Alors que la cinquième et dernière saison de The Bear doit arriver cet été, j’avais envie de revenir sur cette série. C’est que, par sa nature, elle n’avait pas forcément de quoi me séduire a priori. Et pourtant, j’ai dévoré les quatre premières saisons avec voracité il y a peu, attendant chaque nouveau visionnage d’un épisode avec une hâte non dissimulée. Comment une série dans le monde des restaurants, dont je n’ai pas grand-chose à faire de prime abord, a-t-elle pu autant me plaire ? Sans doute parce que The Bear est évidemment bien plus que cela.

C’est une habitude, les séries viennent à moi tardivement. Ou plutôt, l’inverse. Lassé par le format, je n’en regarde quasiment plus, exception faite des épisodes de diverses productions que je me passe le matin, en avalant mon petit-déjeuner. Preuve en est, je n’ai pas écrit sur une seule série depuis mon article sur The Cuphead Show en 2023 !

Le ton habituel de mes matins

En règle générale en tout cas, je profite du premier repas de ma journée pour regarder des choses assez faciles à suivre d’un œil encore collé par le sommeil, des formats en 20-25min, quitte à regarder des choses que je connais déjà bien. Ainsi ces derniers temps pas mal de nostalgie avec Stargate SG-1, Power Rangers, La Cour de Récré, etc. Mais au milieu de ces moments se glissent aussi parfois des séries d’une autre ampleur. Ce fut par exemple le cas lorsque j’ai regardé Sur Ordre de Dieu, mini-série en 7 épisodes créée par Dustin Lance Black, que je vous recommande plus que chaudement et qui raconte une enquête pour meurtres dans la communauté mormone de l’Utah. Portée notamment par Andrew Garfield, la série plongeait dans une atmosphère particulièrement sombre et pesante qui dénotait avec mes programmes matinaux habituels.

Allez savoir pourquoi, peut-être est-ce pour ne pas me lasser de mes séries « faciles », il vient toujours ce moment où j’ai envie de regarder quelque chose d’un peu plus soutenu, plus dense, plus riche, ce genre de choses. C’est ainsi que Sur Ordre de Dieu est entrée dans mon programme, tout comme Le Maître du Haut Château ces derniers jours, et c’est exactement de la même manière que je me suis lancé dans The Bear. J’entendais bien sûr parler de la série depuis un bon moment, et la majorité du temps en bien, mais jamais je n’avais vraiment eu envie de me lancer dedans. Le fait que cela se déroule dans le monde de la restauration, bon… Disons que ce n’est pas en soi un univers qui m’intéresse tout particulièrement. Cela dit, le fondamentalisme mormon non plus me direz-vous. Du reste, me voilà donc à me plonger dans The Bear et, presque à ma grande surprise, y trouver une série incroyable.

La diffusion de « The Bear » a démarré en Juillet 2022. La série se compose pour l’heure d’une première saison de 8 épisodes puis de trois autres saisons de 10 épisodes chacune

Même si la notoriété de The Bear n’est plus à faire, reprécisons tout de même un peu ce dont il s’agit. Créée par Christopher Storer, la série compte actuellement quatre saisons et raconte l’histoire de Carmen « Carmy » Berzatto, illustre chef habitué de la haute gastronomie qui, suite au suicide de son frère Michael, retourne dans sa Chicago natale afin d’y prendre la suite de ce dernier à la tête de l’Original Beef.

Un sandwich Italian beef. Crédit photo : The Buona Companies

L’affaire est un petit restaurant de quartier spécialisé, comme son nom l’indique, dans le bœuf et qui se trouve par ailleurs inspiré par Mr. Beef, établissement présent dans le quartier River North de la fameuse windy city. Tenu par Christopher Zucchero, fils du fondateur de l’enseigne et que l’on aperçoit dans la série dans le rôle de Chi-Chi, Mr. Beef propose notamment les sandwichs Italian beef que l’on voit dans la série : des sandwichs non pas italiens mais américains en réalité et qui se trouvent être garnis de rosbif dans du pain façon baguette, le tout accompagné de poivrons et/ou de légumes façon pickles. Dès lors, la série nous laisse comprendre le grand écart que va devoir faire Carmen en reprenant ce restaurant, passant donc de la haute cuisine étoilée à un établissement bien plus orienté street food.

