« L’Ile aux Chiens », Wes Anderson, 2018

L’Ile aux Chiens, film d’animation de Wes Anderson. Avec les voix de Bryan Cranston, Edward Norton, Bill Murray, Jeff Goldlbum…

Le pitch : Dans un futur proche, le ville japonaise de Megasaki est en proie à la grippe canine. Face à l’épidémie, l’autoritaire maire Kobayashi (K. Nomura) signe un décret visant à envoyer tous les chiens en quarantaine sur Trash Island, sans aucune exception. Sur l’île, les chiens tentent de survivre mais leur exil est un jour perturbé par l’arrivée d’un garçon, Atari (K. Rankin), venu chercher son propre chien Spots (L. Schreiber). Accompagné d’une bande de toutous menée par Chief (B. Cranston), Atari va parcourir toute l’île pour retrouver son compagnon tandis que la grogne se fait de plus en plus entendre à Megasaki pour lutter contre l’odieux maire Kobayashi.

La critique : Un film de Wes Anderson, ça ne s’attend pas comme n’importe quel autre film de n’importe quel autre réalisateur. Oubliez vos trépignements en vue de la sortie prochaine d’un nouveau Steven Spielberg, d’un prochain Quentin Tarantino ou d’un futur Christopher Nolan : un nouveau long-métrage par Wes Anderson, ça s’espère plus qu’autre chose. Car le cinéaste sait nous faire patienter. Oh bien sûr, ses précédents films n’étaient espacés que de deux ou trois ans, ce qui n’est pas grand-chose au final (mais tout de même !), mais cette fois-ci, ce ne sont pas moins de quatre longues années qui se sont écoulées entre The Grand Budapest Hotel et L’Ile aux Chiens, son neuvième film ! L’attente en valait-elle la peine ? Oui, mille fois oui.

Avec L’Ile aux Chiens, Anderson revient à l’animation en stop motion, procédé déjà utilisé pour son Fantastic Mr. Fox il y a maintenant huit ans. Un film dont je reconnais évidemment les immenses et indéniables qualités artistiques mais qu’aujourd’hui encore j’aime moins qu’un Grand Budapest Hotel ou même un Darjeeling Limited. Aussi, découvrant en 2015 que le cinéaste revenait à ce style pour son prochain film, j’étais à la fois impatient d’en savoir et voir plus, curieux et songeur. En fait, tout ce que j’espérais, c’était qu’après m’avoir montré la pure merveille que fut et reste Grand Budapest Hotel, Anderson n’allait pas me livrer un autre film pour lequel j’aurais eu un ressenti en demi-teinte. Trois ans plus tard, le film est sur nos écrans. Entretemps, Wes Anderson a révélé des images ainsi que son casting vocal de haute volée… En fait, rien n’a réussi à me faire penser un seul instant qu’il valait mieux que je n’en attende pas trop non plus. Bien au contraire, je me suis laissé tranquillement porté par une hype certaine.

Fort heureusement, c’est de Wes Anderson que nous parlons ici et ce seul nom est devenu un immense gage de qualité et de savoir-faire. L’Ile aux Chiens en atteste à son tour, rappelant avec brio à quel point ce cinéaste est talentueux. Comment dire ? On pourrait affirmer qu’il n’y a rien à jeter dans ce dernier long-métrage mais je préfère continuer de réserver cet avis à The Grand Budapest Hotel. En ce qui concerne le film qui nous intéresse ici, nul doute que la maîtrise est au rendez-vous mais, histoire d’en être débarrassé, autant évoquer de suite le seul petit point qui m’a un peu sorti de mon enthousiasme lors de fugaces instants loin de l’émerveillement ressenti pendant 99 % du temps au cours du visionnage.

En fait, les passages hors de l’Ile aux Chiens m’ont un peu laissé sur ma faim. Un tout petit peu.

