« Doctor Strange in the Multiverse of Madness » : Raimi sur les rails

Il y a des fois comme ça où l’on se promet – devant témoins – qu’on ne nous y prendra plus. Que trop c’est trop et qu’il vient toujours un moment où il faut savoir dire stop, renoncer à ces conneries et tacher de consacrer son temps à d’autres choses moins futiles. La dernière fois où ça m’est arrivé, c’était au sortir de ma séance de Spider-Man : No Way Home, à l’issue de laquelle je me jurais que plus jamais je ne me laisserai avoir par un quelconque film du MCU. Honissant Marvel de toute mon âme après cette insulte faite film, je réussis même à me convaincre que non, non, non, je n’irai certainement pas voir le nouveau Doctor Strange. Tant pis pour Benedict Cumberbatch, tant pis pour Sam Raimi, tant pis ! Et puis vinrent les critiques d’amis plus énervés que moi encore qui commencent à dire que, oh, surprise, le film n’est pas si mal. Que c’est même un plutôt bon divertissement, voire même un bon Sam Raimi. Et me voilà de nouveau au cinéma devant un Marvel. La drogue c’est mal, m’voyez…

Dans l’obscurité de la salle de cinéma, j’essaie de me demander ce que je fous là finalement. Arrivé à ce stade, j’ai encore du mal à comprendre pourquoi je suis venu voir ce qui est tout de même le 28ème film de cet univers cinématographique qui, décidément, ne semble pas avoir envie de mourir. Avec Avengers : Endgame, le MCU avait pourtant atteint un palier important qui aurait très légitimement pu être le dernier. Menant à son terme les arcs des plus éminents personnages de ce grand chantier, entamés dès 2008, Endgame avait tout pour être la conclusion qu’il nous fallait. Il nous la fallait d’ailleurs parce que c’est trop. Entamé comme un enthousiasmant projet d’adaptations de comics sur grand-écran, le MCU n’est plus qu’une chose aujourd’hui, une industrie du divertissement à lui tout seul, machine à fric impossible à arrêter. Vingt-huit films, donc. Vingt-huit en 14 ans, d’abord deux chaque année, puis trois et même quatre en 2021 (Black Widow suite à ses reports successifs, Shang-Chi, Les Eternels et No Way Home…) ! Les rouages de cette impossible machinerie semblent si bien huilés que rien ne paraît être en capacité de les bloquer. Même le Covid n’a pas réussi, lui qui n’a su que repousser les échéances. Cette année, deux autres films sont attendus (Thor 4, Black Panther 2) et trois de mieux l’an prochain (Ant-Man 3, Les Gardiens de la Galaxie 3 et The Marvels). Et je ne vous parle pas de tout ce qui est encore en développement… Rien n’arrêtera le MCU à part le désintérêt du public, ce qui – au vu des résultats de chaque film – n’est pas prêt d’arriver, d’autant que la saga va prochainement faire entrer en son sein des figures emblématiques et appréciées jusqu’ici absentes (X-Men, 4 Fantastiques, etc…).

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Sam Raimi pourrait bien être le cinéaste dont nous avions besoin.

