Après de longs mois sans en parler, retour à la musique sur le blog cette semaine. Pour l’occasion, je ne vais pas vous présenter un album mais plutôt revenir sur un groupe qui fait partie de mes plus grosses influences. Un groupe américain auquel j’avais déjà consacré une chronique dans le Klub Moutarde n°16, séquence que je vais en très grande partie reprendre ici, dans une version revue et corrigée, agrémentée autant que possible de contenu supplémentaire. Un groupe californien qui a secoué la côte Ouest des Etats-Unis dans les années 1980, phare brûlant au milieu d’une scène punk tout aussi incandescente : les Dead Kennedys.

Le line up principal des Dead Kennedys (de gauche à droite) : Klaus Flouride, D.H. Peligro, Jello Biafra et East Bay Ray.

C’est en 1978 que se forment les Dead Kennedys. Ils sont d’abord cinq : Jello Biafra au chant, Klaus Flouride à la basse, Bruce Slesinger à la batterie (il évolue sous le seul pseudonyme de Ted), ainsi que deux guitaristes, East Bay Ray et 6025, de son vrai nom Carlos Cadona. Ce dernier quittera le groupe très tôt, avant même l’enregistrement du 1er album (il y participera toutefois sur un morceau, Ill in the Head), laissant la formation devenir un quatuor, format qu’elle conservera jusqu’à sa dissolution en 1986. Ted sera enfin remplacé quelque temps après la sortie de ce premier opus par D.H. Peligro et c’est avec ce dernier que les Dead Kennedys connaîtront leur line up emblématique.

Né d’une envie de faire bouger les choses, la quatuor californien se séparera moins de 10 ans après sa formation, usé par les tensions entre ses membres et une scène qu’il ne reconnaît plus. Une scène punk californienne dont des formations comme les Ramones (1974), les Sex Pistols (1975) ou les Clash (1976) ont amplement posé les bases et qui a vu émerger bon nombre de groupes devenus cultes à leur tour. Et si les Dead Kennedys sont peut-être parmi ceux dont le nom est le plus resté inscrit dans la mémoire collective, il serait impardonnable d’oublier The Germs, X ou encore The Screamers. Plus encore, cette scène de la côte Ouest des Etats-Unis s’est très vite démarquée de ses homologues de la côte Est et de Grande Bretagne par l’émergence progressive d’une nouvelle sonorité punk. Plus forte, plus incisive, plus brutale, la mouvance hardcore s’est véritablement développée là-bas, même si ses racines sont en définitive plus troubles que cela.

En 2001, dans son livre American Hardcore: A Tribal Tradition, l’auteur-journaliste-collectionneur Steven Blush identifie deux enregistrements comme les tous premiers de la scène hardcore. L’un des deux, sorti en 1978, est l’EP Out of Vogue, de Middle Class (originaire de Santa Ana, en Californie) ; le second est Pay to Cum, tout premier single des Bad Brains, groupe fondé à Washington. Ce single, paru en 1980, figurera notamment sur l’emblématique premier album du groupe, sobrement intitulé Bad Brains. Un album sur lequel se trouvent par ailleurs quelques morceaux fondateurs tels que Banned in D.C., The Regulator ou encore Fearless Vampire Killers.

Si Middle Class sera un peu moins entré dans la postérité, le titre de « pionniers du hardcore » revient encore aujourd’hui très régulièrement aux Bad Brains. A noter cependant que les membres du groupe, dont l’identité musicale mêle punk et reggae tout en y distillant cette ferveur renouvelée qui donnera le hardcore, n’ont jamais été enclins à se considérer comme les pères du hardcore, considérant notamment que le terme ne reflète pas bien leur musique.

En Californie en tout cas, et à compter de la fin des années 1970 et du début de la décennie suivante, de nombreux groupes viendront porter haut les couleurs d’une colère musicale jamais entendue auparavant : Dead Kennedys et Middle Class donc, mais aussi Black Flag, Circle Jerks, Bad Religion, Descendents, Redd Kross… Si les Dead Kennedys se sont quant à eux formés à San Fracisco, ces autres groupes partagent un bassin centré sur le comté de Los Angeles, entre la San Fernando Valley et Hermosa Beach, cette dernière ayant continué à donné des fruits par la suite avec par exemple Pennywise à la fin des années 1980 ou, plus proche de nous, OFF!, fondé notamment en 2009 par des anciens de membres de Circle Jerks, Black Flag ou Red Kross.

Mais avant de nous lancer pleinement dans notre sujet, comment définir le punk hardcore ? Y a-t-il une souche solide qui relierait l’ensemble ? La réponse n’est peut-être pas aussi simple qu’il n’y paraît.

Jello Biafra sur scène avec les Dead Kennedys. Photo : Frank Mullen

Il y a pourtant bel et bien une base dans cette recette qui peut s’observer dans la très grande majorité des groupes répondant de cette musique. Rapidité des rythmes et simplicité des riffs, plus encore que dans le punk classique, sont de rigueur. Fidèle, sciemment ou non, à une philosophie de live fast (on ne s’empêchera pas de glisser ici un écho à la chanson Live Fast, Die Young des Circle Jerks, pour le plaisir), la musique des groupes de punk hardcore est rapide, va droit au but, le tout sans concession.

