est pas à mettre entre toutes les mains et que je ne voudrais pas que vous vous retrouviez à regarder un film sur mes conseils pour finalement vous sentir mal devant votre écran. Ensuite, c’est parce que The Nightingale est un des meilleurs représentants du genre que j’aie pu voir depuis bien longtemps.

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Jennifer Kent, réalisatrice et scénariste de The Nightingale.

Jennifer Kent, à qui nous devions déjà Mister Babadook en 2014, réussit en fait à mettre en place dans son film un nombre d’idées tout ce qu’il y a de plus impressionnant et, mieux encore, elle pousse le bouchon encore plus loin en leur offrant un équilibre indéniable qui constitue un des atouts les plus importants de The Nightingale. Au commencement du film pourtant, on peut facilement croire que ce rape & revenge sera « comme tous les autres ». En dépit de qualités esthétiques sur lesquelles je reviendrai plus tard, le film s’ouvre sur une mise en place assez commune. L’on y suit déjà Clare, notre personnage principal du jour, sa vie de misère et la façon dont elle se trouve sous la coupe de l’odieux lieutenant Hawkins, chef d’une petite caserne britannique en terres australiennes. Tout se met en place assez rapidement, avec même une certaine forme de sobriété dans la narration afin d’aller à l’essentiel. Les choses se passent alors comme on s’était préparé à les voir se dérouler, dans un crescendo où tout s’aggrave, tout dégénère et où surtout tout finit par glisser pour entamer une descente aux enfers insoutenable.
En une vingtaine de minutes, la messe est dite, mon estomac s’est retourné mille fois et je tremble de fureur devant les atrocités qui ont été commises au sommet de la perversion d’Hawkins et de ses tortionnaires. Jennifer Kent réalise une entrée en matière folle dans The Nightingale. Elle amène les éléments à s’accumuler et à s’entrechoquer comme des pierres qu’on taperait les unes contre les autres pour déclencher l’étincelle qui amènera le brasier. Dans cette entrée en matière, les coups se répètent avec plus de force à chaque fois, accompagnés par une ambiance sonore saisissante et elle aussi en crescendo. Tout part d’un chant dans les premiers instants puis arrivent les menaces qui deviennent des cris avant de se transformer en hurlements déchirés et déchirants. Et les sanglots qui deviennent des pleurs a priori inarrêtables jusqu’à ce que, finalement, tout s’arrête au profit d’un silence de plomb qui n’en dira pas plus que les bruits qui l’ont précédé mais qui s’installe comme un moment suspendu. C’est celui de la tétanie de la victime qu’on aura observée bien impuissants devant notre écran mais aussi la nôtre, saisi dans ce moment où l’enfer s’achève et où l’on peine à rassembler tous les morceaux du drame qui vient tout simplement d’exploser devant nos yeux. On s’attendait au pire, on en a eu davantage encore.

Si le film heurte autant – que ce soit avant, pendant ou après le drame initial – c’est en grande partie grâce aux évidentes qualités de mise en scène dont jouit The Nightingale. Jennifer Kent, appuyée par la photographie de Radek Ladczuk, propose un travail sur l’image qui renforce encore toute la brutalité des événements et du propos. L’ingrédient essentiel de cette recette est à mon sens l’usage du format 1,37:1 (un peu plus grand que le 4/3 mais néanmoins assez proche), assez peu usité de nos jours et cependant riche d’une force qu’on sous-estime souvent, n’y voyant qu’un héritage du temps où les plus grands formats n’existaient pas encore.
Ce format constitue pourtant un atout qu’il ne faut jamais négliger, en particulier dans des œuvres telles que celle-ci, notamment parce qu’il recentre toute l’attention du public sur ce que le film souhaite montrer. Impossible de s’échapper en observant les décors, les paysages lointains ou toute autre chose qui n’est pas l’action en cours. Le public est en quelque sorte tenu captif du film et, dans le cas des violences commises ici, ne peut que subir ces horreurs. Ces dernières atteignent alors un autre degré d’intensité et frappent les spectateurs et spectatrices de plein fouet. En usant de ce procédé tout du long, The Nightingale laisse alors une marque profonde dans la mémoire de qui l’aura regardé.

