Bong Joon-ho n’en finit pas de se tailler une aura internationale. Dernier jalon en date, Parasite avait permis au cinéaste coréen (pourtant pas avare en succès avant cela) de s’imposer comme un des réalisateurs les plus en vue actuellement. Palme d’Or à Cannes, quatre Oscars, un César, deux BAFTA et un Golden Globe dans la poche, le film a tout raflé. En conséquence, l’arrivée cette année de Mickey 17, son nouveau film, fait figure de petit événement. Adapté du roman Mickey7 d’Edward Ashton, il ne sera cependant pas question de la qualité de l’adaptation en tant que telle dans cet article (je n’ai pas lu le livre, aussi serais-je mal placé pour me livrer à cet exercice). En revanche, on va essayer de voir – au-delà des qualités propres à Mickey 17 en tant que long métrage – comment le nouveau film de Bong Joon-ho multiplie les thématiques, quitte à s’y perdre parfois, et à poser une question à laquelle on ne s’attendait pas nécessairement : que peut-on faire de la SF à l’heure du trumpisme ?

Bong Joon-ho, la SF et la lutte des classes
La première chose qui m’étonne un peu en démarrant cet article, c’est lorsque je me rends compte que contrairement à ce que je pensais, j’ai vu la majorité des films de Bong Joon-ho. Vus sûrement sans avoir toujours su sur le coup qu’il était l’homme derrière la caméra, soit dit en passant. Ce qui m’amène à mon autre étonnement, à savoir qu’en définitive, le réalisateur coréen n’a pas fait tant de films que ça jusqu’à présent. Huit en tout et pour tout. Pourtant cela n’est pas spécialement surprenant en soi : après tout, avec une carrière dans le long métrage démarrée seulement en 2000 avec Barking Dog (que je n’ai pas vu pour le coup), compter déjà huit films au compteur constitue une carrière respectable. Surtout que la plupart de ces œuvres ont été auréolées d’un succès critique ou public, sinon des deux à la fois. The Host, Mother, Snowpiercer ou encore le culte Memories of Murder ont ainsi pénétré la mémoire collective avec force et font de Bong Joon-ho un cinéaste incontournable depuis l’aube des années 2000.

A titre personnel, si je dois bien reconnaître que j’ai globalement apprécié chacun de ses films qu’il m’a été donné de voir, je crois que ce qui me plaît le plus chez Bong Joon-ho, c’est sa façon d’être une sorte de « touche à tout ». Versant dans plusieurs genres, allant de la science-fiction au fantastique en passant par le drame ou le polar, le réalisateur a su éviter de s’enfermer dans un créneau donné. En cela, sa carrière ressemble à une sorte de patchwork généreux où chacun de ses film serait un des morceaux de tissus nécessaires à l’ouvrage et où le fil employé pour coudre serait la cohérence dont l’ensemble fait preuve. A la manière d’un de ces travaux de couture, chaque carré de tissu pourra sembler bien unique pris isolément, laissant planer le doute quant à la possible trop grande hétérogénéité du résultat final. Mais, une fois relié à l’ensemble, le tout forme un ensemble coloré et pertinent.
Chez Bong Joon-ho, ce qui unira chacune des pièces, ce sont ses thématiques. Car malgré une forme de multiplicité des horizons sur le seul plan des genres cinématographiques dans lesquels il s’inscrit, le réalisateur tend à tenir un cap thématique, polymorphe et variable d’un film à l’autre mais qui tournera sans cesse autour de la question de l’humanité, de ce qui la compose, de ce qui s’y oppose et, à partir de là, du monstre également, sinon surtout. Un monstre qui pourra être littéral, comme dans The Host ou plus figuré, à la manière de l’assassin dans Memories of Murder ou des antagonistes de films tels que Okja ou ce récent Mickey 17.
Ce faisant, Bong Joon-ho nous rappelle que tenir une ligne de ton n’impose pas fatalement d’en tenir une de style. A dire vrai, avec le recul, j’aurais même envie de dire que rares sont les films de ce dernier qui se ressemblent véritablement. Si l’on trouvera forcément des similitudes et accointances qui se répéteront sans doute dans l’ensemble de sa filmographie, je trouve tout de même que chacune de ses propositions se démarque toujours au moins un peu des autres, même lorsqu’il s’embarque dans des genres similaires. Ainsi, il n’est pas non plus erroné d’affirmer que ses films à dimension plus SF sont semblables sur un certain nombre de points. Mais il n’en demeure pas moins que chacun offre un parti pris qui lui sera propre et Snowpiercer, Mickey 17 ou encore Okja (considérons le comme de la SF, même s’il ne verse pas exactement dans la même catégorie que les deux autres) offriront chacun une prise de position artistique particulière. Leur dénominateur commun sera alors plus dans les thèmes, chacun de ces films dépeignant un monde actuel ou en devenir, fondé toujours sur une observation du présent afin d’en dresser un instantané ou une extension.