Bref, 14 ans après, me revoilà donc une énième fois paré à regarder un Marvel au cinéma. Pourquoi y retourner alors que j’avais vaillamment réussi à contourner trois des quatre films sortis l’an dernier ? Pour Sam Raimi essentiellement. Je ne vais rien apprendre à qui que ce soit par ces mots mais Sam Raimi n’est pas n’importe qui. Héritier des grands noms du cinéma d’horreur des années 1960 et 1970 en particulier (au sommet desquels George Romero), Raimi s’est évidemment fait connaître en 1981 avec Evil Dead souvent présenté à tort comme son film d’étudiant (il a quitté l’université trois mois après l’avoir commencée afin de se consacrer à ce film). Loin de moi l’idée de vous refaire la carrière du monsieur mais le rappel d’Evil Dead et de ses deux suites me paraît pertinent pour se remettre en tête le goût de Sam Raimi pour l’horreur, le gore même mais également le burlesque ou le cartoon. Des éléments qui transpirent dans la majeure partie d’une filmographie au cours de laquelle il aura eu par deux fois l’occasion de se pencher sur les comics. Car si tout le monde associe assez logiquement le nom de Sam Raimi à celui de Spider-Man, il serait dommage d’oublier son Darkman, sorti en 1990 (trois ans après Evil Dead 2, trois ans également avant le troisième volet Army of Darkness). Du reste, il s’agit là d’un cas particulier dans le sens où le film se veut plus hommage aux comics qu’autre chose. S’il donnera par la suite naissance à plusieurs mini-séries éditées par Marvel puis Dynamite Comics (qui proposera un inattendu crossover intitulé Darkman vs. Army of Darkness, mêlant donc les deux univers de Sam Raimi), il s’agit bien là d’une oeuvre de composition originale dans laquelle le cinéaste tache de réunir ses influences fétiches. Associant ainsi les codes du comics à ceux du cinéma d’horreur, Raimi construit un film hybride et décalé dans lequel transparaît déjà une note d’intention qui permet de déceler ce qui pourrait faire un bon film de super-héros dans sa manière de faire du cinéma. Finalement plus héritier du « film de créatures » à la manière des films de la Hammer (avec ses Frankenstein, loup-garous et autres hommes invisibles et Dracula…), Darkman peut toutefois être vu comme un film de « super-vilain », narrant les origines et la quête de vengeance d’un personnage qu’un super-héros pourrait typiquement croiser et affronter dans ses propres aventures. On ne va pas s’étendre trop longtemps sur ce film mais la manière dont Sam Raimi a su conjuguer tout cela ensemble rappelle par ailleurs à quel point certaines origin stories de héros à capes peuvent être rapprochées des récits horrifiques à créatures. La seule naissance de Hulk (super-héros verdâtre né d’un accident scientifique) peut être associée tant à Dr. Jekyll & Mr. Hyde qu’à Frankenstein par exemple, et bien d’autres exemples pourraient être évoqués. Tout ceci en tous cas, je tenais à le rappeler car si l’éléphant dans la filmo super-héroïque de Sam Raimi se concrétise bien sûr avec sa trilogie Spider-Man, je pense que Darkman demeure un objet de cinéma intéressant à observer pour noter la manière dont le réalisateur peut amener un « esprit comics » à croiser ses influences plus cinématographiques et horrifiques.

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Avec sa trilogie Spider-Man, Sam Raimi avait su apporter une touche particulière au genre super-héroïque. Peut-il renouveler l’affaire avec Dr. Strange 2 ?