Dès le départ donc, il est question d’un retour aux sources en quelque sorte brutal, non seulement pour les raisons qui amènent à ce choix mais aussi pour la manière dont il implique le passage d’un monde à un autre, lesquels n’ont pas grand-chose en commun. A travers son intrigue générale, qui tourne essentiellement autour de la bonne tenue du restaurant et de son développement pour en faire un établissement réputé, la série va donc mettre en scène un rapport de force constant entre des visions, des façons de faire et des attitudes qui ont peu à voir ensemble. Le récit va alors fonder sa rythmique autour de cela, faisant passer Carmen et son équipe par les différentes étapes, difficiles, visant à extirper l’Original Beef de son petit statut de restaurant de quartier apprécié à celui de table prestigieuse dont on parle dans tout Chicago, sinon au-delà.

Evidemment, The Bear ne s’arrête pas là et entraîne dans le sillage de ces problématiques d’ordre professionnel nombre d’intrigues et sous-intrigues qui vont cette fois-ci porter directement sur les personnages et leurs relations. Comme toute série utilisant un milieu professionnel comme cadre (on y revient ensuite), celle-ci profite en effet du restaurant pour revenir sur les amitiés et inimités qui peuvent naître autour de cela. Car le retour de Carmy à Chicago n’est pas seulement un bouleversement en ce sens qu’il l’amène à couper court (au moins un temps) à ses rêves de haute gastronomie.

Incarné par Jon Bernthal, Michael Berzatto est une présence (et une absence) qui survole constamment la série

C’en est également un car c’est le retour à sa vie d’avant, celle où se trouve la famille et les amis qu’il a laissés derrière lui au moment de partir pour New York. Et de la même manière que prendre la suite de Michael à l’Original Beef n’est pas une mince affaire, revenir dans ce contexte personnel ne l’est pas non plus. De retour à Chicago, Carmy doit en effet se confronter à sa famille, sa mère, sa sœur, son ami Richie… Tous ont vécu le départ de Carmy comme une fuite, sinon un abandon. Dans tous les cas, un point relie régulièrement ces deux sphères, professionnelle et personnelle : Michael. Parce qu’il était tout à la fois le gérant du restaurant et le frère de Carmen, il se veut être une ombre qui plane sans cesse au-dessus du show et de ses personnages. Par procuration, il pèse régulièrement sur l’état d’esprit général, par le souvenir ou l’influence qu’il aura pu avoir sur les uns et les autres. Une aura qui saura être autant solaire que sombre selon les événements décrits et selon les situations où son souvenir se rappelle aux autres.

The Bear c’est un peu tout cela. Je ne vais pas ici vous dresser un résumé général de la série, d’autant que vous pourriez avoir envie de la regarder si ce n’est déjà fait, mais il faut en retenir cet essentiel : la série est un drama qui repose sur deux sphères qui coexistent et se mêlent tout du long. Le professionnel et le personnel se heurtent sans cesse, soit par leur capacité à s’influencer l’un l’autre, soit tout bonnement parce que les deux sont intrinsèquement liés par le caractère d’affaire familiale que revêt ce restaurant. En conséquence, The Bear se glisse dans cette catégorie particulière de séries que je qualifie personnellement de « séries professionnelles », celles qui nous plongent dans un univers pro spécifique qui en devient alors à la fois le cadre et le vecteur de la plupart des péripéties. Une catégorie qui m’a le plus souvent perdu mais qui, cette fois-ci, a su me happer avec une force inattendue.

Avant de voir comment The Bear a su me prendre là où d’autres m’ont laissé sur le bord du chemin, il faut que je tâche de vous expliciter un peu ce dont je parle quand j’évoque les « séries professionnelles ». Parce que j’ai bien conscience que, n’étant pas spécialement un sérivore chevronné, j’emploie peut-être une expression qui n’a pas beaucoup de sens à part pour moi. Et encore, même de mon côté, j’y trouverais à redire si je voulais chipoter…

Je ne suis pas certain que la chose soit une terminologie communément admise mais il me semble que c’est une case, certes un peu fourre-tout, dans laquelle se glissent un certain nombre de productions. Fourre-tout car on y trouve autant des drames comme la récente Severance que des comédies telles que The Office bien sûr, pour ne citer que cela au sein de la pléthore de séries que l’on pourrait mentionner.