A dire vrai – et je dis cela sans renier les évidentes et immenses qualités de films tels que Parasite ou Memories of Murder qui sont à l’heure actuelle mes films favoris de Bong Joon-ho – je trouve que c’est même lorsqu’il touche à la SF (pleinement ou juste du bout du doigt) que le cinéaste fait le plus preuve de pertinence. Qu’il s’agisse de scénarios inédits ou adaptés*, il trouve à chaque fois le moyen de les mettre au service d’un propos, sinon d’une mise en garde quant à ce vers quoi nous tendons en tant que société, voire en tant qu’espèce. Son retour à la SF avec Mickey 17 constituait donc un petit plaisir en soi en ce qui me concerne, non seulement en raison de mon goût pour le genre, mais aussi parce que j’espérais qu’il continue sur la lancée initiée avec Snowpiercer et qu’il sache livrer tout à la fois un film prenant, divertissant et pertinent. Un espoir que la première bande annonce du film m’avait laissé entretenir sans trop de problème d’ailleurs.
*rappelons que « Snowpiercer » est une adaptation de la bande dessinée
« Le Transperceneige » créée par Jacques Lob et Jean-Marc Rochette
tandis que « Mickey 17 » est adapté du roman « Mickey7 » d’Edward Ashton.

Le pont entre Mickey 17 et Snowpiercer est d’ailleurs sûrement le plus évident. Les deux films partagent en effet, au-delà du genre en lui-même, une espèce d’architecture et de contexte qui se répondent. Les deux en effet décrivent une société futuriste et dystopique où les personnages évoluent dans un univers clos que constituera leur véhicule (train ou vaisseau) le tout au milieu ou à destination d’un environnement totalement gelé. A l’intérieur dudit véhicule, la société s’organise autour de la division sociale, les classes populaires se retrouvant écartées des plus aisées et reléguées aux basses besognes (en particulier les fameux Remplaçables, dont Mickey, le personnage de Robert Pattinson). Se crée alors une distinction de classe qui prendra globalement corps dans l’espace, rappelant en cela ce que mettait déjà en scène Fritz Lang avec son Metropolis il y a bientôt 100 ans. La particularité de Snowpiercer reposait alors dans le fait de voir son personnage principal remonter progressivement vers l’avant du train, dans une progression « façon jeu vidéo », où chaque wagon correspond à un nouveau niveau à franchir. Et en cela, il s’en sortait finalement mieux que ne le fait Mickey 17 cette année.
Le film qui voulait en dire trop
C’est bien là le principal écueil du nouveau film de Bong Joon-ho : il ne sait plus où donner de la tête. Porté pourtant, nous y reviendrons, par l’envie de développer un certain nombre de thématiques, il oublie un peu d’organiser son récit de manière à les inclure dans un scénario qui saura les mettre en valeur tout en donnant du corps au parcours des personnages, et en particulier celui de Mickey. Là où, il y a déjà 12 ans, Snowpiercer reposait certes sur des grosses ficelles en termes de construction, il savait néanmoins en tirer parti pour consolider son propos en le calant sur la rythmique alors imposée par l’intrigue. L’avancée dans le train devenait alors le cheminement sur lequel avançaient à la fois le scénario et les thèmes qu’il s’employait à développer.

Et c’est tout le problème de Mickey 17 finalement : plutôt que de développer une intrigue sur laquelle il filera l’ensemble des sujets qu’il souhaite mettre en scène et aborder, il se jette dans une multiplicité des arcs scénaristiques, tout en venant associer grosso modo un thème à chacun. En ressort une impression de surcharge qui rend l’avancée dans le film un peu laborieuse parfois. En fait, Mickey 17 donne l’impression de passer d’un sujet à l’autre – et donc d’une intrigue à l’autre – sans que cela ne soit bien enchaîné. A l’inverse du patchwork que je décrivais plus haut pour évoquer la carrière de Bong Joon-ho, celui qui se fabrique sous nos yeux avec ce film est bien moins adroit. Les pièces sont mal accordées, jointes entre elles sans véritable vision d’ensemble et le résultat souffre finalement d’une hétérogénéité malhabile. Le rythme s’en retrouve par ailleurs un peu haché et, sans que cela soit son principal défaut, confère au film une allure étonnante.