Bien entendu, c’est avec ses Spider-Man que Sam Raimi mettra réellement les pieds dans le monde des super-héros au cinéma. A l’aube des années 2000, le cinéaste se voit ainsi confier la lourde tache de transposer un des héros Marvel les plus populaires au monde sur grand écran. Une mission qu’il remplira avec talent le temps de deux épisodes cultes et d’un troisième volet en-deçà de ses prédécesseurs malgré quelques indéniables qualités esthétiques (cf. la scène où Flint Marko devient l’Homme-Sable, inoubliable). Au cours de ces trois films, Raimi se fait plaisir et réussit à créer un divertissement aussi efficace et plaisant à regarder pour les fans de l’Homme-Araignée que pour les amateurs de son cinéma. Oh il serait sans doute exagéré d’affirmer que ces films sont tous exempts de défauts mais il paraît indéniable que ce mélange des genres, cher à Raimi, leur a donné une patte qui a grandement contribué à leur appréciation. Le burlesque des situations cher au réalisateur s’observe ainsi par bien des aspects et notamment le jeu d’un Willem Dafoe en grande forme dans le premier épisode. Et comment ne pas évoquer la plus culte des scènes de cette trilogie, à savoir celle de l’hôpital dans le deuxième volet, où Raimi s’en donne à cœur-joie en matière d’horrifique et d’auto-référence même (salle d’opération de Spider-Man 2, cabane dans les bois d’Evil Dead : même combat). Alors que seuls Blade (1998) et X-Men (2000) étaient alors passés par là, Spider-Man puis ses suites se sont imposés avec le temps comme le marqueur d’un tournant dans le cinéma « super-héroïque ». Longtemps après les Superman et les Batman de Burton, dans une époque où les aficionados se remettent encore des errances de Batman Forever et Batman & Robin, ces films apparaissent comme des horizons salutaires laissant croire qu’il est enfin de nouveau possible d’offrir des spectacles de qualité aux amateurs et amatrices de héros en collants.
C’est à cette époque cependant que la maison Marvel commence à voir grand et prépare le terrain pour son MCU. Si les différents studios auxquels elle a confié les droits de ses licences auront le temps de poursuivre leurs propres projets (deux suites à Blade, deux également, un reboot et plusieurs spin-offs pour X-Men, sans oublier les deux désastres que furent les adaptations des 4 Fantastiques), Sam Raimi n’aura malheureusement pas l’occasion de renouer avec Peter Parker, son projet de Spider-Man 4 étant abandonné au profit plus tard du mal-aimé (car inégal) diptyque The Amazing Spider-Man du bien nommé Mark Webb. En cela, le retour de Sam Raimi au rayon des super-héros demeure un petit événement en soi. Non seulement parce qu’il demeure un réalisateur de talent mais aussi parce que son passage derrière la caméra pour Doctor Strange in the Multiverse of Madness (que je nommerai essentiellement Dr. Strange 2 ensuite, par confort) devient alors l’occasion de voir ce que l’homme derrière les Spider-Man peut faire pour apposer son style dans un MCU dont l’homogénéité esthétique, thématique et cinématographique est de plus en plus imbuvable.

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Le défi est d’autant plus grand que la dernière apparition de Stephen Strange, dans No Way Home, avait à mon sens pas mal écorné l’image du magicien…

De tout ceci naît finalement une petite attente autour de Dr. Strange 2. Parce qu’au-delà de faire simplement appel à Sam Raimi en remplacement de Scott Derrickson (réalisateur du premier opus), on est en droit de se demander dans quelle mesure cette suite va tacher de reprendre, voire d’étendre les idées visuelles de son prédécesseur. Bien que n’étant pas un grand fan du premier Dr. Strange, je dois toutefois admettre que le film faisait preuve d’une relative audace visuelle qui faisait du bien au milieu du MCU. Prenant à bras le corps le simple fait que le héros concerné est à-même de manipuler les dimensions, le film de 2016 donnait à voir un spectacle franchement plaisant, basé pour l’essentiel sur l’application d’une patte artistique fondée sur des effets de kaléidoscope. Le retour annoncé dans un premier temps de Derrickson à la réalisation laissait en conséquence espérer un travail plus en-avant sur ces aspects. Du reste, il se retirera finalement du projet en raisons de différends artistiques (il avait clairement affiché sa volonté de faire un véritable film d’horreur) et c’est donc à Sam Raimi qu’incombe la tache de poursuivre le travail.
Dernière petite digression avant de passer à proprement parler au film mais c’est amusant de dire au revoir à Derrickson parce qu’il veut faire un film d’horreur pour finalement faire appel au père de Evil Dead, dont les films de Romero sont le petit-déjeuner depuis toujours… Mais comprenons quand même l’angoisse de Marvel et Disney, il est vrai que ce serait dommage de se priver des places vendues à une partie du grand public sous prétexte que le film fait peur parce qu’on l’aurait laissé entre les mains d’un homme qui veut que son travail soit remarquable au milieu du reste ! Alors on veut quand même faire genre, essayer de donner le change et on invoque les grandes idées du style « Non mais si, ça fera un peu peur, façon Indiana Jones » . Des films de qualité, il me serait bien impossible de prétendre le contraire, mais où la dimension horrifique (notable cependant) est très largement diluée dans une approche où chacun doit tout de même y trouver son compte et passer un moment agréable devant un divertissement prenant. C’est en me rappelant cela que je me demande dans quelle mesure Sam Raimi sera capable de faire quelque chose d’un peu moins convenu que le reste du MCU sur ce Dr. Strange 2. Je me le demande d’autant plus que je me souviens encore de cette interview regardée quelques jours avant mon passage au cinéma du coin et dans laquelle le cinéaste affirmait que son boulot avait surtout été de trouver une manière de s’insérer dans le MCU avant toute autre considération artistique. Inutile de vous dire que ça m’a fait tiquer sur le coup…

