Onze ans, c’est le temps qu’il aura fallu aux Hives pour faire leur grand retour. Enfin, « grand retour », encore eut-il fallu que les Suédois aient véritablement été absents. Car bien que leur précédent album, Lex Hives, soit sorti en 2012, ils n’ont jamais totalement disparu. Il aura cependant fallu attendre cette année 2023 pour les voir sortir un nouvel album de haute volée : The Death of Randy Fitzsimmons.

Dans l’ombre de Randy Fitzsimmons
Comme je le disais, les Hives n’ont jamais véritablement été absents. Bien que plus discrets dans la suite des années 2010, ils ont maintenu un semblant d’activité à l’époque avec la sortie de plusieurs singles (Blood Red Moon en 2015, I’m Alive en 2019 et qui sonne comme un rappel que le palpitant du groupe bat toujours, etc.). Le groupe a également été présent sur la scène de plusieurs grands festivals durant cette deuxième moitié de la décennie.
Mais au crépuscule de celle-ci, les Hives affichent l’envie de reprendre le devant de la scène, ce que semble augurer leur tournée américaine en 2019, laquelle sera notamment l’occasion de proposer leur tout premier enregistrement live, capté chez Third Man Records, le label de Jack White. Seul le Covid réussira finalement à empêcher les Hives de continuer les concerts mais ces derniers reviennent à une vitesse toujours plus accrue à compter de 2021, les rumeurs affirmant alors de plus en plus qu’un nouvel album est certainement à venir.

Entretenue par les Hives eux-mêmes – dont l’indéboulonnable sens de l’humour et du second degré laissera toujours un doute à la moindre de leur affirmations -, les rumeurs enflent encore et encore jusqu’à l’annonce dudit album, The Death of Randy Fitzsimmons, paru en Août dernier. Un album sur lequel plane encore et toujours l’ombre d’un homme mystérieux, le fameux Randy Fitzsimmons du titre. Mais qui est-il ? La version officielle fournie par les Hives est que Fitzsimmons est en réalité le sixième membre du groupe, celui qui n’apparaît jamais en public mais qui compose et écrit les paroles des chansons (il est officiellement le seul crédité comme auteur et compositeur). Toujours selon les Hives, Randy Fitzsimmons serait même à l’origine de la création du groupe : il aurait envoyé une lettre aux cinq membres originels de la formation en 1993 pour leur donner une date et un lieu de rendez-vous. De cette entrevue seraient nés les Hives. Bien entendu, tout cela ne relève que d’un mythe savamment entretenu par les musiciens depuis toutes ces années…
« Bien entendu » ? En réalité, difficile de démêler le vrai du faux dans cette histoire et il y a fort à parier qu’on ne saura jamais véritablement si oui ou non ce monsieur Fitzsimmons a existé un jour. Les théories sont en tous cas allées bon train durant ces dernières décennies, cherchant à toutes fins à comprendre qui il était réellement. D’aucuns auront prétendu que c’était le pseudonyme du guitariste solo du groupe, Nicholaus Arson (lui-même frère du chanteur Howlin’ Pelle Almqvist), avant que cette prétendue information ne soit démentie. D’autres auront même imaginé que Randy Fitzsimmons était en réalité Iggy Pop en personne !
Toutefois, rien de tout ce qui aura pu se dire au sujet de ce mystérieux personnage n’aura jamais été confirmé par le groupe, qui se sera toujours contenté de dire, notamment dans la FAQ de leur site officiel (laquelle n’existe plus désormais) : « Il ne veut pas que nous disions [qui il est] et il a fait tant de choses pour nous et vous [les fans, ndlr] que nous pensons devoir honorer sa requête ». Inutile de tergiverser donc, nous ne saurons jamais qui est Randy Fitzsimmons, dont les jambes apparaissent cependant sur la pochette arrière de Tyrannosaurus Hives en 2004 (six paires de jambes y figurent alors que le groupe n’est composé que de cinq membres, dont les bustes sont quant à eux visibles sur la pochette avant).