J’ai presque envie d’y voir une sorte de film à sketches maladroit où chaque segment – plutôt que de se succéder linéairement – se retrouverait découpé et disséminé dans l’ensemble du film. Ne les relie alors qu’un fil rouge assez anodin, principalement tenu par les relations entre les personnages et leur évolution, et dont la seule mission sera de faire office de colonne vertébrale, l’intérêt du film étant ailleurs. Il ne faut donc pas à mon sens venir chercher dans Mickey 17 une quelconque épopée ou aventure spatiale, ou même un conte ou une fable moderne. La structure branlante sur laquelle se fonde son récit (d’un strict point de vue narratif) en fait en définitive un objet tout autre, malgré lui, dont la particularité sera donc de faire s’enchaîner divers segments thématiques.
Mickey 17 ne manque cependant pas de qualités à côté de cela. Si l’on ressortira du film un peu frustré par sa maladresse narrative, on lui trouvera en effet d’autres points à louer et notamment sa distribution pour commencer.

Robert Pattinson en particulier s’en sort avec les honneurs. Incarnant deux personnages, deux versions de Mickey, l’acteur profite de l’occasion pour jouer sur deux tableaux différents. L’un est plutôt mou, sorte de romantique naïf et timide. L’autre est au contraire plus affirmé et sûr de lui, volontiers cynique par ailleurs. Si leur point commun sera alors surtout d’être deux énormes couillons, passez-moi l’expression, ils sont l’occasion parfaite pour Pattinson d’une fois de plus aller là où on ne l’attend pas nécessairement. Car là où trop de gens encore ne voient en lui que le vampire de Twilight (j’ai du mal à comprendre comment c’est encore possible de le résumer à cela en 2025), il faut bien admettre que la carrière de l’acteur est riche de personnages dont la variété est un vrai régal. Que ce soit dans The Lighthouse, The Batman, Good Times (excellent film des frères Safdie) ou dans le superbe Le Diable, Tout le Temps d’Antonio Campos, impossible d’y voir deux fois le même Pattinson. Nulle surprise presque à ce qu’il soit finalement impossible également de voir deux fois le même au sein d’un seul film.
Si l’interprétation double de Pattinson se révèle alors plaisante (sans non plus être la meilleure de son CV), comment ne pas mentionner Mark Ruffalo, l’autre incontournable de ce cast. Rassurez-vous, je ne vais pas faire l’ensemble des acteurs et actrices du film (même si l’on pourrait complimenter Toni Collette, Naomi Ackie ou Steven Yeun et Anamaria Vartolomei) mais le cas Ruffalo est vraiment intéressant. L’acteur incarne ici Kenneth Marshall, sorte de loser politique qui, après un revers électoral, décide d’embarquer pour la conquête d’une nouvelle planète afin d’y instaurer sa propre nation (sommairement).
Mais Marshall est surtout une formidable caricature (quoiqu’un peu éculée sur certains aspects) de la politique moderne. Accroché au pouvoir coûte que coûte, prêt à entraîner d’innombrables personnes dans sa mégalomaniaque course à la démesure, violent et adipeux au possible, il n’est pas sans rappeler un certain Donald Trump, même si le réalisateur se défend de s’être inspiré de ce dernier. Et l’on sent que Ruffalo s’éclate à incarner une parodie du président américain. On le retrouve dans bien des aspects, qu’il s’agisse de sa vulgarité ou de sa bêtise crasse qui tentent vainement de se dissimuler derrière une autorité constante et une assurance hors de propos. On l’observe aussi par à-coups, dans un geste ou un autre (le petit pas de danse, poings levés au niveau des épaules, lorsque Marshall arrive dans la cantine du vaisseau). Ruffalo compose alors un antagoniste proprement ignoble qu’on se plaît à détester.