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Certains plans valent clairement le coup d’œil.

Du reste, je dois bien le confesser, Dr. Strange 2 fut globalement une assez agréable surprise. A l’instar de son prédécesseur, son principal atout sera sans conteste son pan le plus visuel.
Conscient des opportunités qu’un tel personnage offre en matière de mise en scène et d’effets spéciaux, Raimi – comme Derrickson avant lui – profite de ces particularités pour donner à voir un spectacle réjouissant sur grand écran. Renversant les perspectives à plus d’une reprise, jouant sur ces fameux effets de miroirs et de kaléidoscopes, Dr. Strange 2 rappelle au public mais aussi à Marvel qu’il est encore possible pour eux de composer des univers qui cherchent un tant soit peu une certaine forme d’audace dans la proposition esthétique. Loin des errements des CGI de No Way Home ou de l’homogénéité colorimétrique d’un film comme Endgame (dont la fameuse scène de bataille finale a bien malheureusement déjà pris un coup de vieux digne de celui qui a rapidement assommé les effets visuels de la trilogie du Hobbit…), ce film-ci se donne la possibilité de composer quelque chose au-delà de la seule envie d’en foutre plein la gueule aux spectateurs et spectatrices. Jouissant à la fois des capacités de déformation dimensionnelle dont le héros en présence est capable ainsi que des bonds dans le multivers qui font le cœur du film ici, Sam Raimi et ses équipes saisissent la perche tendue pour proposer des ambiances et des tons qui réussissent à donner le sentiment d’une certaine originalité.

Le sentiment ne deviendra cependant jamais réellement une certitude et les éléments les plus audacieux de la proposition se cantonneront hélas à des suggestions faites dans une séquence en particulier, à savoir celle où le bon Docteur se retrouve à passer d’univers en univers pour la première fois. Au cours de ce passage, il nous est donné un aperçu rapide de différents autres mondes dont les règles de base sont pour certaines bien éloignées de ce qui constitue notre propre univers. Je ne vais pas vous parler en détail de ce que l’on y voit mais gardez bien en tête que le film se contentera malheureusement de brefs aperçus de ces univers autres et pourtant propices à des expérimentations visuelles qui n’auraient absolument pas été un mal pour le film mais également pour le MCU. Si la scène en question demeure plaisante à regarder, on regrettera tout de même que cela n’aboutisse qu’à l’arrivée dans un univers tout de même très proche du nôtre et dont l’une des rares « originalités » sera d’inverser le rouge et le vert sur les feux des passages piétons… Un détail sans grande saveur qui donnera lieu à un gag d’égale qualité.
C’est là à mon sens l’un des écueils que Dr. Strange 2 finit par heurter. En dépit d’une bonne volonté palpable, il tombe malgré tout dans les travers qui font que le MCU piétine depuis pas mal de temps. Peut-être pour éviter de se perdre en chemin ou, plus probable, de perdre une partie du public qui ne serait pas venue là pour ça, cette suite réfrène ses intentions et ses envies pour mieux revenir dans le giron plus formaté de la franchise qui l’inclut. C’est dommage car il y avait tant à faire sur la base de ces univers qui coupent court à nos concepts physiques élémentaires qu’on aurait facilement pu en faire, allez, ne serait-ce qu’une ou deux courtes séquences pour le seul plaisir de montrer autre chose que ce que l’on a l’habitude de nous présenter. Dès lors, à chaque fois que le film voudra faire étalage de ses qualités esthétiques et techniques (je maintiens que les effets spéciaux sont mieux maîtrisés que dans la plupart des longs-métrages de la franchise), ce sera en se basant sur le même cahier des charges qu’à l’accoutumée, auquel il aurait été décidé d’adjoindre des petits pas de côtés hélas trop timorés pour donner pleine et entière satisfaction. Répétés tout au long du film, ces écarts discrets demeurent intéressants à dénicher pour leur contenu mais leur force s’atténue en étant diluée dans un ensemble plus vaste et plus convenu. Demeureront toutefois un certain nombre d’efforts de mise en scène qui empêcheront quand même Dr. Strange 2 de n’être « qu’un Marvel de plus ».