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Exemple d’utilisation du 1,37:1, qui permet entre autres de renforcer les gros plans.

D’autres idées viennent aussi enrichir sans cesse la façon dont le film donne à voir les choses qu’il raconte, à l’image de cette absence plus notable de toute musique. En effet, Jennifer Kent dépouille son film de la moindre note, ce qui a deux effets. Le premier est naturellement de renforcer tout ce qui touche à l’ambiance sonore qui règne ici. Que ce soit un bruissement, un cri ou tout simplement le silence, chaque son ou absence de son prend alors une place considérable et contribue énormément à l’atmosphère générale qui pèse sur l’ensemble du long-métrage.
L’autre conséquence tient paradoxalement du domaine de la musique puisque l’absence de compositions propres au film permet de mettre en avant les chants et chansons entonnés lors de différentes séquences. Chansons britanniques de l’époque ou bien chants rituels aborigènes, tout est mis en valeur par l’absence de « musique parasite » (je mets ceci entre guillemets pour bien insister sur le fait que je ne considère évidemment pas une OST comme quelque chose de parasite au sens propre, ça va de soi). Les émotions transmises par ces chants et surtout par la manière dont ils sont interprétés lors des moments opportuns au cours desquels nous les découvrons, ces émotions donc sont ainsi renforcées et touchent le public sans doute plus que si le film avait bénéficié d’une musicalité constante.

The Nightingale est donc une vraie réussite sur le plan technique et dans les choix qu’il opère pour donner toujours plus de corps à ce qu’il vient montrer. Mais le film ne s’arrête pas là et arrive également à déployer son talent dans des aspects qui dépassent le seul genre du rape & revenge et la manière de le mettre en scène. Non contente d’offrir une œuvre qui fonctionne admirablement bien, Jennifer Kent remporte également un autre pari : celui de sortir le rape & revenge de son carcan. Après tout, quel qu’il soit, un genre ou sous-genre de cinéma (ou de quoi que ce soit d’autre) amène systématiquement son lot de risques et d’écueils qu’il faut éviter pour ne pas sombrer dans la banalité. L’un d’eux est la répétition, d’une œuvre à l’autre, des mêmes gimmicks, des mêmes mécaniques, ôtant alors tout le privilège et le plaisir de l’originalité. A mon avis, Jennifer Kent avait parfaitement conscience de cet aspect des choses et a su se demander comment ne pas faire de son film un « simple » rape & revenge de plus, noyé dans la multitude.

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La brutalité des soldats britanniques prendra bien des apparences

Que changer alors, ou plutôt, en quoi se différencier des autres productions ? Kent semble avoir trouvé une réponse : plutôt que de laisser son scénario s’inscrire à 100 % dans les poncifs du genre et n’exploiter que les thèmes qui lui sont propres, la réalisatrice opère progressivement dans son film une espèce de glissement qui le fait doucement dévier pour aller se frotter à d’autres questionnements.
Sans jamais renier son appartenance au genre qui est le sien, The Nightingale va alors l’enrichir de nouvelles thématiques pas toujours totalement inédites mais qui, dans tous les cas, confèrent au résultat final une épaisseur supplémentaire. Découlant en grande partie du contexte dans lequel se déroule le récit (l’Australie colonisée du XIXème siècle), ces thèmes qui se développent tout au long du film sont autant de pierres à ajouter à l’édifice du succès final de celui-ci. Peu à peu, Jennifer Kent laisse donc glisser son film afin que celui-ci s’éloigne un peu du rape & revenge originel tout en faisant de ce dernier une source.

De celle-ci jaillit alors, sans qu’on s’y attende toujours vraiment de prime abord, le féminisme et l’anti-colonialisme, parmi d’autres. Le premier de ces deux thèmes, on pouvait bien entendu s’y attendre. Un film narrant la façon dont une femme se venge des hommes qui l’ont violée aura évidemment toute latitude pour traiter ce sujet. Si certains n’ont pas forcément su le faire avec l’intelligence nécessaire, ce n’est pas le cas de The Nightingale qui interroge très pertinemment la question de la place de la femme d’abord dans les sociétés coloniales puis dans les sociétés patriarcales tout court. Ces dernières sont dépeintes par la brutalité masculine qui émane de l’emprise de l’Empire Britannique sur les terres australiennes et tout ce qui s’y trouve.