Il n’en demeure pas moins qu’en dépit des divers horizons dans lesquels ces productions s’inscrivent, le cadre de travail se veut systématiquement être primordial. Parce qu’il traite du travail en lui-même – en tant que concept ou que sphère sociale – ou bien des relations qui s’y nouent et s’y dénouent, des parcours de progression vers les sommets ou, tout au contraire, des chutes annoncées. Le travail par bien des aspects est en effet prétexte à de nombreux types de récits et au moins tout autant de péripéties et caractérisations qui font, à mon sens, des séries qui se déroulent dans ce cadre des productions un peu à part.

Créée par Dan Erickson, « Severance » a débuté sur Apple TV en 2022

Evidemment, il est bien ici question d’œuvres où le travail et son lieu d’exercice constituent un élément essentiel des intrigues développées. Si l’on avait pris le labeur dans une acception trop large, on en viendrait sans doute à intégrer toutes les séries dans cette catégorie, ce qui n’aurait plus de sens. De la même manière, si elles ont un pied dans ce domaine spécifique de la production télé, les séries policières constituent également un autre pendant à mon sens. Car si le travail des officiers mis en scène est effectivement au centre de l’attention, c’est moins pour son caractère socio-professionnel que pour justifier la mise en place d’intrigues à résoudre pour les personnages.

Le fait de mener des enquêtes n’amène selon moi pas nécessairement les mêmes effets en termes de narration ou de dramaturgie. Quant aux relations entre personnages, si des rapprochements se font régulièrement jour (notamment dans une série comme Brooklyn 99, sitcom oblige), le fait que cela se déroule autour de l’activité du commissariat ou d’un poste de police quelconque n’a pas le même poids que dans des séries comme The Bear justement. On pourrait sans doute longuement tergiverser autour de la question (qui demeure intéressante si on se penche sur la question de la la mise en scène du travail à la télé), mais là n’est pas le sujet aujourd’hui.

Ce qui importe ici, c’est que The Bear prend en fin de compte la forme d’un drama se déroulant dans un milieu professionnel bien précis et central, dont l’influence sera prégnante sur les personnages et le récit en ce sens que c’est bien ce milieu qui va guider le parcours de ces derniers. Le cadre du restaurant présenté ici côté coulisses sera donc aussi un prétexte au développement d’intrigues plus personnelles où ce sont bien les relations entre les personnages, collègues et amis/famille, qui vont faire le sel du récit.

C’est bien là que je conservais un a priori au moment de lancer la série pour la première fois il y a quelques mois. Parce que des séries qui reposent sur ce genre de double-ambiance, il y en a eu beaucoup et elles m’ont souvent lassé. Je pense ainsi à Mad Men ou à Six Feet Under qui, dans des styles différents et pour des raisons diverses, ont toutes deux fini par perdre mon intérêt. Idem avec la plupart des séries hospitalières, notamment Urgences, que j’avais entamée pour ne jamais en voir le bout. Si j’évoque ces séries-là, c’est parce qu’elles partagent un trait commun avec The Bear, à savoir celui de se fonder sur le cercle professionnel, lequel demeure la scène principale de bout en bout, pour développer des intrigues qui dépassent plus que souvent ce seul univers afin de toucher à l’intimité entre les personnages.

Dans ces productions, le travail n’est pas qu’un décor bien pratique : il est un contexte, un cadre, un point de départ et une ligne d’arrivée. Tout gravite autour de lui et justifie, explique et cause les évolutions qui se font jour entre les différents protagonistes. Et c’est une chose avec laquelle j’ai du mal par nature. Peut-être, entre autres facteurs, parce que cela implique souvent de mettre en scène le stress lié à telle ou telle activité professionnelle et que je n’ai pas forcément l’envie de prendre ça dans la figure pendant un certain nombre de saisons.