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Dès l’ouverture (qui ne perd d’ailleurs pas de temps et nous plonge dans une action déjà en cours), le film nous donne à voir de beaux décors.

Appuyé par le travail du directeur photo John Mathieson (Kingdom of Heaven, Logan, Détective Pikachu, X-Men : Le Commencement…), Sam Raimi tache de composer une œuvre qui se démarque, voire qui lui ressemble, malgré l’évidente nécessité de maintenir la cohérence artistique qui lie le MCU comme un tout uniforme. D’ailleurs, si je reproche toujours à cet univers cinématographique de faire des films qui se ressemblent tous, il convient de se remémorer les quelques (rares) fois où il a été tenté de développer des approches plus marquées, sinon plus personnelles. Je pense en particulier à Black Panther qui fondait en 2018 une grosse partie de sa direction artistique (notamment les costumes) sur l’héritage des cultures africaines. Dans un autre registre, Les Gardiens de la Galaxie tentait en 2014 de faire entrer le ton des comédies corrosives de James Gunn dans l’alphabet du MCU, ce qui réussira au point de voir cette ambiance se décliner dans une plus ou moins grande mesure dans la plupart des films suivants, au sommet desquels Thor – Ragnarok trois ans plus tard. En ce qui nous concerne ici, la part propre à Sam Raimi dans le résultat final de Dr. Strange in the Multiverse of Madness réside bien entendu dans les échos faits à une atmosphère horrifique qui ponctue allègrement le film. C’est un comble d’ailleurs en un sens puisque l’on sait que Scott Derrickson a quitté la réalisation justement parce qu’il voulait faire un film d’horreur. Toujours est-il que si Raimi instille cette ambiance frissonnante dans son film, Dr. Strange 2 n’en sera jamais à proprement parler un film d’horreur. Au lieu de cela, l’on va plutôt avoir droit à un certain nombre de ruptures de ton assez bien amenées et au cours desquels le film opère cette bascule vers un sentiment d’angoisse prenant.

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Le premier exemple de truc un peu violent/crado nous viendra avec ce monstre venu chercher America Chavez – nouveau personnage introduit par le film – à travers le multivers.