Expression d’une colère et d’une urgence nettes, cette vitesse d’exécution (qui s’enrichira de la démocratisation de la double-pédale chez les batteurs dans les années 1990) répond de la nécessité de s’opposer à toute forme de virtuosité musicale, en réponse à une scène rock qui, à l’orée des années 1980, penche de plus en plus vers des mélodies toujours plus travaillées et des orchestrations sans cesse plus grandes (ce que l’on retrouve dans le glam rock de l’époque ou, ultérieurement, dans certaines évolutions à venir du heavy ou du hard, avec l’émergence de guitar heroes tels que Eddie Van Halen, Joe Satriani et d’autres encore). Le punk hardcore peut ainsi être vu comme l’aboutissement de ce que le punk classique a proposé peu auparavant. Une forme de vision radicale de la musique punk, une forme « extrême : le punk le plus absolu », pour reprendre les termes de Steven Blush.

Henry Rollins, le plus emblématique chanteur de Black Flag et que vous avez peut-être déjà vu dans des séries ou des films (« Lost Highway », « Heat »…), est avec Jello Biafra l’une des grandes incarnations de la philosophie punk.

Cela n’empêchera cependant pas le genre d’évoluer progressivement, en s’éloignant parfois de ce qui a constitué son essence première. Black Flag par exemple, en particulier avec l’arrivée d’Henry Rollins au chant, tachera de faire muter sa musique, expérimentant régulièrement et flirtant volontiers avec le jazz-fusion, ce que Greg Ginn travaillera énormément à la guitare tandis que Rollins explorera de nouveaux champs tels que le spoken word. Parallèlement, en gravitant autour du milieu skate qui se développe beaucoup à cette époque, d’autres formations atténueront leur côté hardcore pour renouer avec un punk rock plus originel mais qui, par ce croisement des genres et sous-genres, donnera naissance une musicalité véritablement propre à la Californie. Plus mélodiques en définitive, ce sont les groupes tels que Bad Religion ou Descendents qui contribueront pour beaucoup à forger cet autre visage de la scène hardcore locale, laquelle continuera de se décliner pour donner ensuite naissance à une autre génération de punks que Green Day et Rancid illustreront sans doute le mieux.

Si l’aspect mélodique ou son absence varie donc d’un groupe à l’autre, le cantonnement du hardcore dans des thèmes sonores simples demeure néanmoins et est là en premier lieu pour contrer l’aspect commercial grandissant de la musique tout en évoquant une fureur liée aux problèmes sociétaux que ces musiciens dénoncent à longueur de temps.

Ce caractère de tribuns se retrouvera notamment dans l’exercice du spoken word, auquel Jello Biafra (ici sur scène en 1991) consacrera près d’une dizaine d’albums. Photo : Ken Salerno

Car là est une des pierres angulaires du punk hardcore : la critique sociale et politique. En dignes héritières des groupes punk classiques, ces formations prennent ces sujet à bras le corps, plus fermement encore que leurs aînés. Les chanteurs, par ce chant crié lui aussi caractéristique, s’improvisent alors tribuns, sorte de nouveaux crieurs publics venus s’adresser à la foule pour propager des informations ou, le plus souvent, des contestations. C’est qu’il faut bien avoir en tête qu’au-delà de simplement poursuivre la lutte entamée par les groupes punk classiques (on pense en particulier aux Clash ou, dans une certaine mesure aux Sex Pistols), la scène hardcore s’est très vite consolidée autour de l’anarchisme pur et dur, dénonçant une société qu’il faut revoir de fond en comble, dans une quête de liberté et de justice sociale qui impose de faire tomber les classes dirigeantes et les dogmes qu’elles imposent à l’ensemble du monde.

Sans pour autant n’être qu’un appel à la révolte, le punk hardcore se veut alors véhicule d’une pensée et d’un appel à réfléchir par soi-même, à ouvrir les yeux sur le monde dans lequel nous vivons et ses travers, à réagir enfin. C’est pour cela qu’en plus de pointer le doigt sur les puissants, le mode de vie américain en particulier et chacun des rouages du monde capitaliste de manière générale, le punk hardcore cherche aussi à interpeller sur les conséquences que ce système peut avoir sur les autres, quitte à aborder des sujets très sombres : la paranoïa, la dépression, l’isolement social ou même le suicide sont autant de thématiques dures qui reviennent fréquemment dans les paroles d’Henry Rollins pour reprendre cet exemple, ou de Jello Biafra, le chanteur des Dead Kennedys.

Tel est en définitive l’univers dans lequel sont nés les Dead Kennedys. Portés par engagement social et politique qu’ils mettront au tout premier plan, les quatre californiens ont considérablement et durablement marqué la scène hardcore mais aussi la scène punk et rock en général. Avec eux, c’est tout un pan de culture et de contre-culture à l’américaine qui s’exprime et se cristallise dans les riffs endiablés et les paroles révoltées de leurs chansons. Le tout non sans un sens de la provocation qui fera leur marque de fabrique.

Avec son premier album en 1980, Fresh Fruit for Rotting Vegetables, les Dead Kennedys donnent le ton. Punk énervé, oscillant sans cesse entre les aspects plus classiques du genre et les influences hardcore de la scène qui voit naître et grandir les Kennedys, ce premier opus est devenu un des albums les plus influents de la musique punk, voire même du rock en général. Il faut dire que Fresh Fruit regorge de grands classiques, tels que Kill the Poor, California Über Alles ou encore la cocasse, réécrite mais formidable reprise du Viva Las Vegas d’Elvis Presley. Mais évidemment, la pièce maîtresse n’est autre que le plus que culte Holiday in Cambodia, morceau que l’on a depuis pu entendre dans un certain nombre de séries, films et même jeux vidéo, notamment Guitar Hero III, qui est le biais par lequel j’ai découvert le groupe au mitan des années 2000.