Et le fait est que, le stress, voilà quelque chose que The Bear ne nous épargne pas. Ce dernier découle avant tout en droite ligne de l’univers professionnel dans lequel la série se déroule. Ce n’est un secret pour personne mais le monde de la cuisine est stressant. Entre les rythmes à tenir et le degré d’exigence affiché, être chef ou tout autre membre d’une brigade n’a rien d’une sinécure. C’est là qu’à mon sens l’analogie peut-être faite entre The Bear et les séries hospitalières car elles ont en commun le fait qu’à la tension possible des relations entre les personnages, nourrie par les nécessités dramatiques du show, s’ajoute celle présente par essence dans ces cadres en particulier. Non pas que je veuille dire que travailler dans un restaurant ou à l’hôpital soit comparable, bien entendu.

L’épisode final de la saison 2 sera un excellent exemple de moment particulièrement tendu en cuisine

Reste que ce stress lié à l’activité en cuisine et autour, The Bear le met en scène avec force. Qu’il s’agisse des ennuis techniques, des démarches administratives, des ratés dans la préparation des plats, des mésententes au sein du personnel, tout y est pour faire de cet établissement le lieu d’une tension permanente et dévorante. A dire vrai, j’ai du mal à trouver une autre fiction dans ce milieu qui m’a autant donné le sentiment d’assister à un tel foutoir tout en me donnant l’impression que c’est, justement, exactement le genre de choses qui se nouent dans les coulisses des restaurants. On est ici loin du romantisme d’un Ratatouille mais bien plus proche de ce que proposait le film de Philip Barantini The Chef en 2021, un an avant le lancement de The Bear.

On ne s’y trompe d’ailleurs pas et la série est régulièrement saluée pour l’authenticité qui s’en dégage. Ce fut le cas par exemple avec les chef.fe.s Justine Pruvot, Erwan Crier et Jordan Moilim auprès de Konbini, ou encore avec la cheffe Chloé Charles dans un épisode de Science vs Fiction chez Explore Media. Je me dis par ailleurs que la présence de multiples véritables chef.fe.s en caméo dans les dernières saisons de la série, tels que René Redzepi, Daniel Boulud, Thomas Keller ou les cheffes-pâtissières Christina Tosi, Anna Posey ou Genie Kwon (pour ne citer que ces figures-là) constitue une forme de patronnage, un adoubement de cette dernière, comme si la profession lui reconnaissait son mérite à la mettre en scène. Mais, évidemment et pour en revenir justement à cette représentation de ces métiers et de leur environnement, le tout ne se fait pas sans exagération. La série demeure une œuvre de fiction qui va venir assaisonner les situations avec une pincée de puissance narrative nécessaire au récit.

Le chef Thomas Keller dans l’épisode final de la saison 3. Une scène tournée au French Laundry, véritable restaurant de Keller, en Californie

Montrer des gens qui s’engueulent en cuisine aurait en effet sans doute eu un impact, certes, mais plus froid, plus détaché, moins enclin à nous emporter avec lui. Il fallait donc, narration de fiction oblige, créer un pont émotionnel afin de nous emmener dans la tornade qui agite sans cesse cette cuisine, cette salle et ces protagonistes que nous y suivons. C’est ici qu’entre en jeu tous les aspects plus personnels qui gravitent autour de Carmy. De sa relation tendue avec sa famille à celle, volontiers délétère elle aussi, avec Richie, sans parler de ces amours difficiles, tout vient ajouter encore un peu de sel dans la recette.

Le tout se développe alors sans oublier le liant requis pour que les deux univers, encore une fois, coexistent sans se contenter d’être seulement juxtaposés. Chaque mot, chaque décision prise dans l’une des deux sphères aura un impact sur l’autre. Mais c’est surtout parce que les deux ne font pas qu’évoluer côte à côte ou se superposer à la faveur de tel ou tel événement, de telle ou telle justification : elles s’entremêlent, ce que la série développe par ailleurs de plus en plus à mesure que l’on avance.