Du reste, si énigmatique soit-il, l’ombre de Fitzsimmons n’a jamais été aussi pesante qu’à l’occasion de la sortie de ce nouvel opus, lequel nous informe tout bonnement de son décès. Un trépas annoncé à demi-mots en Avril 2023, dans une courte vidéo où les Hives se rendent sur la sépulture de Randy et jouent les fossoyeurs. Le 31 Mars précédent, le groupe partageait une série de photos montrant un homme muni de pancartes réclamant un nouvel album des Hives. En légende, Randy était déjà mentionné, le groupe affirmant son envie de renouer le contact avec lui pour réaliser de nouveaux enregistrements. La fin du « communiqué » (si l’on peut dire) était toutefois annonciatrice : « Cependant, les chances sont minces ». Avec le recul, on reconnaîtra ici et dans les événements ultérieurs tout l’humour dont le groupe a toujours su faire preuve encore une fois.
Il en sera de même lorsqu’ils organiseront plus tard une série de « cérémonies » à Randy Fitzsimmons de Glasgow à Liverpool entre les 10 et 15 Août derniers. A travers un faire-part, les Hives invitèrent ainsi les fans à rendre un dernier hommage à cet homme discret dans des tenues en noir et blanc, « car c’est ce que Randy aurait voulu ». Même ici, le groupe fait preuve d’humour en associant plusieurs hashtags du moment à sa publication (#crypto #barbie, #oppenheimer…). Un corbillard sera même affrété pour l’occasion…
Sur leur site officiel enfin, c’est toute la biographie du groupe qui a été réécrite à la faveur de ces tristes et récents événements. Le groupe y raconte évidemment comment Fitzsimmons les a rassemblés, tel un Nick Fury avec ses Avengers si vous me passez cette analogie ; la manière aussi dont il disparaissait systématiquement sans laisser de traces après avoir donné au groupe de quoi faire un album, pour mieux revenir quelque temps plus tard avec de nouvelles chansons ; le fait également qu’après Lex Hives en 2012, Fitzsimmons ne reparut plus. Les Hives ont alors tenté d’écrire eux-même leurs chansons et si celles-ci étaient plutôt bonnes de leur propre aveu, cela ne leur suffisait pas : elles devaient être fantastiques. Le groupe précise :
« Nous ne faisons pas du plutôt bon. Le monde a déjà assez de musique rock « ok ». Nous ne sommes ici que pour faire du rock fantastique. Etre un groupe si bon et si rigoureux mais ne pas avoir de chansons formidables serait comme avoir une Ferrari avec des pneus de merde. »
La suite de la biographie revient sur les derniers temps avant la sortie de l’album. Les Hives y racontent comment ils apprirent presque par hasard la mort de Randy et comment un indice leur fut laissé quant à un emplacement à trouver dans leur Suède natale. Les cinq musiciens s’y rendirent et y découvrirent la fameuse tombe de Fitzsimmons, présente dans la vidéo vers laquelle je vous renvoyais plus haut. Armés de pelles, ils creusèrent mais ne trouvèrent aucun corps : au fond du trou ne se trouvaient que le costume noir et blanc de Randy, une note sur laquelle était inscrit « The Death of Randy Fitzsimmons » et enfin des cassettes de démos. De ces démos naîtront les 12 titres de l’album : Randy leur avait laissé une dernière instruction. Mais était-il réellement mort ? Non contents d’avoir raconté une histoire aussi rocambolesque, les Hives ne manquent évidemment pas d’entretenir le suspense, affirmant n’en être pas certains eux-mêmes :

« C’était comme une instruction. Une instruction de faire plus de musique sans lui, mais c’est aussi un coup d’enfoiré. C’est un truc de trou du cul à faire, de laisser dans le flou sur sa mort ou non. »
Crédit photo : The Hives
Le plus amusant avec toute cette histoire, c’est finalement la mesure dans laquelle on choisira ou non d’y accorder du crédit. Bien sûr, résumé ainsi, cela peut aisément ressembler à une énorme farce menée sur des années, des décennies même, pour accompagner le groupe et en forger la légende au-delà même de leur musique. Mais l’on peut aussi se plaire à croire à tout ou partie de ce que les Hives nous racontent. Croire à l’existence de ce Randy Fitzsimmons et essayer de deviner s’il existe vraiment ou si sous ce pseudonyme se cache le groupe en entier, un de ses membres ou une personne autre encore. On choisira enfin de croire ou non à sa prétendue mort.