Fresh Fruit for Rotting Vegetables, 1980

C’est donc tout le style des Dead Kennedys qui se présente à nous dans ce premier album avec ces deux pendants punk que j’évoquais plus haut, le tout saupoudré d’influences rock old school et de surf music. Mais la principale marque de fabrique que Fresh Fruit laisse entrevoir chez les Dead Kennedys (que j’appellerai parfois DK ou juste les Kennedys dans le reste de l’article), c’est cet esprit de provocation et d’ironie qui est un ingrédient essentiel de leur identité, de leur musique et de leur attitude plus largement, en accord avec une philosophie punk qu’ils défendent corps et âmes. Une provocation que l’on retrouve dans le titre de l’album tout d’abord avec ces fruits frais (la jeunesse d’alors) venus déloger les vieux légumes pourris (les générations précédentes, les dirigeants en place).

Un message que les paroles de chaque chanson viendront confirmer par la suite et que la photo de la pochette, représentant des voitures de police en flammes, laisse de toute façon deviner d’entrée de jeu.

Cette photo a été prise lors des émeutes de la Nuit White. Ces affrontements violents ont eu lieu dans la nuit du 21 Mai 1979, en réponse à la condamnation particulièrement clémente qu’a reçu Dan White, board supervisor de San Francisco, pour l’assassinat de George Moscone, maire de la ville, et de Harvey Milk, conseiller municipal qui se trouvait également être le tout premier élu ouvertement homosexuel des Etats-Unis (je vous renvoie au film Harvey Milk de Gus Van Sant avec Sean Penn dans le rôle-titre, bouleversant). Dan White avait en effet été reconnu coupable d’homicide volontaire, écopant donc de la peine la plus faible qu’il pouvait encourir, lui qui aurait pu (et dû) être condamné pour meurtre au premier degré.

Face à cette clémence de la justice, les rues de San Francisco se sont embrasées cette nuit là. Le choix de la photo pour la pochette de Fresh Fruit résonne donc comme l’appel à la révolte qui anime les Dead Kennedys et qu’ils lancent à leur auditoire à chaque titre. A noter d’ailleurs que le groupe enregistrera une reprise du standard I Fought the Law avec de nouvelles paroles afin de dénoncer cette injustice.

La provocation, la recherche de l’élément qui va heurter les gens, ce n’est donc pas qu’une affaire de posture ou d’envie de juste choquer dans les chaumières. Les Dead Kennedys ne sont pas les Sex Pistols. Il se terre en réalité une véritable intentionnalité derrière, une envie de faire bouger les choses et de faire réagir le public sur différents sujets, quitte à les attraper par le col s’il faut. Et si cela implique d’ébranler leurs sensibilités, les DK n’iront jamais de main morte en la matière, s’inscrivant en cela en dignes héritiers de cette philosophie punk que j’évoquais tout à l’heure.

Radicaux en tous points, dans la musique, dans le geste et dans le texte, les Dead Kennedys abordent tout de même la chose selon une démarche plus absolue (plus hardcore en définitive), où l’idée motrice sera une envie de tout raser, de tout brûler et de repartir de zéro sur des bases saines. Cette approche virulente (et choquante aux yeux de l’establishment) est partagée par la mouvance hardcore de manière générale donc, mais les Kennedys, par leur capacité à conserver cette ligne de principes et musicale de bout en bout de leur carrière, ont peut-être été les meilleurs exemples de cette manière de faire, de mobiliser une scène, son identité et ses forces, pour faire de la musique un vrai vecteur d’engagement politique et social.

John F. Kennedy a été assassiné lors d’une parade en voiture à Dallas, le 22 Novembre 1963

Comment aurait-il pu en être autrement finalement avec un groupe qui porte un tel nom ? S’appeler les « Kennedys Morts » dans l’Amérique des années 1970-1980 est tout sauf innocent, en particulier dans un moment où les Etats-Unis, tout proches d’entrer dans le Reaganisme (Ronald Reagan prend ses fonctions de président en 1981), sont très centrés sur eux-mêmes, dans un état d’hégémonie politique, économique et culturelle qui en fait ce grand pays impérialiste qui donne le la au monde occidental d’alors. Tout cela sans oublier le caractère très sacralisé des présidents dans ce pays, et en particulier de John Fitzgerald Kennedy, devenu une sorte d’icône intouchable ou presque tant en raison de sa politique en faveur des droits civiques que pour les conditions tragiques de sa mort. Une aura qui s’étend d’ailleurs à l’ensemble de la famille Kennedy et en particulier à son frère Robert « Bobby » Kennedy, également assassiné.