On n’ira rien chercher de révolutionnaire dans tout cela au regard du cinéma en tant qu’art mais, remis dans la seule perspective du MCU, l’apport est appréciable. Il l’est car il permet de renouer en un sens avec un aspect oublié des personnages que cet univers met en scène : leur violence potentielle. Jusqu’ici, le MCU avait tant bien que mal taché d’atténuer autant que possible la brutalité dont un super-héros peut faire preuve. Hormis quelques séquences de baston plus fortes que les autres (Bucky et Cap contre Iron Man dans Civil War, la vengeance de Thor au tout début d’Endgame…) et des penchants plus sanglants dont les séries Marvel/Netflix ont pu faire preuve (en particulier Daredevil et The Punisher), la violence dans les films de cette franchise a toujours trouvé une limite, le plus souvent justifiée par la nécessité de ne pas faire de films réservés à des tranches d’âges plus âgées et en conséquent de ne pas se priver d’une juteuse partie des revenus au moment de l’exploitation en salles. Si au fond, je comprends la logique qui régit tout cela, j’ai cependant toujours trouvé dommage qu’on ne nous présente pas les super-héros tels qu’ils sont régulièrement dans les comics, où des actes plus violents sont monnaie courante (ou presque). Il est donc en définitive assez plaisant de voir Sam Raimi se laisser aller à quelques coups d’éclat en la matière, ne rechignant pas à sortir l’hémoglobine et ce qui va avec de son emplacement naturel en quelques occasions. Un certain nombre de séquences me viennent ici en tête mais la plus parlante ne saurait être détaillée sans gâcher quelques éléments importants du scénario, aussi je me contenterai de vous dire que la mort y frappe de manière assez crue à plusieurs reprises en un laps de temps assez court. Violent sans jamais n’être que cela, Dr. Strange 2 en arrive alors à se sortir au moins en partie du trop solide carcan de l’univers dans lequel il s’inscrit. Au terme du film, on regrettera que cet écart vis-à-vis d’une licence très homogène ne soit pas plus abouti mais on ressortira néanmoins de la salle avec l’impression que ce réalisateur-là a pu prouver qu’il était possible pour Marvel de défricher les champs d’autres genres et de se les approprier afin de livrer des divertissements plus variés qu’actuellement. Ceci dit, nous ne sommes pas ici face à un acquis ferme et définitif mais plutôt en présence d’une preuve que c’est possible. Reste au studio de se donner le courage d’enfin décrasser sa machinerie pour aller chercher les talents et les idées où ils sont plutôt que de sans cesse plier ses cinéastes à sa vision unique.

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Raimi s’amuse à donner de airs très spooky à son film et ça fonctionne particulièrement bien !

Là où Raimi va également faire ce pas de côté, c’est en convoquant ses influences et propres accointances avec ce sentiment d’angoisse qu’il aime instiller dans ses films. Ce parti-pris se cristallisera ici pour l’essentiel autour du personnage de Wanda/Scarlet Witch, dont l’aura est assez étonnamment bouleversée dans ce film. Raimi et le scénariste Michael Waldron (qui avait notamment officié comme scénariste en chef sur la série Loki) réservent en effet au personnage un traitement particulier, hérité des dernières péripéties qu’elle a traversées (cf. la série WandaVision) et qui confinerait presque à la réécriture. D’un protagoniste assez secondaire, installé au premier plan par la force des choses mais sans jamais bénéficier d’un vrai travail de fond similaire à celui effectué sur les personnages véritablement de premier plan, nous passons ici à une approche qui en fait une figure renouvelée, bien plus charismatique qu’auparavant et, finalement, inquiétante.

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Ça y est, on arrête de faire semblant ?