Sur ce dernier point, on notera d’ailleurs de la nouveauté dans les crédits de cet album en quelque sorte posthume, avec Pelle Almqvist crédité comme auteur des textes tandis que la composition des morceaux est attribuée à Chip Fitzsimmons, Montgomery Fitzsimmons, Randy Fitzsimmons, et Wilbur Fitzsimmons. Noms d’emprunt pris exceptionnellement par les quatre autres Hives pour rendre hommage à leur mentor ? Ou bien aveu caché que Randy Fitzsimmons est et a toujours été l’un d’entre eux ? Là encore, on choisira de croire ce que l’on veut. Les Hives ont cela pour eux d’avoir su se tailler une légende autour de ce mystère et ce qu’il y a de bien avec les légendes, c’est qu’on les interprète toujours un peu comme on veut.
Ce que je choisis de croire en ce qui me concerne, c’est que Randy Fitzsimmons est mort. Que ce soit au propre ou au figuré, il est passé de vie à trépas et cet événement n’est pas anodin. Il est l’occasion pour les Hives de passer à autre chose. Car si Fitzsimmons fut le fondateur, l’auteur, le compositeur et le mentor du groupe, c’est donc à lui que l’on doit leurs plus grands succès, au sommet desquels Veni Vidi Vicious en 2000, Tyrannosaurus Hives quatre ans plus tard mais aussi leur éclatant premier album Barely Legal en 1997. En conséquence, c’est également à lui que l’on doit The Black and White Album (2007) et Lex Hives (2012), deux opus qui – selon moi – témoignaient de l’épuisement créatif d’un groupe qui commençait à se singer lui-même et avait bien besoin de renouveau. La mort de Randy Fitzsimmons était peut-être le ressort nécessaire.
Les dernières volontés de Randy Fitzsimmons
Les Hives ont certes perdu leur cher Randy mais ils ne sont pas là pour trop s’apitoyer sur sa disparition. Et si The Death of Randy Fitzsimmons se pare d’une aura funèbre et d’une lourdeur nouvelle, c’est moins pour coller aux lamentations de rigueur lors de funérailles que pour invoquer l’au-delà dans ce qu’il peut avoir de plus envoûtant. Le premier single de l’album, Bogus Operandi, en constituera un avant-propos clair et net. Paru en Mai dernier, le morceau constitue à mon sens une entrée en matière des plus redoutables.
Ouvert sur ce larsen et ces premiers accords fracassés, le titre annonce la couleur de The Death of Randy Fitzsimmons : ce sera un album noir, lourd et puissant. Le reste du morceau ne manquera pas de confirmer l’annonce. Les instruments sont tous baissés d’un ton mais n’en ont en rien perdu leur force, livrant en cela une synthèse des Hives, quelque part entre l’énergie punk de leurs débuts ou de certains de leurs titres cultes et la nécessité de coller à leur storytelling récent. Une narration ex musica qui s’exprimera par ailleurs dans l’excellent clip de ce premier single, réalisé par Aube Perrie (à qui l’on doit aussi le sympathique clip de Satellite de Harry Styles) et largement influencé par un certain Evil Dead :
Mort, Randy ne l’est finalement peut-être pas autant qu’on l’aurait cru. Si les Hives se sont amusés à semer le doute quant à son trépas dans leur biographie, ils semblent avoir choisi d’en faire aussi un esprit qu’on invoquerait pour le faire revenir d’entre les morts. Ce n’est pas pour rien alors qu’en dépit des changements que la musique du groupe affiche sur cet album, leur son habituel y résonne encore et toujours avec force. Mieux encore, les Hives puisent ici dans l’intégralité de leur musicalité. Le morceau suivant, Trapdoor Solution se veut ainsi être un digne héritage de leurs années punk, lesquels flirtaient d’ailleurs volontiers avec un hardcore assumé et brut qui surprendrait certainement un public qui ne les connaîtraient qu’avec leurs plus gros tubes (Walk Idiot Walk, Tick Tick Boom ou I Hate to Told You So).