Poussant le bouchon toujours plus loin, les Dead Kennedys adoptent par ailleurs ce nom lors d’un concert donné le 22 Novembre 1978, soit 15 ans jour pour jour après l’assassinat de JFK à Dallas. Tout dans ce nom vise donc à jouer avec un des noms les plus mythiques de l’Histoire américaine, à le tordre autant que possible. Mission accomplie puisque l’apparition des Dead Kennedys dans le paysage culturel américain provoquera une vague d’indignation, rien qu’avec leur nom. Dans le San Francisco Chronicle, en Novembre 1978, Herb Caen écrit :

Des protestations auront lieu pour faire annuler ce concert donné par le groupe au « nom le plus offensant possible », selon les termes de Joel Selvin, chroniqueur dans le San Francisco Chronicle également.

Cependant, je le disais plus tôt, provoquer pour provoquer n’est pas l’ambition des DK. Si l’on s’imagine très bien les membres du groupe (et en particulier Jello Biafra) s’amuser un tant soit peu de tout cela, East Bay Ray clarifiera les choses des années plus tard auprès de Lincoln Mitchell, qui nous partage les mots du guitariste dans un article publié en 2019 :

Choisir ce nom aurait donc avant tout été un moyen d’évoquer ce moment où, dans les années 1960, des personnalités ont tenté de construire un monde meilleur pour demain, en luttant pour les droits civiques, l’égalité, en essayant de contribuer à un rêve américain un peu utopiste ; et où chacune de ces personnalités a été tuée. JFK en 1963, son frère et Martin Luther King en 1968… L’idée serait donc de dire que cet american dream est mort et enterré, laissant la place à une société malade, pétrie de problématiques sociales, raciales, économiques et politiques que les DK s’emploieront alors à pointer du doigt afin de faire réagir non seulement leur public mais surtout les citoyens et citoyennes des Etats-Unis qu’ils et elles sont avant tout.

Les Dead Kennedys dans les loges du Deaf Club (San Francisco)

Cet esprit provoc à dessein, calculé, guidera les DK tout au long de leur carrière mais, déjà, l’objectif de Fresh Fruit for Rotting Vegetables sera de porter cette parole aux oreilles du public.

On pense à Kill the Poor, dont le seul titre pourra choquer, voire semer le doute quant au propos premier de Biafra (« tuer les pauvres »), mais dès que l’on écoute attentivement, on réalise que c’est une charge contre le gouvernement, contre ses lois faites par et pour les puissants et donc au détriment des classes populaires qui, en conséquence, se retrouvent si souvent face aux difficultés pour se loger, se nourrir, sombrent parfois dans la misère et des situations invivables qui peuvent leur coûter la vie.

California Über Alles est aussi ici pour choquer dès son titre qui fait directement référence à Deutschland Über Alles, hymne du IIIème Reich d’Adolf Hitler. Mais derrière l’allusion au nazisme, c’est un doigt pointé tout droit sur Jerry Brown, gouverneur de Californie d’alors, que les Kennedys dénoncent pour sa politique particulièrement conservatrice. Dans les paroles de cette chanson, Biafra assimile directement l’ambitieux personnage à une figure nazie (« I will be Führer one day, I will command all of you » / « Je serai Führer un jour, je vous commanderai tous ») mais s’adresse aussi à l’auditoire en les avertissant contre la menace que représente à ses yeux un tel personnage et à la façon dont on peut si aisément se laisser endormir par de belles paroles politiciennes qui n’amèneront à rien d’autre qu’un Etat policier.

Quant à Holiday in Cambodia, la chanson dresse un parallèle très contrasté entre le style de vie des classes aisées et éduquées (ici symbolisées par des étudiants tout juste sortis de l’école et sûrs de tout et d’eux-mêmes) et la situation du Cambodge. Nous sommes en 1980 et, quelques moins plus tôt, le pays vient de sortir de la dictature des Khmers Rouges. De 1975 à 1979, le pays est en effet passé sous la coupe de ce groupe politique et de leur leader Pol Pot qui a notamment conduit un génocide amenant à la mort de près de 1,7 millions de personnes dans le pays, soit un quart de sa population. Dès lors, Jello Biafra porte une critique de cette classe sociale qui pense que parce qu’elle a étudié à l’université, est en mesure de tout comprendre aux problèmes de la pauvreté, des minorités, des crises internationales, le tout dans leurs appartements impeccables au mobilier hors de prix.

C’est toute l’hypocrisie de cette situation qui va être la cible ici, une situation que Biafra assimile à un racisme ordinaire et latent, maquillé derrière un soi-disant éveil à des problématiques sociétales auxquelles ces personnes ne seront jamais confrontées. Biafra leur propose alors de passer des vacances dans ce Cambodge qui se relève à peine de la dictature et du génocide afin qu’ils voient réellement ce dont il est question, soulignant au passage que ce dont ils ont le plus peur, c’est bien d’être véritablement confronté au problème. En s’attaquant à cette partie de la population, Holiday in Cambodia se veut en fin de compte être un appel à se débarrasser des œillères que nous portons toutes et tous parfois, en dépit des belles valeurs que nous prétendons porter et défendre.

Les Dead Kennedys ont donc posé les termes de leur engagement dès le départ : le groupe ne sera pas là pour faire bonne figure. Il sera là pour vous attraper, vous ouvrir les yeux et vous secouer un grand coup afin que vous réagissiez. Fresh Fruit for Rotting Vegetables n’était qu’un coup de semonce annonçant la colère toujours plus présente sur l’album suivant, plus furieux, plus hardcore.