C’est là tout le sel de Dr. Strange 2 concernant Wanda, à savoir d’en faire une pure antagoniste. En renversant le prisme dans lequel se situait jusqu’ici ce personnage, le récit qu’on nous raconte ici en profite pour lui donner une dose de charisme qui lui faisait cruellement défaut, n’en déplaise à ce que WandaVision essayait tant bien que mal de pourtant nous faire croire. Raimi profite en tous cas de ce changement de paradigme pour travailler sa façon de mettre en scène Wanda et va mettre ce personnage au service des aspects horrifiques de son film. S’inspirant notamment des œuvres où l’horreur prend volontiers une allure surréaliste ou plus particulièrement fantastique/surnaturelle, le cinéaste va employer un certain nombre de codes pour accentuer la menace que représente désormais celle qui est devenue la Sorcière Rouge. Evoquant volontiers quelques classiques américains du genre (on pensera à Shining mais aussi à Carrie) mais aussi une poignée de films asiatiques cultes à l’image du Ring de Hideo Nakata, Sam Raimi ponctue sa mise en scène d’effets de suspense et de peur, le tout en s’appuyant sur les possibles rendus ouverts par le contexte-même de Dr. Strange. Entre les effets de miroir ou la capacité donnée à Wanda de se déplacer au-delà des dimensions qui nous sont connues, en tirant parti des préconçus magiques et « multidimensionnels » de la licence, le film donne naturellement les moyens de mettre à plat le caractère de monstre tapi dans l’ombre et apte à surgir de n’importe où qui est alors accolé au personnage. Le travail autour de cette ambition est à mon sens bien mené et permet alors, conjointement avec les côtés plus violents « physiquement » du film, de donner à ce dernier un ton qui marque bel et bien ce pas de côté dont je parlais plus haut.
Si, MCU oblige, on observe quand même toujours ce réflexe de vite revenir à leurs schémas habituels (comprendre : caler un gag après une séquence plus « sérieuse » ou violente), la chose reste plus fine qu’à l’accoutumée en l’occurrence. Une finesse qui permet alors de ne pas systématiquement désamorcer les efforts faits en matière de ton et de caractère à donner au film et qui, j’en suis assez convaincu, tient pour l’essentiel à l’esprit de l’homme derrière la caméra. Avec Evil Dead en particulier mais aussi avec ses autres œuvres (tant Darkman que Mort ou Vif par exemple), Sam Raimi a toujours fait preuve d’un certain talent pour faire coexister humour (en l’occurrence burlesque, pour ne pas dire grotesque) et violence/horreur. Le voilà alors qui réitère cette alchimie dans Dr. Strange 2 avec un certain succès. Toutefois, il serait vain d’aller chercher dans ce film quelque chose qui colle à 100 % avec l’imaginaire de son réalisateur. Disney/Marvel étant à la manœuvre, Sam Raimi demeure en l’occurrence un exécutant. Il est cependant appréciable de le voir prendre des libertés notables, même si tout ceci ne constitue à l’heure actuelle qu’un appel du pied pour que le MCU arrive enfin à oser des choses nouvelles, à piocher dans des codes qui ne lui appartiennent pas et à donner des personnalités plus marquées et plus distinctes les unes des autres à ses différentes productions. Raimi ne vient en aucun cas chambouler la manière de composer un chapitre de cet univers partagé mais réussit à y donner une impulsion intéressante dont on verra avec le recul si elle aura été suivie de conséquences ou non.

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Même le Docteur a droit à son traitement « monstrueux ».

En attendant, les intentions de Sam Raimi restent louables et le sont d’autant plus qu’elles transparaissent sincèrement à l’écran. On n’ira pas dire que Dr. Strange 2 est une réussite sur toute la ligne, loin de là, mais il y a quelque chose dans le résultat final qui fait du bien. Cela fonctionne aussi parce que tout ce chantier se réalise au service d’un récit qui tente de raconter autre chose qu’une énième lutte des gentils contre les méchants. Bien moins manichéen que la plupart des représentants du MCU, Multiverse of Madness réussit grosso modo à développer une intrigue qui sorte un tant soit peu des sentiers battus, ce que l’on doit encore une fois pour beaucoup à la place occupée ici par le personnage de Wanda. En rebattant les cartes en ce qui la concerne, le scénario de Michael Waldron se donne pour mission d’apporter un nouvel éclairage sur le MCU en évoquant la question du moment où, pour reprendre les concepts derrière la maxime rendue culte par le Spider-Man de Sam Raimi justement, les responsabilités qu’un grand pouvoir implique sont balayées par celui-ci et remplacées par des ambitions plus personnelles. En s’intéressant alors à des thèmes tels que le deuil ou la solitude pris comme des émotions qui peuvent ronger, le récit de Dr. Strange 2 essaierait même d’interroger l’humanité chez la figure du super-héros.
Le questionnement ne sera en aucun cas poussé bien loin hélas, là n’étant pas la mission principale du film, mais offre à celui-ci un filigrane intéressant quoi que trop timoré. Il permet de remettre en exergue la possibilité qu’un super-héros (en l’occurrence une super-héroïne) puisse perdre pied et se laisser envahir par les mauvais aspects du pouvoir, le tout mis en opposition avec la figure plus classique du héros venu résoudre les problèmes et affronter son adversaire, philosophie ici représentée sans faillir par Stephen Strange. Mais cet aspect-là aussi est mis en question par le récit, notamment en évoquant le cas des Strange issus du multivers. Je ne vous en dévoile pas davantage sur ce sujet mais le fait est que le scénario met notre Docteur Strange face à des responsabilités particulières, à son propre potentiel destructeur (si l’on veut) et par conséquent à ses propres contradictions, jusqu’ici tues. Qu’il s’agisse de Wanda ou d’autres protagonistes, que ce soit fait par des accusations et des affirmations directes ou indirectes, la stature du héros est interrogée. Le démarche est pertinente mais, là encore, ne sera portée que jusqu’à un certain point avant de finalement tacher d’apporter une conclusion aussi positive que possible à tout cela.