Pourtant c’est bien de là que viennent ces Suédois, d’une scène plus punk que garage, ce sur quoi leur premier album Barely Legal ne laissait aucun doute (tout comme leurs EP de l’époque). Vive et acérée, hurlante même (d’où le pseudonyme du chanteur, Pelle Howlin’ Almqvist), la musique des débuts des Hives empruntait autant aux standards (re)naissants d’un rock garage qui allait exploser dans les années 2000 qu’à un punk débridé, nourri d’influences multiples allant des Ramones aux Descendents entre autres. Cette énergie, Trapdoor Solution la concentre donc de nouveau dans un morceau que j’ai plus que hâte d’entendre en live. En une petite minute, les Hives envoient un mur de son dans la face de leur public, où la rythmique endiablée, le chant saturé et la vitesse effrénée (mention spéciale au batteur Chris Dangerous, qui frappe comme un damné) sont des briques essentielles :
Cet esprit punk – dont le groupe ne s’était en réalité jamais vraiment défait -, on le retrouve également dans les textes, comme celui de Countdown to Shutdown, autre single extrait de cet album. Cette chanson-là, musicalement, s’apparente plus à ce que les Hives produisaient lors de leur apogée dans les années 2000. Très garage, marquée par un riff principal immédiatement identifiable comme issu de leur catalogue, elle s’emploie aussi à véhiculer un message portant notamment sur la société capitaliste.
Car si les Hives se donnent l’allure de musiciens parfaitement intégrés dans le business de la musique, c’est toujours avec le second degré dont ils savent si bien faire preuve, eux qui ne mentionnent ce nouveau disque que comme leur « soon to be award winning album » (« album bientôt récompensé »), jouant volontiers sur l’imagerie véhiculée par le show business dans son ensemble où, parfois (souvent ?), la qualité des prix reçus et leur nombre prime presque sur la qualité de la musique en elle-même.
Fidèles à cet esprit rebelle, que l’on pourra toujours questionner cependant, les Hives profitent alors de Countdown to Shutdown pour évoquer le caractère futile de la pyramide de Maslow sur la hiérarchisation des besoins ou bien le plus affreux encore système de Ponzi (montage frauduleux dans le monde de la finance), glissant au passage un petit tacle à un certain milliardaire chauve.
La note d’intention est donc donnée avec ces trois premiers morceaux de l’album. On s’attend alors à ce que The Death of Randy Fitzsimmons poursuive sa lancée et continue de nous livrer des compositions un tant soit peu féroces, renouant avec les racines profondes de la musique des Hives. L’enthousiasme se doit cependant d’être atténué à la faveur des chansons suivantes. En effet, après avoir démarré sur les chapeaux de roue, voilà nos cinq Suédois qui tachent de ralentir la cadence. Rigor Mortis Radio porte d’ailleurs plutôt bien son nom. Dans une raideur froide, le morceau marque un coup d’arrêt à la lancée initiée précédemment. Porté par une rythmique lourde et pesante, il amène une autre couleur à cet album. On sent bien là la force d’une chanson qui résonnera certainement très bien en concert, mais peut-être le contraste avec les premiers instants de The Death of… est-il ici trop prononcé.
Mais au moment de réaliser ce constat, force est de se dire aussi qu’on s’était peut-être égarés sur les intentions derrière cet opus. Après tout, s’il serait facile d’y voir une occasion de fête pour célébrer le retour du groupe 11 ans après leur dernière sortie en date, on oublierait vite qu’il s’agit là de faire preuve de mesure : Randy est mort tout de même. D’où peut-être l’ambiance encore différente de Stick Up et de ses cuivres lugubres. Dénotant particulièrement dans la discographie générale du groupe, le morceau semble empreint d’influences nouvelles, mêlant des sonorités très Nouvelle-Orléans à des ambiances plus rythm and blues à l’ancienne, à la façon finalement du célèbre I Put a Spell on You de Screamin’ Jay Hawkins. Semblant hanté, Stick Up est finalement le morceau qui fera peut-être le plus écho au contexte de la sortie de cet album.
Mais surtout, ce que l’on oublierait, c’est que les Hives ont peut-être bien un peu vieilli. Oh bien sûr, il serait facile de les croire increvables, à en juger par la fougue de leurs prestations scéniques (je veux bien avoir la souplesse du chanteur à mes 45 ans…) mais on se dit à l’écoute de The Death of… que le groupe – sans jamais accuser le coup – a eu besoin de se mettre au diapason de sa propre forme. On comprend alors sans doute un peu mieux la baisse de ton générale qui règne sur cet album et qui, vraisemblablement, permet de mieux coller à la tessiture actuelle de Pelle Almqvist.