Du reste, c’est dans ses thèmes que Mickey 17 s’en sort le mieux. S’ils pâtissent finalement du manque de structure dont fait preuve le scénario, il n’en demeure pas moins que le propos développé par Bong Joon-ho au-delà des seules péripéties ne manque pas de pertinence. Comme je le disais plus haut, le pont pourra être fait entre Snowpiercer et Mickey 17, y compris sur ce point bien précis. Car, tout comme le premier des deux, ce nouveau film développe globalement une approche critique des inégalités sociales et de la politique. En soi, il serait même possible de voir en Mickey 17 une réactualisation des sujets abordés dans Snowpiercer.
Cette remise au goût du jour passera essentiellement par la prise en compte du trumpisme dans cette caricature que je viens de mentionner et que Kenneth Marshall cristallise pour l’essentiel. La métaphore du trumpisme transpire en effet énormément dans ce film. Prégnante, la symbolique qu’elle véhicule via certaines séquences prend même une autre saveur au vu des événements les plus récents (tentative d’assassinat durant la campagne, menaces d’annexion sur le Canada et le Groenland…). Se développe alors en filigrane un portrait de l’Amérique de Donald Trump et de ce dernier en particulier, mais nous y reviendrons. En attendant, ce qui apparaît dans Mickey 17 c’est que cette analogie fait sens au regard des autres thématiques abordée dans le film, lesquelles résonnent avec l’ensemble du travail de Bong Joon-ho.

Car à bien y regarder, le trumpisme incarne tout ce que le réalisateur a pu dénoncer dans ses précédentes œuvres. Ainsi, à travers la figure de Kenneth Marshall et de son projet de conquête spatiale, le voilà qui tire un trait d’union avec des films tels que Okja, dans lequel il portait déjà un message de protection du vivant. Avec le super-cochon éponyme, Bong Joon-ho amenait sur la table un certain nombre de questionnements quant à notre rapport à la nature et notre impact négatif sur cette dernière. Une problématique dont le principal trait sera en fin de compte de pointer du doigt la suprématie illégitime de l’humain sur la nature et le vivant. Le parallèle entre Okja et Mickey 17 sur ce point se cristallisera autour de la question des Rampants, créatures indigènes de la planète Nilfheim dont la réaction face à l’arrivée de ces bipèdes à bord de leur vaisseau sera au centre de l’attention et véhiculera l’idée que non, nous n’avons pas à nous imposer sur l’existant, surtout quand celui-ci était là bien avant nous.
Ce faisant, c’est enfin la question de la colonisation et de ce désir très humain d’expansion coûte que coûte que Bong Joon-ho aborde. Porté essentiellement par les ambitions personnelles et l’avidité (souvent de pouvoir), ce désir s’illustre une fois encore essentiellement via Kenneth Marshall, mais également sa femme, Ylfa, campée par une Toni Collette idéale dans le rôle de cette puante personne. Ensemble, le couple incarne tous les travers humains que Bong Joon-ho cherche à dénoncer régulièrement dans ses films : la soif de pouvoir, le désir de créer quelque chose à son image, celui d’une opulence immodérée, le besoin d’obtenir ce qui est à l’autre quoi qu’il en coûte, tout cela de manière évidemment totalement immorale et entretenant volontiers le rapport de force entre les classes sociales comme évoqué plus haut.