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Enfin quelqu’un arrive à faire quelque chose avec ce personnage !

C’est tout le drame de ce Dr. Strange 2 finalement, de réussir à m’être particulièrement sympathique – encore plus quand je le compare à la grande majorité des autres productions Marvel, MCU ou non – tout en me frustrant parce qu’il se montre incapable d’aller jusqu’au bout de ses idées. Quel dommage alors d’avoir embauché Sam Raimi pour finalement donner au public un divertissement qui n’arrive pas à totalement s’extirper du cadre formaté et calibré de sa franchise ! Pourtant, le réalisateur fait ce qu’il peut pour renouveler la sauce, pour emmener son public vers d’autres conceptions cinématographiques, pour composer une œuvre finalement, et non juste un produit. Il me revient bien des choses en tête au moment de rédiger cet article, que ce soit ces fameux aperçus d’univers divers et variés ou encore cette scène de « bagarre musicale » qui, à ma grande surprise, aura été une bien jolie tentative en vue de réinterpréter la façon de montrer les combats dans ce genre de film.
Il m’apparaît évident que Raimi avait parfaitement compris tout le potentiel qu’un personnage comme le Docteur Strange (et tout ce qui gravite autour) recèle en matière de mise en scène et de construction d’un univers. Mais de la même manière, il me semble tout aussi évident qu’il n’a pas su ou pas pu se défaire de la bride imposée par Marvel et Disney. Chacun des efforts qui poussent Dr. Strange 2 à devenir un des Marvel les plus intéressants et ingénieux depuis bien longtemps sont alors réfrénés par la nécessaire « cohérence éditoriale » de la saga. Malgré cela, le cinéaste réussit là où tant d’autres se sont avérés inefficaces : il donne naissance à un film assez riche, servi par une distribution très efficace elle-même soutenue par une écriture d’assez bonne qualité. Blindé de bonnes intentions, le seul véritable défaut de Multiverse of Madness sera en définitive d’être le 28ème épisode d’une trop longue saga. Reste à espérer que l’avenir nous confirmera qu’il est aussi le premier d’une nouvelle ère pour cette dernière.

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Les révolutions ne se font jamais en une fois. Par son attitude, Doctor Strange in the Multiverse of Madness nous le rappelle volontiers. Semant les graines d’un MCU possible, il multiplie les idées permettant d’envisager de nouvelles façon de faire au sein de la saga Marvel/Disney. Il rappelle qu’il est encore possible de faire du cinéma en plus de faire du divertissement sauce cash machine, qu’on peut encore puiser dans les genres pour nourrir la bête et lui donner de nouvelles allures, purement cinématographiques cette fois. Sam Raimi se fait exécutant loyal, certes, mais il profite de l’opportunité ainsi donnée pour faire souffler un vent intéressant sur la franchise, nourri de ses influences et de ses propres marottes. Le MCU est alors face à ses propres univers possibles. Lui reste un choix à faire : aller arpenter plus en-avant celui ouvert par Sam Raimi ou continuer à exploiter le sien, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus rien d’exploitable.

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