Car si hurleur puisse-t-il toujours être, le frontman des Hives a vu sa voix changer au fil des ans. Il gardera bien sûr son indéboulonnable gouaille si particulière ou ses tonalités « à la Mick Jagger » qu’il s’est toujours amusé à entretenir mais il est indéniable au moment d’écouter The Death of… qu’il fallait réajuster l’ensemble pour coller aux couleurs nouvelles de ses qualités vocales. Une impression qui m’était d’ailleurs déjà venue à l’esprit en les découvrant en live il y a bientôt deux ans. En dépit de toute l’énergie dont il arrive encore et toujours à faire preuve, Almqvist a clairement retravaillé son chant.
N’y voyons cependant pas un mal. Bien au contraire, cette remise à niveau ne l’empêche en rien d’apporter la même puissance à ses performances. Elles sonnent différemment certes, mais elles sont toujours profondément marquées par son style habituel, saturé autant que possible et vindicatif. On ira même jusqu’à se dire qu’en définitive, cette évolution se fait pour le meilleur, en offrant aux Hives de nouvelles lignes d’horizon dans leur musique. En atteste Stick Up donc mais aussi What Did I Ever Do to You? :
Sur ce morceau, où Almqvist pousse un peu moins sa voix, les Hives partent encore ailleurs. Ou plutôt, ils partent 10 ans en arrière, remontant doucement le cours du temps pour nous emporter quelque part en 2013. Cette année-là, les Arctic Monkeys sortaient AM, leur cinquième opus, lequel s’ouvrait sur le culte Do I Wanna Know?. De cet autre titre interrogatif, les Hives semblent avoir tout digéré ici. Cette ouverture sur les percussions, cette guitare ondulante et surtout cette espèce de dépouillement élégant, tout ici rappelle la chanson de la formation sheffieldoise.

Cela pourra même sembler trop proche, trop familier pour être parfaitement louable en tant que tel mais on apprécie tout de même l’effort de redéfinir son style le temps d’un titre. Mais ne pourrait-on pas y voir un juste retour des choses en définitive ? Alors que les Arctic Monkeys se sont laissés influencer par les Hives au tout début de leur carrière (ce qu’Alex Turner a plusieurs fois affirmé), avant de fermement définir leur patte, n’est-il pas logique en quelque sorte que ces derniers leur revoient l’ascenseur en puisant dans leur style pour se le réapproprier à leur tour ? Les deux groupes ont de toute façon été proches de tout temps. Pelle Almqvist mentionnait d’ailleurs cette relation fraternelle dans une interview pour la BBC il y a quelques semaines, les évoquant comme ce « petit frère devenu plus populaire que Beyonce ».
Les Hives se prêtent donc ici au jeu de la réinterprétation de leurs influences et de leur musicalité propre, livrant ainsi une chanson suffisamment inhabituelle dans leur discographie pour qu’elle reste intéressante en dépit de son trop fort ancrage dans le souvenir de Do I Wanna Know?. On notera enfin la rupture que le titre apporte au bout de 2min25, moment où les cuivres de Stick Up font leur retour et amènent en cela – et en sachant nous surprendre – une cohérence d’ensemble des plus appréciables. Sans doute est-ce là ce qu’il faudra retenir de cet album avant tout : qu’il est un essai nouveau, la preuve que les Hives n’ont pas succombé à la facilité.
Sans jamais véritablement renverser la table, le groupe revient avec des idées neuves vis-à-vis de son propre héritage. Après 11 ans d’absence, il aurait pourtant été simple et tentant de faire « un album des Hives de plus », cédant à l’idée simpliste de tout bonnement faire comme d’habitude sans trop se tracasser. Nul doute que le public aurait été au rendez-vous malgré tout. Mais non, ce n’est pas le genre de ces Suédois, ça ne l’a jamais été. Et tant pis si The Death of Randy Fitzsimmons ne peut en aucun cas prétendre totalement dénoter par rapport aux précédents albums du groupe.
Randy ne meurt jamais
Les Hives n’ont certes pas cherché à se contenter de peu avec The Death of… mais il n’en demeure pas moins que ce nouvel album résonne comme un pur produit du groupe. N’y voyons pas un problème, bien au contraire. Car tout en sachant prendre ses distances avec son propre style à la faveur de quelques morceaux et tout en arrivant également à se replonger dans son héritage le plus ancien, le groupe a tout de même livré un disque très calibré pour répondre aux attentes des fans, que l’on imagine aisément vouloir surtout retrouver les Hives qu’ils aiment.