Carmen et Richie échangeant quelques douceurs…

Si les premiers temps donnent le sentiment de deux bains dans lesquels Carmy se retrouve à baigner tour à tour et résigné, la manière dont le tout fusionne petit à petit pour ne devenir qu’une seule et immense tambouille apporte un supplément à cette série qui évite alors de n’être qu’une « série pro » ou qu’un drama familial de plus. Ce supplément réside sans aucun doute dans l’humanité qui ressort systématiquement de chaque épisode. Car pour leurs bons comme pour leurs (très) mauvais côtés, ces personnages sont profondément humains, même si la phrase peut sembler éminemment éculée. Mais j’y reviendrai ensuite. Ce qu’il faut en retenir pour le moment, c’est que cette humanité nous les rend fatalement très attachants. Développés au-delà des seuls murs du restaurant, ils s’épaississent à mesure que la série avance et nous apprenons à les connaître avec une patience et une tendresse quasi familiale qui nous implique et qui nous amène à souffrir de leurs échecs comme on célébrera chacune de leurs victoires.

Là est le nœud de The Bear, dans sa capacité à nous donner à voir une sorte de famille hybride, complexe et entière mais dont toutes les aspérités les plus sombres sont contrebalancées par des éléments de lumière, des moments touchants, une faille dans l’armure que tout le monde semble porter. Ainsi en va-t-il de Carmy qui, évidemment, finit par craquer plus qu’à son compte, ou encore de Richie, sans doute l’un des meilleurs personnages de ces dernières années.

Solide gaillard, grande gueule, il gagne en profondeur à mesure que l’on avance et tout ce que l’on croit connaître de lui dans un premier temps vole en éclats afin de nous laisser découvrir qui il est réellement, pourquoi il est celui qu’il prétend être. Un épisode comme Forks (saison 2, épisode 7), au-delà de sa maestria en termes de composition, d’écriture et de mise en scène, sera par exemple une pierre angulaire pour redéfinir un personnage que l’on croyait avoir cerné. The Bear multiplie les instants de ce type et c’est certainement l’une de ses plus belles forces.

Tout bonnement une leçon : « Forks » est sans doute possible le meilleur épisode de la série

The Bear a dans tous les cas pour mission de jongler avec ce stress omniprésent. Car, que l’on soit en cuisine ou non, tout semble pouvoir déraper à tout moment. Un plat mal préparé, un mot pris de travers, c’est souvent le point de départ d’une tension qui, en fin de compte, plane sans cesse au-dessus du show. A tel point que celui-ci aurait rapidement pu devenir tout à fait indigeste. Or, The Bear réussit son pari à merveille, évitant de n’être qu’une série uniquement en tension où tout se passerait mal et où tout le monde s’étripe et se saute à la gorge.

On le disait juste au-dessus, sa capacité à nuancer ses protagonistes sera un élément important de cette réussite, de cette aptitude à toujours contrebalancer les pires aspects et les pires moments par un pendant positif. Ce point d’écriture-là, il s’inscrit en définitive dans une démarche plus large qui consiste à gérer les respirations au sein du récit, dans sa rythmique pure et dure. Et cela, The Bear le fait avec un talent monstrueux. La série sait comment intercaler des chapitres où, pour une fois, tout semble bien se passer. Ou tout du moins des moments où la pression redescend un bon coup et où la finalité se veut être un apaisement, même relatif ou temporaire. Un sentiment qui touchera alors autant les personnages à l’écran que le public ainsi mis en capacité de reprendre son souffle lui aussi après avoir passé un temps certain à voir les choses passer hors de contrôle.

Ne surtout pas oublier de souligner l’impeccable performance de Jamie Lee Curtis dans « Fishes »

Evidemment, l’exemple le plus parlant se trouve dans la saison 2, toute personne ayant déjà vu la série pouvant d’ores et déjà voir où je veux en venir. Au cœur de cette deuxième saison se niche en effet un redoutable tandem d’épisodes : Fishes et Forks, encore lui. Le premier est désormais bien connu au-delà même de la sphère des spectateur.ice.s de la série. Il nous y est raconté un repas de Noël ayant eu lieu quelque temps avant le début de cette dernière, mettant en scène toute la famille Berzatto et qui se termine en véritable catastrophe. Fishes est sans doute l’un des épisodes les plus difficiles à suivre de la série, non parce qu’on aurait du mal à saisir de quoi il en retourne mais bien parce qu’il en est sans doute l’un des sommets en matière de tension. Véritable cocotte-minute sous haute pression dès le début de l’épisode, le repas de famille finit par imploser dans son final, abandonnant un public hors d’haleine au moment où le générique se lance.