Le scénario constitue ce seul petit point d’accroche. Car s’il apporte avec lui nombre de thématiques nouvelles ou essentielles du cinéma de Wes Anderson, tout en arrivant à emmener dans son sillon le spectateur rapidement happé par cette jolie histoire, il n’en demeure pas moins qu’il faiblit par instants, laissant gentiment l’attention vagabonder sans prêter plus attention que ça à ce qui se raconte. Le fait est qu’un film d’Anderson prend toujours le temps, par moments, de poser son récit afin de se concentrer sur une thématique donnée ou, le plus souvent, sur ses personnages. Cela n’est jamais gênant en soi et donne au contraire le plus souvent de belles séquences où le scénario ne manque pas de créer un réel attachement envers ses protagonistes. C’est d’ailleurs le cas dans L’Ile aux Chiens à bien des reprises. A noter également la manière très directe de montrer les choses dans ce film. Surprenant pour une œuvre de Wes Anderson, L’Ile aux Chiens n’hésite pas à mettre les choses en scène assez crûment. Parfois sanguinolentes (mais toujours dans une très juste mesure), n’hésitant pas non plus à faire preuve d’un cynisme assumé, certaines séquences de ce film ne manqueront pas de rappeler que nous sommes ici face à un divertissement, certes, mais duquel se dégage une volonté certaine de dire quelque chose, plus que de seulement raconter une histoire. Le mensonge politique, le spécisme précisément et le racisme en sous-texte… Anderson s’engage plus que dans n’importe quel autre de ses précédents films et ceci, mêlé à sa poésie, donne un long-métrage d’une vraie intelligence. Reste cela étant qu’il manque parfois de panache. Sans être ennuyeuse une seule minute, l’histoire que raconte ce film m’a parfois laissé lâcher prise, me contentant alors d’observer les somptueux tableaux que sont chacun des plans de ce film.

Le personnage du maire est l’occasion d’une charge nette contre le mensonge en politique et et les idéologies racistes/xénophobes.
Ça vous rappelle quelqu’un ?

Car en toute honnêteté, il est magnifique ce film ! Comme à son habitude, Wes Anderson nous a livré un admirable travail de composition, donnant à chaque plan de L’Ile aux Chiens l’allure d’un tableau et, plus encore ici et en toute logique, celle d’estampes japonaises au millimétrisme dingue.

Le travail sur le premier et le second plan est toujours aussi remarquable.

Pour l’occasion, le réalisateur a d’ailleurs fait appel, non pas à son fidèle Robert Yeoman, mais au directeur de la photographie Tristan Oliver, qui l’avait déjà épaulé sur Fantastic Mr. Fox. Et l’on ne peut que saluer le travail mené par cet autre artiste, lequel réussit en jouant sur les lumières et les expositions à donner aux personnages de L’Ile aux Chiens une consistance folle, laissant presque parfois oublier que nous n’avons ici affaire qu’à des petites figurines sur une table et non à de vrais comédiens. Comment d’ailleurs ne pas saluer également l’incroyable travail des équipes du département artistique ou des chefs décorateurs Paul Harrod et Adam Stockhausen ? Toutes ces petites mains qui ont œuvré dans l’ombre furent des rouages essentiels à la bonne mise en forme du film et la qualité de l’animation, la fluidité dont elle fait preuve leur doivent autant qu’à Anderson, lequel rappelle qu’il a toujours su s’entourer de gens qui ont su comprendre l’essence de son cinéma. Sans cela, nul doute que L’Ile aux Chiens aurait été différent, d’une autre saveur.
Et au final, c’est une œuvre éminemment poétique que l’on nous livre ici, où l’image et le son se mêlent très joliment pour livrer ce qui pourrait être les vers d’un long poème, plus encore que dans un film comme A Bord du Darjeeling Limited, plus spirituel que poétique en l’occurrence, mais dans lequel on trouvait déjà une approche assez littéraire dans l’écriture qui laissait ce précédent film se démarquer un peu du reste. A la fois conte, poème et évidemment film, L’Ile aux Chiens satisfait sur bien des points mais son principal atout est certainement celui d’être une œuvre complète dans le sens où elle appelle à l’envisager sous différents aspects. Autant à voir qu’à écouter, le film ne serait d’ailleurs rien sans sa musique, composée par le récemment oscarisé Alexandre Desplat, dont le premier Oscar lui avait d’ailleurs été accordé pour ses compositions sur The Grand Budapest Hotel ! C’est à croire que l’association Anderson/Desplat est des plus fructueuse car le compositeur français livre ici une bande originale de très grande facture. Très inspiré, tant dans le sens des influences qu’il semble avoir ici que dans la façon de les utiliser, Desplat pourrait très aisément prétendre à un troisième Oscar et me rappelle (après quelques films où il m’a globalement déçu) quel grand chef il est.