En 1982, le deuxième album des Dead Kennedys souligne d’entrée de jeu la confirmation, sinon le renforcement, de leur ton. Dès la pochette et surtout l’opposition entre sa photo et son titre, Plastic Surgery Disasters annonce la couleur en mettant en image un contraste brutal et violent, cru, entre une pratique propre aux classes les plus aisées et la photo Hands du photojournaliste Michael Wells, laquelle représente la main décharnée d’un enfant ougandais.

Dur, bouleversant même, ce cliché renvoie aux situations de famine que le continent africain connaît dans une très grande ampleur dans les années 1970-1980 et amène en définitive, par cette opposition avec le titre de l’album, à ce constat d’un « en même temps » où l’on aura d’un côté un mode de vie où l’on dépense des milliers de dollars pour se faire retoucher afin de répondre à des standards de beauté superficiels tandis que de l’autre, les corps sont détruits par la famine et la misère.

Plastic Surgery Disasters, 1982

Ce goût pour l’opposition frontale, on l’observe comme une mécanique récurrente dans l’optique provocatrice des Dead Kennedys. Rien que le pseudonyme du chanteur, Jello Biafra, en est un exemple criant, renvoyant là encore à une mise en miroir d’un élément de l’american way of life et de la misère. Jello fait référence à la marque Jell-O, connue pour sa gamme de gelées que les Américains consomment en desserts. Très connue aux Etats-Unis, à tel point que Jell-O est devenu un nom générique pour ce genre de gelées, la marque est alors ici mise en face du nom d’un pays éphémère, le Biafra, qui a très brièvement existé entre 1967 et 1970 en faisant sécession du Nigéria. Mais surtout, le Biafra était tristement célèbre pour la guerre qui a marqué sa tentative d’indépendance et la très grande famine qui a frappé le petit pays en conséquence directe du conflit. De très nombreuses photos de Biafraises et Biafrais souffrant de la faim, notamment des enfants, ont régulièrement fait le tour du monde à l’époque. Déjà donc, Jello Biafra joue avec cette idée de brutaliser les conscience en affichant des contrastes forts, ici par l’opposition entre un dessert grand marché et d’assez mauvaise qualité et un pays ayant connu l’une des plus grandes famines de l’Histoire.

Pour en revenir à Plastic Surgery Disasters, il apparaît que ce deuxième album marque un pas en avant dans la musique des DK. Avec Fresh Fruit deux ans plus tôt, le pendant hardcore de leur punk était bien entendu présent mais plus diffus, ne se mettant véritablement en avant que lors de morceaux tels que Drug Me. Cette fois-ci, les Kennedys témoignent bien davantage de leur enracinement dans la scène hardcore et de leur statut de grands représentants de cette dernière. La musique se veut alors beaucoup plus agressive, sinon violente pour les oreilles les moins aguerries, et se rend en fin de compte moins accessible que sur l’album précédent. On citera en exemples Buzzbomb, qui est une critique du culte de l’automobile, ou Trust your Mechanic, mise en garde contre le charlatanisme médical et l’industrie pharmaceutique.

L’album se veut très virulent, porté par un rythme effréné, pied au plancher. Dans une pure veine punk où le hardcore passe en intraveineuse, Plastic Surgery Disasters est sans concession. Animé par son énorme tempo et son chant particulièrement enragé de bout en bout, c’en est même un album qui peut vite être éprouvant. Même en étant amateur du genre, 45 minutes à ce rythme et sans respirations, il y a de quoi être essoufflé sur la fin.

Cet album confirme donc les intentions premières du groupe, que je détaillais précédemment, mais aussi et surtout toute la place des Dead Kennedys dans la scène hardcore et nous donne en cela l’occasion de se pencher sur le rapport que le groupe a entretenu avec celle-ci.

Les DK en concert à Rotenburg (1980)

Ce milieu renvoie souvent dans l’imaginaire collectif l’image d’une scène violente, prétexte aux affrontements plus qu’à l’écoute de la musique, assez fermée également et – au fil du temps et dans le regard d’un grand public en situation de méconnaissance – très ancrée à droite, pour ne pas dire à l’extrême droite et dans des mouvances néo-nazies. Cette image très noire du milieu hardcore a notamment été nourrie par la culture populaire, certaines œuvres de fiction s’étant régulièrement permis de la mettre en scène, essentiellement comme aire d’antagonisme, à l’instar de l’image du punk de manière générale. Cette vision est pourtant un paradoxe car à l’origine – et particulièrement en Californie -, ce milieu musical a été fondé par des personnalités ancrées dans un héritage de gauche. Anarchistes et autres libre-penseurs ont ainsi établi les fondations de cette scène, sans entretenir un quelconque lien avec le néo-nazisme, bien au contraire.

Malheureusement, la vision qu’a le grand public du milieu hardcore n’est que partiellement erronée. A partir des années 1980, alors qu’il bat son plein, il est peu à peu investi par un nouveau public qui, hélas, correspond aux clichés véhiculés par la suite. Skinheads d’extrême droite et autres néo-nazis aux svastikas tatouées (imaginez Edward Norton dans American History X ou le public devant lequel joue le groupe dans l’excellent Green Room de Jeremy Saulnier) sont venus s’installer dans les salles de concert et on contribué à nourrir une violence qui augmentait déjà alors que les affrontements entre le public et la police se faisaient de plus en plus fréquents.