Nulle surprise donc à l’écoute de titres comme Smoke & Mirrors, Crash Into the Weekend ou encore Step Out of the Way : les Hives sont bel et bien de retour. Mort ou pas, l’ombre de Randy Fitzsimmons continue de planer sur la formation, leur léguant des chansons aussi brutes qu’à l’accoutumée, rapides, efficaces. On a déjà parlé des lignes de chants de Pelle Almqvist mais d’autres ingrédients indispensables de « l’esprit Hives » sont de nouveau réunis ici. Il y a cette batterie martyrisée par Chris Dangerous (cf. Step Out of the Way justement), mais aussi et surtout ces guitares. Nicholaus Arson et Vigilante Carlstroem foudroient leurs instruments de cette vigueur punk/garage qu’on peine aujourd’hui à retrouver dans les groupes qui ont connu leur heure de gloire à la même époque et sur la même scène. Evidemment, les musiciens évoluent et l’on aura vu comment Jack White, Dan Auerbach des Black Keys ou encore Jamie Hince des Kills ont transformé leurs sonorités à mesure que le temps a passé. Arson et Carlstroem, quant à eux, sont là pour faire ce qu’ils savent faire de mieux.
Quoique mis au diapason des évolutions nécessaires que j’évoquais plus haut et volontiers métamorphosé au gré d’une poignée de chansons mises au service d’une forme d’expérimentation, le son des deux guitaristes demeure quasi inchangé. On se les imagine assénant de grands coups sur les cordes, presque à la façon d’un Joe Strummer (The Clash) qui ne s’embêtait jamais à gratter une corde sans secouer les cinq autres au passage (d’où son pseudonyme, Strummer). Et pourtant, derrière ce mur épais se cache en réalité un jeu ciselé, comme toujours. Une précision qui donne aux Hives cette atmosphère particulière, dense et fine à la fois. On a certes l’impression que les deux guitaristes s’acharnent sur leurs manches respectifs mais à bien y regarder, ce n’est jamais au détriment de la mélodie, présente et prenante, faite pour s’inscrire de manière pérenne dans la mémoire du public. Ce n’est pas pour rien qu’une chanson des Hives se reconnaît presque toujours instantanément.
C’est un style tout en tension qui s’exprime finalement, fait de sonorités fortes, d’une rythmique solide assortie de parties solo acérées. Au fond, c’est un mélange audacieux que le son de guitare des Hives, quelque part entre la férocité du punk, l’aisance de certains guitaristes garage (récents comme anciens) et la force brute d’un hard façon AC/DC. Je n’évoque pas ce dernier groupe pour rien d’ailleurs. Pour Pelle Almqvist et Nicholaus Arson, il s’agit d’une influence majeure. Dans une interview accordée en 2021 à Rock Sound, les deux frères évoquaient l’importance de ce groupe à leur yeux et, une fois que l’on replonge dans leur musique à la lumière de cette information, on prend conscience de la façon dont le jeu de Malcolm Young en particulier a pu peser dans l’élaboration de celui d’Arson. Les accords y sont de la même manière précis mais joués avec une force qui se cristallise en une épaisseur sans pareille, conférant aux différentes compositions une chappe rythmique inébranlable.
C’est là que se concrétise cette tension que j’évoquais juste avant. Musicalement, le résultat n’a certes rien à voir, mais dans l’intention, la filiation me semble indéniable. Elle se résume finalement dans cette phrase dite par Pelle au cours de cette fameuse vidéo, alors qu’il parlait de leur tout premier groupe : « Ça ne sonne pas comme AC/DC mais ça se ressent comme AC/DC ». Idem pour les Hives et je ne vais pas vous mentir : ça ne peut pas plus me plaire que comme ça.
Randy est mort, vivent les Hives ! Le groupe Suédois frappe fort cette année avec leur septième album. The Death of Randy Fitzsimmons est un disque particulier, sorte de synthèse de leur carrière qui réussit aussi à en ouvrir les frontières. Le groupe renoue avec tout ce qui a pu faire leur musique depuis sa création et livre en conséquence un album clairement estampillé de leur sceau et dont l’identité propre au regard de leur discographie précédente est nette. La question se pose cependant : maintenant que Randy est mort, à quoi doit-on s’attendre pour la suite ? Nul doute que les Hives ont encore plein de scénarios en tête.


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