Mickey 17 n’est donc pas sot. S’inscrivant dans l’héritage classique de la science-fiction en développant un certain nombre de messages qu’on identifiera pour beaucoup comme des mises en garde, il tache de se montrer pertinent eu égard à la situation actuelle de nos sociétés. Peut-être a-t-il simplement cherché à trop en faire. Si l’ensemble s’articule comme un tout cohérent, le manque de structure du récit nuit assez à l’intelligibilité du propos, lequel se dilue un peu trop dans cette multiplication des arcs scénaristiques. En développant trop d’intrigues (et donc trop d’axes thématiques), Mickey 17 perd sans doute un peu de sa force évocatrice, lui qui aurait sans doute gagné à se recentrer sur l’essentiel. Le film viendra par exemple s’égarer dans le triangle amoureux qu’il construit, lequel appesantit lourdement le développement thématique du film.
Enfin, à titre tout à fait personnel, je trouve que ce dernier passe totalement à côté de son potentiel concernant la question des clones. Avec son tandem de Mickey, il aurait été judicieux de s’intéresser à la question de l’identité (ce que Mickey 17 ne fait qu’en surface et assez grossièrement), pourquoi pas en rejoignant des vues reprises à Philip K. Dick lorsqu’il planchait sur la question des simulacres dans un grand nombre de ses ouvrages. Par ailleurs, sans doute y avait-il un lien intéressant à dresser avec la façon dont l’auteur américain plantait ses problématiques autour des androïdes de Blade Runner.
En fin de compte, loin d’être idiot, Mickey 17 est surtout maladroit. Mais ce qui m’intéresse le plus avec ce film, c’est d’observer la façon dont il présente l’univers dans lequel il se déroule. De voir quels échos il fait à notre propre monde actuel et comment, en l’espace de trois ans entre le début du tournage et la sortie du film, il n’est pas loin d’avoir été rattrapé par les événements. Avec une question enfin : que peut encore anticiper la science-fiction ?
La SF à l’heure du trumpisme
De tout temps, et sans que cela soit une orientation exclusive, la science-fiction a cherché à esquisser l’avenir. Qu’il s’agisse de louer les progrès technologiques ou de nous avertir de leurs possibles travers, qu’il s’agisse de dresser des utopies ou des dystopies, la SF a cela pour elle de mener la réflexion sur ce vers quoi nous nous dirigeons en tant que société et en tant qu’espèce. L’on pourrait alors légitimement s’attendre à ce que Mickey 17, dans la pure veine du genre, s’essaie également à ce rôle un tant soit peu prophétique. Et si c’est de manière générale son intention, la très grande proximité de certains aspects de cette société futuriste avec notre société contemporaine a de quoi interloquer.
Qu’on se comprenne bien, il n’est pas ici question d’être étonné de voir un film d’anticipation extrapoler des faits actuels, évidemment. Non, ce qui frappe en réalité c’est la façon dont ce qui ressemblait à un avenir possible (quoique sinistre) se dessine de plus en plus aujourd’hui même. C’est Mark Ruffalo lui-même, invité dans le Tonight Show de Jimmy Fallon sur NBC qui en plaisantait d’ailleurs :
« J’incarne un dictateur mesquin… A l’époque – on a tourné ça il y a trois ans – je me suis dit que c’était sans doute assez exagéré. Et maintenant je réalise que c’est totalement minimisé. Je veux dire…j’ai fait un documentaire ! »
Mark Ruffalo, The Tonight Show starring Jimmy Fallon (NBC), 27/02/2025
Derrière l’ironie de la déclaration et les rires jaunes qu’elle peut provoquer se cache un constat criant : si futuriste soit-elle, la société et surtout l’antagoniste que Mickey 17 met en scène sont criants de vérité et, hélas, d’actualité. Si l’on prend du recul sur le film, qu’on lui ôte ses atours de science-fiction, beaucoup des éléments et événements qu’il propose à l’écran résonnent avec ce que nous avons connu ces derniers mois, donnant le sentiment que la fiction s’est laissée rattraper par la réalité, en particulier par les événements outre-Atlantique depuis le retour à la Maison Blanche de Donald Trump.

Je vous ai déjà présenté comment le personnage de Kenneth Marshall est un ersatz de Trump. Dans l’attitude, le verbe et le geste, les deux despotes se rejoignent par bien des points que l’interprétation de Mark Ruffalo ne manque pas de souligner. Pris dans son contexte d’écriture, le personnage ressemble alors essentiellement à une extension caricaturée de ce que Trump aurait pu devenir après son échec électoral de 2020 face à Joe Biden. Si Marhsall pourrait en réalité ressembler à n’importe quel perdant électoral aussi mégalo que lui, on se plaira toujours à y voir une façon de s’imaginer un monde où Trump et ses soutiens auraient décidé de quitter la Terre, notamment lors de cette scène en ouverture où l’on nous explique que, suite à son propre revers dans les urnes, Marshall embarque pour la conquête de Nilfheim. La présence en nombre de sympathisants sur les têtes desquels sont vissés des casquettes rappelant sans ambiguïté possible les couvre-chefs rouges MAGA contribuera enfin à ce parallèle et à l’installation de cette espèce de timeline alternative dans laquelle nous aurions joyeusement pu dire « bye bye » à Trump et à ses électeurs.
A cela s’ajoute désormais un certain nombre de choses qui viennent réduire le fossé qui nous sépare de ce que Mickey 17 nous donne à voir. A commencer par une part de Musk dans le personnage de Marshall, figure devenue indissociable de Trump et de son application du pouvoir, mais qui n’était pas dans son giron à l’époque. Musk qui, dans le cadre de sa société SpaceX, ne rêve que de partir à la conquête de Mars. Si cette analogie entre Marshall et ce dernier peut sembler sauter aux yeux aujourd’hui, en était-il de même à l’époque où le film était développé ?
Difficile à croire : en 2022, Musk affirmait avoir voté pour les candidats démocrates aux élections de 2008 à 2020 (donc contre Trump en ce qui concerne cette dernière itération). Bien que conseiller de Trump en 2016, il quitte son poste l’année suivante, affichant son désaccord avec le président alors récemment élu quant à sa décision de quitter les accords de Paris pour le climat. Ce n’est qu’à partir de 2024 que le fondateur de Tesla le rejoint de nouveau, cette fois-ci pleinement acquis à la cause de ce dernier après s’être considérablement radicalisé politiquement au cours des deux années précédentes.