Bien entendu, la population classique du milieu hardcore (sur la scène comme devant) n’a pas laissé faire les choses et a taché d’empêcher cette intrusion. Les groupes emblématiques de Californie auront tenté de faire comprendre à ce nouveau public qu’il n’était pas le bienvenu ici et l’exemple le plus culte en la matière, c’est une fois de plus aux Dead Kennedys que nous le devons, eux qui enregistreront une chanson sans équivoque : Nazi Punks, Fuck Off! :

Avec ce morceau, le groupe tache de mettre les choses au clair concernant cette scène qu’il aime tant et qu’il veut conserver. Nazi Punks critique à la fois les nazi punks purs et durs (« Punk means thinking for yourself, you ain’t hardcore when you spike your hair when a jock still lives inside your head » / « Punk signifie penser par soi-même, tu n’es pas hardcore quand tu mets tes cheveux en pics et qu’un débile vit dans ta tête »), les punks arborant la croix gammée dans un esprit de provocation irréfléchie (« You still think swastikas look cool » / « Tu penses encore que les svastikas ont l’air cool ») ou encore la violence inutile grandissante en concert (« If you’ve come to fight, get outta here. You ain’t no better than the bouncers. We ain’t trying to be police: if you are the cops, it ain’t anarchy », soulignant que la violence ne peut qu’entraîner à renforcer l’autorité autour des concerts et donc à empêcher tout esprit anarchiste). Le morceau est devenu un pur slogan, repris encore de nos jours lors des manifestations antifascistes ou antiracistes.

Jello Biafra et son public lors d’un concert au People’s Temple (San Francisco) en 1978.

En fin de compte, ce titre rappelle au passage que les Dead Kennedys avaient tout à fait conscience du milieu dans lequel ils évoluaient et de la chance que ce dernier représentait pour eux et pour un public initial en recherche d’un moyen d’exprimer sa contestation, en quête de réflexion et de sens quant à la société. Et de la même manière qu’ils appréhendaient les grands bouleversements et les grandes problématiques du monde avec acuité, ils se sont rendus compte du changement que cette scène hardcore a connu dès lors. Fidèles à leur esprit de rébellion, ils ont cherché à défendre ce bastion contre leur ennemi intime qui, comme le rapportent de nombreux observateurs de l’époque, ne venait ici que par attrait pour un hardcore perçu à tort comme une aire de violence, sans se soucier de ce que les paroles pouvaient raconter. Ces nouveaux venus ne recherchaient que cela, un défouloir qui s’est progressivement étendu à la lutte contre les habitués de la scène.

Loin d’être un groupe de posture donc, les Dead Kennedys se sont imposés comme de véritables acteurs de leur milieu, affichant une volonté de faire et non uniquement de dire. A travers la figure de Jello Biafra en particulier, sans doute le plus engagé et le plus enragé du lot, les DK ont cherché à intervenir, à s’activer véritablement afin de mettre en application ce qu’ils défendaient. C’est dans cette volonté notamment que Jello Biafra, en 1979, fonde avec Greg Ginn (guitariste de Black Flag) le label Alternative Tentacles, toujours actif de nos jours et qui prône finalement cette philosophie do it yourself, chère à la scène underground. Mais l’événement le plus marquant dans ce domaine sera sans conteste la candidature de Jello à la mairie de Los Angeles, la même année. Petit flashback

Jello en campagne pour la mairie de Los Angeles. Photo : Jello Biafra (page Facebook)

Alors que le groupe est déjà bien présent dans le secteur, et quelque temps seulement avant la sortie de leur premier album, Biafra décide en effet de candidater afin de devenir le nouveau maire de la deuxième ville des Etats-Unis.

Rapidement, l’arrivée de ce nouveau candidat est perçue comme un canular, une farce, ce que Biafra ne niera pas, lui qui cherchera surtout à travers cet événement à tourner le système en dérision et à critiquer les failles de la démocratie en jouant la carte de l’humour cynique et de la provocation, encore et toujours. On repense notamment à ses partisans portant des t-shirts de soutien sur lesquels étaient inscrit « S’il n’est pas élu, je me tue ». On se remémore aussi son détournement du slogan « Il y a toujours de la place pour Jell-O », chipé à la fameuse marque de gelées. On se rappelle enfin sa promesse électorale de faire porter des masques de clowns à tous les hommes d’affaires sur leurs heures de travail…

Pour autant, au-delà de la seule farce, bien des aspects sont sérieux dans cette candidature et Biafra affirmera même qu’elle n’est finalement ni plus, ni moins saugrenue que celle des autres. Entre autres propositions, le leader des Kennedys propose de légaliser les squats installés dans des bâtiments vacants afin de répondre à la crise du logement, de soumettre les policiers de quartier au plébiscite local (une forme d’investiture populaire en somme) ou encore de bannir en totalité l’usage de la voiture en ville, proposition qui résonne dans un contexte où Los Angeles connaissait déjà de très sérieux problèmes de pollution de l’air. Au terme de cette campagne, Biafra réussira à se classer 4ème sur 10 candidats, remportant 3,5 % des suffrages, soit un petit peu moins de 7 000 votes.