S’en suit alors Forks, dont le titre résonne par ailleurs avec l’épisode précédent, les fourchettes ayant eu une place particulière dans celui-ci. A l’énoncé du titre, on en vient même à craindre une poursuite des événements, ou au moins de leur implacable tension. Or, si le début de l’épisode (qui se déroule cette fois-ci dans le temps présent) nous laisse croire que les choses peuvent en effet de nouveau déraper, il vient finalement apporter quelque chose qui va contrebalancer l’ambiance plus que délétère de Fishes. Dans une approche de désamorçage incroyable par son tact et sa fluidité, Forks dénoue tout ce qui avait pu être noué au cours de l’épisode précédent et construit petit à petit une de ces fameuses respirations dont nous avions terriblement besoin et qu’une fois encore la série sait servir à la perfection.

Si on voulait rester dans l’analogie avec le monde de la cuisine, on comparerait sans doute ces instants avec un trou normand, ce verre de calvados qui s’intercale entre deux plats afin de faciliter la digestion tout en redonnant de l’appétit. Et c’est exactement ce que font ces passages, voire ces épisodes entiers où la pression redescend, où l’abondance de tension laisse place à un moment suspendu où la série (et nous avec) baigne dans un calme relatif qui soulage et donne l’allant suffisant pour continuer le visionnage.

Si tout cela fonctionne si bien à l’écran, c’est aussi parce que la mise en scène sait se mettre au service de ces intentions. Elle sait saccader les événements, les rendre rapides, voire très rapides, trop parfois, à dessein. Elle accompagne en cela les moments les plus tendus en jouant sur l’illisibilité des situations. Parallèlement, elle sait aussi se faire douce, tendre et fluide afin de souligner encore les apaisements réguliers que je mentionnais. L’ensemble forme alors une coexistence solide où l’écriture et le visuel sont irréprochables et savent se répondre.

Il y a donc un savoir-faire derrière cette série qui lui permet de jouer sur les tons sans pour autant s’enfermer dans une binarité fade, ni trop fatiguer le public devant tant de tension et d’engueulades en tous genres. Dans un souci de rythmique, The Bear s’emploie à travailler son écriture, à la ciseler de manière à nous embarquer dans ses flots pourtant tumultueux. Son écriture est sans doute son plus grand atout. Non seulement parce qu’elle maîtrise ces respirations nécessaires et leur alternance avec les séquences les plus remuantes, mais aussi parce qu’elle se montre capable de composer des personnages qui donnent envie de les suivre dans ce tumulte.

L’écriture générale de The Bear est donc un atout indéniable. Observée à travers différents prismes, on lui trouvera bien des qualificatifs élogieux mais son principal coup de plume, elle le réserve sans doute à ses personnages. Car réussir à nous donner envie de voir la suite des événements, c’est une chose, mais de savoir composer une galerie aussi saisissante et, en fin de compte, touchante et attachante, c’en est une autre.

C’est là que se niche ce qui viendra faire la différence à mes yeux. Sans réussir à me donner envie de passer du temps avec ces personnages, The Bear aurait sans doute été un rendez-vous manqué pour le spectateur que je suis. Mais elle réussit au contraire à en faire des individus que j’ai envie de voir évoluer, dont j’ai envie de connaître les côtés les moins glorieux et les échecs afin de véritablement jouir avec eux de leurs réussites. Ce qui rend la chose possible dans The Bear, c’est qu’elle sait les rendre proches de nous, essentiellement par leurs façon de s’exprimer ou, au contraire parfois, de ne pas le faire.