Par ailleurs, d’autres événements viennent afficher un lien étonnant entre le réel et la fiction dans le film. Difficile notamment de voir se dérouler la tentative d’assassinat à l’encontre de Kenneth Marshall sans penser à celle dont Trump a été la cible en Juillet 2024. Alors en pleine campagne, il fait l’objet de tirs qui ne le laisseront finalement que très légèrement blessé à l’oreille. La similarité avec la scène concernée dans Mickey 17 surprend alors et trouve une résonnance nouvelle, qu’on imagine sans peine totalement imprévue au moment de la rédaction du scénario (voire du roman, si cette séquence y figure également). Enfin, ce désir de conquête n’est pas sans rappeler les récentes déclarations de Donald Trump, lequel menace d’annexer tant le canal de Panama que le Groenland ou le Canada.
De fait, le rapprochement entre la réalité et la fiction questionne à plus d’un titre. L’on pourrait longuement se demander comment nous avons pu laisser la situation se détériorer au point qu’un personnage de fiction a finalement trouvé son homologue quasi exact dans le monde réel en si peu de temps. Quant aux événements communs, on se laissera aller à penser qu’il ne s’agit que de coïncidences, un peu à la manière des fameuses « prédictions » des Simpsons.

Face à ce rétrécissement du fossé qui séparé réel et fictionnel, Mickey 17 joue alors malgré lui un nouveau rôle, inattendu. Celui d’un vecteur de réflexion à mener – en urgence – sur les prochains événements qui pourraient agiter notre monde bien à nous. Dans le film, l’assassinat raté visant Marshall finit de l’installer en despote. Jouissant des pleins pouvoirs suite à cet épisode, il s’emploie à se constituer en figure de martyr afin de justifier son exercice du pouvoir. Avec en tête les événements récents aux Etats-Unis, comment ne pas se demander alors ce qu’il adviendrait avec Trump si ce dernier venait à échapper à une nouvelle tentative d’assassinat maintenant qu’il est effectivement de retour au pouvoir ? Trump et Marshall, nous l’avons vu, se ressemblent énormément. Le président américain s’abstiendrait-il d’arriver à de telles extrémités s’il se retrouvait dans la même situation que son homologue fictionnel ?
Difficile de s’imaginer qu’il ne se laisserait pas tenter. Sa vision de la présidence depuis son retour à la Maison Blanche, nourrie par la rancœur et le désir de vengeance (nous avons vu comment il s’en est pris aux agents du FBI ayant enquêté sur les participants à l’assaut sur le Capitole de 2021), ne laisse pas spécialement de place au doute. N’est-ce pas lui aussi qui a affirmé le 18 Février dernier que l’interprétation des lois devait être dictée par le président, dont la parole s’impose alors à tous les employés fédéraux ? Un geste très Louis XIV dans l’âme, dont il récupère en quelque sorte la célèbre citation apocryphe : « L’Etat, c’est moi ».