Reste à évoquer le cast enfin, troupe vocale révélatrice elle aussi de la nécessité de Wes Anderson de s’entourer de ses fidèles. Ainsi, Bill Murray, Jeff Goldblum, Edward Norton ou encore Roman Coppola se partagent à nouveau l’affiche. A leurs côtés, quelques têtes moins récurrentes, voire carrément nouvelles, sont également de la partie. Mais peu importe au final, l’essentiel est que la distribution de L’Ile aux Chiens est d’honorable facture. Wes Anderson, très soigneux quant à sa direction d’acteurs, n’a pas manqué encore une fois d’imprégner le jeu de ses comédiens et comédiennes de la direction qu’il souhaitait donner à son film et de l’atmosphère qui se dégage généralement de son œuvre. Cela donne lieu à quelques prestations vocales donnant dans une espèce de nonchalance si particulière au style de ce réalisateur. Celui-ci finit ainsi grâce à ses interprètes d’apposer son sceau sur ce film.

Elle est géniale cette bande de toutous !

Que dire de plus alors, si ce n’est que le quintet de tête formé par Bryan Cranston, Bill Murray, Bob Balaban, Edward Norton et Jeff Goldblum forme une troupe à lui seul, donnant l’impression que chacun a toujours su jouer avec les autres. Les échanges sont faits avec l’envie de créer une atmosphère de bande, de meute tout bonnement, et le rendu est impeccable. Les cinq acteurs développent ainsi leurs personnages dans la même sphère, imprégnée par un esprit flegmatique aux accents si british qu’on aurait presque imaginé les Monty Python (l’absurdité en moins) incarné ces braves toutous. A leurs côtés, on n’oubliera évidemment pas d’évoquer les prestations d’égale qualité de Greta Gerwig, Scarlett Johansson, Liev Schreiber et, enfin, Koyu Rankin qui prête sa voix au jeune Atari en quête de son chien. Ceci étant dit, je serais très curieux de découvrir le film en VF, Wes Anderson ayant lui-même sélectionné le casting vocal français. Regroupant des comédiens et comédiennes comme Isabelle Huppert, Vincent Lindon, Romain Duris, Mathieu Amalric ou encore Daniel Auteuil, ce cast vocal made in France m’intrigue au point que j’envisage sérieusement de retourner au cinéma pour découvrir L’Ile aux Chiens dans ma langue maternelle. Si j’ai le temps… A noter pour finir là-dessus que Mathieu Amalric et Isabelle Huppert participaient déjà à la VF de Fantastic Mister Fox.

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Ils sont rares ceux qui peuvent y prétendre, peut-être même n’y avait-il que Steven Spielberg et Christopher Nolan pour y arriver jusqu’à récemment mais le fait est que Wes Anderson réussit avec son Ile aux Chiens à devenir l’un de ces éminents cinéastes que ne m’ont encore jamais déçu ! Car même si j’aime un tout petit peu moins La Famille Tenenbaum, le fait est que je le considère tout de même comme un bon film qu’il me plairait de revoir. Et avec ce tout nouveau long-métrage, Anderson poursuit cette œuvre de qualité qui est la sienne et s’installe confortablement parmi ces réalisateurs dont je ne veux rien manquer. Le cinéma de Wes Anderson est différent, iconoclaste même, emprunt d’une volonté de faire bien et surtout de faire beau qui manque parfois cruellement aux productions d’aujourd’hui. L’Ile aux Chiens rentre dans cet état d’esprit et c’est une vraie bouffée d’air frais à chaque seconde. Heureusement.

Une réflexion sur “« L’Ile aux Chiens », Wes Anderson, 2018

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