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La question du sort des Aborigènes deviendra primordiale au cours du récit.

Jennifer Kent utilise cette période de l’Histoire pour parler des aspects les plus terribles de sociétés faites par et pour les hommes blancs, en dépit d’une part des femmes et d’autre part des autres peuples. Parmi ceux-ci, on trouvera fatalement dans ce film-là celui des Aborigènes. Victimes trop peu souvent évoquées du colonialisme global, les Aborigènes se voient offrir ici une place qui donne un écho nouveau au rape & revenge en jouant subtilement sur la notion de viol. La conquête coloniale n’est-elle pas cette entrée en force dans une terre où l’intrus détruit ce qui s’y trouvait jusqu’alors, véritable viol du sol et viol culturel dont les dégâts se révèlent considérables dans la psyché d’un peuple alors privé de son identité ? Telle est l’interrogation que brandit avec justesse Jennifer Kent qui dualise alors son rape & revenge en deux parcours à la fois distincts et extrêmement proches dans les causes : celui de Clare donc mais aussi celui de Billy, son guide aborigène tout autant en quête de vengeance qu’elle.

Puisque l’on parle de Clare et de Billy, évoquons maintenant la distribution qui porte The Nightingale. Les deux personnages que je viens de mentionner sont respectivement incarnés par Aisling Franciosi et Baykali Ganambarr. La première, vous l’avez peut-être déjà croisée dans Jimmy’s Hall de Ken Loach ou encore dans Game of Thrones puisqu’elle incarne Lyanna Stark le temps de deux épisodes des saisons 6 et 7. La comédienne irlando-italienne apporte en tous cas une épaisseur à son personnage que les premiers instants du film ne m’ont pas forcément laissé imaginer. Mais à mesure que l’on avance aux côtés de Clare dans ce calvaire, on découvre peu à peu la sincérité et la force qui animent le jeu de Franciosi. Le constat sera d’ailleurs le même pour Baykali Ganambarr, dont la première apparition pourra finalement sembler bien terne en comparaison de tout ce que cet acteur apportera par la suite. C’est à l’image de ce que fait Aisling Franciosi d’ailleurs mais le fait est que Ganambarr construit son personnage de Billy au fur et à mesure que ce dernier se développe dans le récit. La traque à laquelle il se retrouve ainsi mêlé permettra à Jennifer Kent de parsemer son parcours de pierres d’achoppement qui seront autant de marqueurs importants dans la vie de Billy. Baykali Ganambarr accompagne alors avec une incroyable justesse ce développement. Au terme du film, Billy comme Clare nous apparaissent sous un jour nouveau, assez éloigné des premiers instants et dont la qualité réside dans l’élégance et l’émotion avec lesquelles s’est effectuée cette mue.
A leurs côtés, on mentionnera bien entendu la prestation de Sam Claflin (Hunger Games, Peaky Blinders), idéal interprète du détestable Hawkins. Monstrueux, le personnage du lieutenant britannique trouve en Claflin une incarnation parfaite, l’acteur anglais arrivant à distiller dans ce protagoniste toute la violence nécessaire mais sans jamais en faire plus qu’il ne le faudrait. Tout au contraire, il arrive avec une certaine excellence à le faire passer de la rage ignoble à la violence et la cruauté les plus froides avec une délicatesse paradoxale mais qui sert admirablement le personnage.

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Sam Claflin, détestable parce qu’impeccable.

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The Nightingale n’est donc pas une partie de plaisir, du tout. Et pourtant le niveau de qualité présent dans tout le film en fait une œuvre qu’on se plait malgré tout à regarder. En dépit de la violence, de la façon dont Jennifer Kent nous force à la regarder en face et à la subir, quitte à s’en montrer brutale, en dépit de tout cela The Nightingale mérite qu’on s’y attarde, ne serait-ce que pour l’intelligence dont il fait preuve autant dans sa mise en scène que dans ses propos. Conscient du genre auquel il appartient, le film tire parti de ce recul alors acquis pour dépasser les conventions du rape & revenge et explorer au-delà. En résulte un film aussi brillant que torturé, aussi violent que touchant, bref, une réussite.

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