En fin de compte, le dernier sujet, eu égard à tout ces éléments, sera de savoir ce que la science-fiction peut encore exprimer comme mises en garde. Quel rôle de prévention peut-elle encore s’attribuer dans un monde où la plupart des scénarios de dystopies se concrétisent peu à peu (retour du fascisme, attaques sur les droits des femmes et des minorités, destruction de l’environnement…) ? Alors que nous vivons de plus en plus une ère qui ferait presque passer Le Maître du Haut Château de Philip K. Dick pour une prophétie, comment la SF peut-elle s’emparer des bouleversements actuels pour dessiner l’avenir tout en répondant à l’urgence du présent ?
Il pourrait en effet sembler que le genre, dans toute sa variété, ne soit pris de court finalement. Nous ne sommes plus dans un temps où la SF peut se permettre d’envisager des catastrophes sur le long terme étant donné que celles-ci sont à nos portes. Rattrapée par la réalité des drames politiques ou encore sociétaux et environnementaux qui se nouent, elle pourrait vite donner l’impression d’avoir le souffle court. Mais alors, si l’heure n’est plus à la mise en garde, vers quoi faut-il se tourner ?
Lorsque George Orwell écrit 1984 ou bien quand Richard Fleischer sort Soleil Vert sur les écrans, on ne vient pas nous raconter une société déjà largement installée mais bien un modèle possible vers lequel ne surtout pas tendre. Soulignant les dangers permanents qui résident dans un monde d’après guerre peut-être trop insouciant parfois ainsi que les écueils dans lesquels ne surtout pas se heurter, ces récits mobilisaient l’imaginaire et l’héritage des erreurs passées pour avertir : rien n’est jamais acquis.
Or, quand ces acquis paraissent de plus en plus fragiles et qu’ils sont attaqués de jour en jour, que La Servante Ecarlate de Margaret Atwood prend par exemple corps dans presque toutes les déclarations du vice-président américain J.D. Vance, il ne semble plus vraiment temps de seulement prévenir le public. Avec Mickey 17 – si l’on prend de la hauteur sur la forme et que l’on se concentre sur le fond -, le modèle de société dépeint à bord du vaisseau s’apparente déjà pour beaucoup à quelque chose qui pourrait nous tomber dessus très prochainement, à commencer par les Etats-Unis mais également en Europe où les figures proches de Trump se multiplient. Ce que nous raconte Mickey 17 à bord de ce vaisseau, c’est une société populiste qu’on pourrait croire poussée à son extrême mais qui en définitive s’apparente plus à un schéma de ce qui se dessine déjà aujourd’hui.

En réalité Mickey 17 n’annonce pas, il réillustre des rapports de force qui existent déjà. C’est alors ici que la science-fiction peut trouver le renouvellement de son rôle, en pesant dans ce rapport de force. Si l’anticipation n’est plus de rigueur, si les modèles contre lesquels nous avons été mis en garde se concrétisent chaque jour, sans doute est-il temps de nourrir la science-fiction d’un esprit de rébellion qu’elle a toujours eu mais qui mérite aujourd’hui un regain d’engagement. Mickey 17 s’en approche mais, pris au dépourvu par l’accélération du phénomène, n’a pas pu jouer cette carte à fond.
Nous aurons en tout cas besoin que d’autres à venir s’en chargent. Que des cinéastes de tous plans prennent la mesure du problème et s’emploient à livrer le message d’espoir et de combativité dont nous avons besoin, un message de résistance enfin. En particulier quand on sait que Trump a nommé des émissaires à Hollywood (Sylvester Stallone, Jon Voight et Mel Gibson) pour y être ses yeux et ses oreilles.
Mickey 17 est à l’image de son personnage éponyme je crois : il n’a pas de bol. Après des aléas de production visiblement complexes, le film nous arrive en 2025 avec une drôle de saveur. Maladroit sur des tas d’aspects et pourtant pertinent dans les sujets qu’il souhaite aborder, il manque le coche à plein d’occasions. Titubant sur son scénario, il se trouve victime de sa volonté de trop en faire.
Bong Joon-ho signe néanmoins un film qui ne manque pas d’intérêt mais le plus étonnant demeure encore cet écho nouveau qu’il trouve totalement à ses dépens aujourd’hui. La manière dont certains traits qu’il dépeint trouvent une résonnance renforcée dans ce premier trimestre de 2025 frappe autant qu’elle interroge. La relation étroite entre la fiction et le réel qui se noue ici était imprévisible et empêche le film de se faire le véhicule d’un message de résistance nécessaire. On ne peut alors qu’espérer que d’autres s’en chargeront, vite, conférant en cela à la SF un rôle certes ancré dans son héritage mais néanmoins renouvelé face à l’accélération des bouleversements que nous connaissons.


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