Les deux frères Fak, Ted (à gauche, incarné par Ricky Staffieri) et Neil (à droite, campé par Matty Matheson), sont l’incarnation la plus complète de ce naturel

Le langage et la façon de l’employer sera un élément indispensable dans cette optique et c’est le premier outil que The Bear mobilise. Par un travail particulier sur ce point, la série évite de simplement donner lieu à des scènes mouvementées. Elle arrive à nous inclure dans le schéma en apportant aux personnages une touche qui leur permet de se mettre à notre niveau. Il n’est pas ici question de rabaisser ou d’élever qui que ce soit, mais bien de créer un pont entre ces individus et le public. Or, le langage en constituera l’un des matériaux essentiels en ce sens qu’il ne cherche ici en aucun cas à prendre une posture particulière, laquelle aurait induit un contraste trop fort entre eux et nous. Au contraire, ces personnages s’expriment d’une manière des plus naturelles, livrant des mots, des phrases, des saillies qui ne feraient pas tache dans notre quotidien. Evidemment, on pourrait trouver cela bien banal ou normal, se dire que ça va de soi finalement, dans une démarche de proximité entre le public et les individus qu’il regarde évoluer.

Mais je trouve que la façon de mener ce travail dans The Bear se révèle bien plus pertinente et efficace que dans un grand nombre de productions. En fait, ce qui vient faire mouche, c’est que le texte ne se filtre pas tant que ça ici. Comme le soulignait le site Creative Screenwriting Magazine dans sa critique de la série, l’an dernier : « Au milieu d’un torrent de langage fleuri, le dialogue dans ‘The Bear’ se développe comme de la poésie, une méditation, un flux de conscience, une série de pensées fragmentées. C’est de la parole désordonnée, naturelle, plus que du dialogue ».

En fait, The Bear ne fait pas semblant. La série, dans son écriture, réussit à mon sens à franchir ce cap de crédibilité et, plus encore que par la qualité de la mise en scène ou la teneur des différentes péripéties, c’est par ce langage qu’elle attise notre suspension d’incrédulité. Parce que la parole est effectivement fleurie (et plus qu’à son compte), parce que les choses sont dites sans détour ou concessions, parce que son débit est parfois aussi vif qu’il peut être haché, The Bear incarne une forme de franchise, pour ne pas dire de réel, qui non seulement nous permettra de nous identifier aux personnages, de nous y attacher et de reconnaître en eux des ersatz tout à fait authentiques de personnes que l’on pourrait croiser tous les jours au travail ou à la maison, mais qui arrivera également à accompagner toute la rythmique du récit là encore. Une symbiose se forme entre ce que ces fortes personnalités sont amenées à vivre et la manière dont la parole et le langage sont à leur tour rythmés.

Du reste, de la même manière qu’elle sait contrebalancer les instants de tension et ceux plus posés, la série arrive à en faire de même avec la parole. Car si les échanges se révèlent souvent houleux, parfois brutaux, souvent empreints d’un dynamisme qui peut être aussi positif que négatif, The Bear compense ce déluge de parole par une grosse présence également des non-dits. Ceux-là seront mis en scène de différentes manières et relèveront autant de l’absence totale de mots, en certains moments, que d’une incapacité chronique à dire les choses qu’il faudrait pourtant dire. Des choses qui vaudraient sans doute mieux que les remarques, reproches, critiques ou insultes qui fusent de leur côté sans ambages la plupart du temps.

La difficulté à communiquer de Sydney et Carmen sera par ailleurs explicitement au centre des problèmes d’un certain nombre d’épisodes

La balance se fait alors entre le langage envoyé à la figure les uns des autres et celui en retenue, qui ne dit les choses qu’à moitié, voire pas du tout. Le personnage de Sydney constitue un bon exemple de cette autre façon de (ne pas) communiquer, elle qui se refuse dans la saison 3 à parler à Carmy de la proposition qu’elle reçoit, ou qui s’empêche aussi souvent de simplement parler de ce qui ne va pas, préférant tout glisser sous le tapis. Un trait qu’elle partage avec bien d’autres personnages de la série, qu’il s’agisse de Carmy ou de Richie en particulier, qui enferment la plupart du temps leurs doutes dans ces non-dits, jusqu’au moment où tout éclate, au pire moment (cf. épisode 10 de la saison 2).