Il n’y a pas d’ambiguïté chez les Dead Kennedys. Le renforcement de leur musique, la force de leurs paroles et leur engagement local concret ne sont pas faux et cristallisent presque une forme de vision parfaite de la notion même d’être punk, hardcore ou non. Derrière chaque geste, chaque mot, chaque provocation, chaque claque lancée au visage de la société se cache systématiquement une intention ferme et inébranlable de faire avancer les choses dans le bon sens, celui de la liberté, de la justice sociale et du renversement des dogmes sociétaux imposés notamment par le capitalisme. Fonder son propre label, investir le débat politique public, articuler tout cela autour du projet musical, là est l’essence des Dead Kennedys, inspirant alors des générations à venir de petits punks. Néanmoins, toute bonne chose a une fin.

La moitié des années 1980 marquera le coup d’arrêt pour les Dead Kennedys, non sans qu’ils ne nous livrent encore deux albums cependant : Frankenchrist en 1985 et Bedtime for Democracy l’année suivante.

Frankenchrist, 1985

Très complet, Frankenchrist marque à mon sens un retour aux sonorités qui avaient fait l’excellence de Fresh Fruit for Rotting Vegetables cinq ans plus tôt. Le hardcore rendu plus incisif sur Plastic Surgery Disasters s’y mêle en effet de nouveau pleinement à un punk plus classique marqué par diverses influences que les Dead Kennedys s’emploieront à appliquer à différentes sauces. Ainsi en va-t-il des sonorités hispaniques qui émaillent le génial MTV Get Off the Air, avec la trompette de John Leib, mais aussi et tout particulièrement de la plus grande place accordée aux sonorités surf. Si celles-ci sont en réalité présentes partout dans la carrière des DK depuis le début, c’est clairement sur Frankenchrist qu’elles se libèrent le mieux.

East Bay Ray et ses faux-airs de Buddy Holly, courant 1986. Crédit photo inconnu

Sur des morceaux comme Jock-O-Rama ou Soup Is Good Food, les riffs d’East Bay Ray et avant tout la basse de Klaus Flouride viennent pleinement assumer cette patte surf qui rappelle que si les Dead Kennedys sont un groupe de punk hardcore, ils n’ont jamais oublié qu’ils venaient de Californie, dont ils vont se réapproprier une belle partie iconique de l’héritage musical. Ce n’est encore une fois pas anodin car tout en rappelant des grands noms de la musique surf (The Trashmen, Dick Dale, The Ventures…), établissant en cela un peu plus cette filiation qui existe entre le surf et le punk (avec le premier établi comme un passage obligé vers ce qui deviendra le proto-punk puis le punk), les DK s’emploient encore et toujours à établir ce contraste qui fait leur style. Un contraste ici entre une musique rendue entraînante, groovy, et un message bien moins coloré et chaleureux.

Si je reprends les exemples cités au-dessus, on se retrouve avec deux chansons qui en dépit de cette « joyeuseté » musicale dépeignent une fois de plus des failles de la société ou de la culture américaine. MTV Get Off the Air par exemple sera une critique de la façon dont MTV a grosso modo détruit l’esprit rock de manière générale en le rendant aussi mainstream que possible, le vidant au passage de l’esprit rebelle qui a toujours habité cette musique. De nouveau une attaque ciblée contre un système qui force les choses à rentrer dans le rang tout en tachant d’en tirer profit autant que possible.

Quant à Soup Is Good Food, la chanson se veut être le récit d’un travailleur américain que tout amènera au bord du précipice. D’abord remplacé par une machine (puisque « les ordinateurs ne font jamais grève », comme le dit le texte), voilà ce nouveau chômeur qui perd ensuite tous ses droits au chômage puisque ceux-ci expirent après six semaines et que rien ne peut y être fait. Poussé au désespoir, le personnage tente de suicider en se jetant d’un pont mais est empêché par deux policiers qui lui indiquent qu’il est interdit de se jeter de ce pont car des touristes pourraient le voir, et lui demandent alors d’aller faire ça ailleurs. Et nous de dodeliner gentiment de la tête au son de cette chanson pourtant vibrante et entraînante alors même que celle-ci ne fait que dépeindre le cynisme d’une société qui se soucie bien peu de ceux qui la font tourner au quotidien.

Reste que dans ces morceaux (et d’autres), c’est en particulier la basse de Klaus Flouride qui va, comme je le mentionnais plus haut, porter le plus fermement le socle surf des Kennedys. Flouride est nourri depuis tout jeune par le rock classique et les prémices de la surf music dans son ensemble, lui qui a été très tôt initié par sa sœur à Buddy Holly, Elvis Presley, Little Richard ou encore Jerry Lee Lewis. De grands noms du rock’n’roll des origines qui ont été des influences majeures pour la scène surf autant que pour Flouride. C’est à travers lui alors que s’exprime le plus la manne années 1950-1960 que l’on ressent souvent à l’écoute des Dead Kennedys et que la guitare d’East Bay Ray complète intelligemment, avec ses pointes aigues et ses ondulations parfois qui rappellent les vagues du Pacifique.