Mais derrière cette espèce de mise en balance entre les paroles violentes et celles qui ne viennent pas, ce qu’il faut garder à l’esprit c’est que l’intention demeure la même dans les deux cas : mettre en scène des personnages incapables de communiquer sereinement, marqués par leurs traumatismes et leurs doutes respectifs. Chaque phrase, chaque mot, chaque silence sera alors pris comme il vient, interprété et surinterprété, entraînant son lot de tensions et d’engueulades mais aussi d’isolement. Cela pourrait être épuisant mais on a déjà vu que la série sait doser les choses et les rythmer avec talent. Certains personnages pourraient aussi passer pour des archétypes assez éculés en soi, notamment Carmy avec cette sorte d’aura de « génie associable », en raison de cette ambivalence dans la communication, mais le fait est que The Bear apporte à cela une saveur renouvelée, autrement plus touchante que dans bien d’autres productions.

« BoJack Horseman » a été diffusée de 2014 à 2020

Je vois en fin de compte dans The Bear une sorte d’écho à ce que j’avais pu ressentir en regardant BoJack Horseman à l’époque. Une série dont je vous avais déjà parlé dans un autre article et qui m’avait marqué (comme beaucoup d’autres) pour son ton noir et cynique, sans cesse contrebalancé lui aussi par un humour qui vient alléger les choses sans jamais rompre la dramaturgie générale du show et de ses personnages. BoJack Horseman brillait notamment par sa capacité à décrire des personnages plus complexes qu’il n’y paraît et réussissait notamment son coup avec Mr. Peanutbutter ou Princesse Caroline. Je pense qu’on retrouve beaucoup de cela dans The Bear, chaque personnage, sans exception, se dévoilant petit à petit, dans un élan où la série sait prendre le temps de les étoffer. Mais au-delà de cela encore, c’est la manière de porter à l’écran de genre de schéma qui résonne le plus avec BoJack.

Développer un personnage pour en dévoiler les aspérités, ce n’est pas nouveau. Reste qu’il y a, je crois, une façon de faire commune à BoJack et The Bear qui repose sur la notion de rythme encore une fois, et d’à-propos surtout. Centrer l’attention sur ce moment précis où tel ou tel personnage se révèle à nous sous un nouveau jour, où après nous avoir emporté dans un tourbillon intense, il se pose et ouvre la porte à toutes ses nuances, c’est quelque chose que l’on retrouve autant dans les deux productions et qui en font, à mes yeux, deux des meilleures séries de ces 15 dernières années. Sans doute peut-on ici voir l’influence de Joanna Calo, co-showrunneuse, scénariste et réalisatrice sur The Bear et qui se trouve avoir aussi longuement travaillé sur BoJack Horseman aux côtés de Raphael Bob-Waksberg, à la fois en tant que scénariste et co-productrice exécutive.

Dans tous les cas, ce travail ne serait sans doute pas de la même (haute) qualité sans la distribution choisie pour porter ces personnages à l’écran. Force est d’admettre en fin de compte que l’ensemble du cast est à tomber. Qu’il s’agisse de Jeremy Allen White, Ebon Moss-Bachrach, Ayo Edebiri ou encore du gratin qui compose l’ensemble des personnages secondaires et nombreux guests qui viennent assaisonner l’ensemble de la série (Jon Bernthal, Jamie Lee Curtis, Olivia Colman, Joel McHale, Will Poulter…), j’ai rarement vu une série avec un tel panel de talents en même temps. Chacun.e semble s’être fermement emparé de son personnage et en livre une interprétation égale à ce que la série veut proposer : forte mais en nuance, marquante mais jamais étouffante. Cette distribution avance dans chaque épisode avec une classe folle et donne à voir un esprit de brigade qui fait la valeur des meilleurs établissements.


The Bear, c’est donc un peu la surprise du chef pour moi. Séduit par la série alors même que je m’imaginais que je n’accrocherais pas plus longtemps qu’une saison, me voilà à attendre avec impatience l’arrivée de la dernière saison l’été prochain. The Bear a tout d’une grande série, de ces rares exemples qui réussissent à laisser une empreinte forte sur leur public. Son plus grand talent sera de savoir nous faire naviguer d’émotion en émotion, de tension en apaisement, sans jamais renier aucune de ces extrémités mais toujours en les liant avec une fluidité folle. The Bear a quelque chose d’une symphonie dont les mouvements différents entraînent l’auditoire sur différents sentiers mais qui forment tout de même un tout cohérent et unique. Difficile désormais ne pas attendre son final.

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