Klaus Flouride sur scène à Rotenburg en 1980. Crédit photo inconnu

Si l’on regarde la chose en prenant en compte l’ensemble de la discographie du groupe, c’est à mon sens sur la chanson Police Truck, face B du single Holiday in Cambodia, que l’on peut le mieux profiter de cela, avec un groove de basse impeccable, rond, rythmé et entraînant comme dans un bon vieux Wipe Out, standard de la musique surf enregistré par The Surfaris et repris un nombre incalculable de fois, que ce soit par The Ventures, les Fat Boys en compagnie des Beach Boys ou, souvenez-vous, par The Shaggs. Police Truck donc témoigne de cette influence forte, non seulement par ce son de basse si cool mais aussi avec les premières notes de guitare en ouverture du morceau, bourrées de delay et qui rappellent notamment le twang, son popularisé par le guitariste Duane Eddy dans les années 1950 (Moovin’ ‘N’ Groovin’ en 1957) et qui sera un ingrédient essentiel très influent pour la musique country d’une part (on pense à Rebel Rouser, du même Duane Eddy) et pour le surf d’autre part.

Frankenchrist colore donc un peu plus la musique des Dead Kennedys mais, au moment de la sortie de cet album, le groupe connaît de nouveaux problèmes avec notamment un procès pour obscénité.

L’affaire a lieu en raison de l’insertion dans l’album d’une reproduction en poster du tableau Landscape #XX, aussi connu sous le nom de Penis Landscape, œuvre de H.R. Giger représentant donc des pénis mais également des vagins dans des interactions plus qu’explicites. Si les Dead Kennedys se retrouvent au tribunal à cause de ce poster, c’est sur la base des plaintes d’une mère dont la fille adolescente et mineure a acheté l’album et donc cette reproduction du tableau en Décembre 1985. Je parle ici des Dead Kennedys en tant que groupe mais en réalité, au sein de la formation, c’est plus directement Jello Biafra qui est visé pour « distribution de matériel sensible à des mineurs », en sa qualité de producteur de Frankenchrist.

Le disque, tel que vendu à l’époque. Un sticker à l’avant avertit le public de la présence de la reproduction du tableau de Giger. Photo : vendeur anonyme sur Popsike.com

Les sanctions à l’encontre de l’album, du groupe et même du label Alternative Tentacles auraient pu être très lourdes si la proposition de l’accusation de juger les faits hors de tout contexte musical ou artistique avait été suivie par le tribunal. Cependant, la juge Susan E. Isacoff aura estimé préférable de prendre en compte la situation dans l’ensemble de son contexte, musique et paroles incluses, considérant que la présence du poster dans la pochette de l’album empêchait de l’en dissocier et formait en définitive un tout artistique. Un geste de bon augure pour la défense et qui ne manque pas d’une petite ironie puisque la juge Isacoff avait été nommée au tribunal municipal de Los Angeles par le gouverneur Jerry Brown, qui aurait sans doute préféré que les Dead Kennedys soient lourdement condamnés.

Le procès toucha à son terme de longs mois plus tard, en Août 1987, alors même que le groupe était déjà séparé, avec 7 jurés contre 5 en faveur de l’acquittement et de l’abandon des charges. Au-delà de la décision de la juge de prendre en compte l’ensemble de la démarche artistique, qui aura sans doute permis de défendre ce nouveau geste de provocation, un argument en faveur de ce verdict favorable aura pu être le fait qu’un autocollant était apposé sur l’album afin de prévenir les acheteurs et acheteuses de son contenu sensible.

On pourrait alors voir en cette issue une victoire dont le groupe pourrait se gargariser, une façon de montrer que le punk peut lutter contre un système qui n’arrivera pas à le faire taire même dans des cadres légaux. Toutefois, le procès aura amplement épuisé Biafra et ses comparses, exacerbant des tensions en interne, et aura par ailleurs conduit Alternative Tentacles au bord de la banqueroute.

C’est donc pendant cette période difficile, dans cet esprit de fatigue et d’usure que sort Bedtime for Democracy en 1986. Un album qui, sans être mauvais (il est même somme toute assez correct), est sans doute le moins bon des Dead Kennedys. En tout cas, c’est nettement celui que j’aime le moins. Moins inspiré, un peu convenu, jouant bien moins sur leurs influences, ce dernier jet d’un groupe au bord de l’implosion manque sans doute d’originalité en dépit d’inserts jazz (D.M.S.O.) ou d’une importance plus grande accordée au spoken word (A Commercial, Triumph of the Swill). La faute peut-être au contexte dans lequel il est composé et enregistré, celui-là même qui conduira finalement surtout à le trouver un peu amer.

Bedtime for Democracy, 1986

Au moment d’entrer en studio, difficile en effet de s’imaginer le moral des DK au plus haut. Si le procès pour obscénité est alors toujours en cours, il faut aussi compter sur cette évolution de la scène hardcore que je racontais plus haut et qui n’en finit pas de la rendre plus brutale et violente, en faisant un monde dans lequel les Dead Kennedys ne se reconnaissent plus. En proie à la désillusion, ils constatent, toujours avec amertume, que les pionniers de cette scène, notamment du côté du public, la désertent peu à peu, fuyant cette arrivée toujours plus grande de skinheads d’extrême droite et autre nazi punks venus là uniquement pour s’accaparer un milieu qui ne leur appartenait pas. La déliquescence de ce microcosme touche alors à son terme : les anars et les libre-penseurs des débuts sont partis, les groupes ne veulent plus ou ne peuvent plus jouer dans ces conditions, la scène est verrouillée…

Jello Biafra a dit un jour : « Le punk ne mourra que lorsqu’il sera récupéré par de grandes corporations qui l’exploiteront ». Puis vint MTV.

Conscients de tout cela et, certainement, du fait que l’aventure Dead Kennedys touche à son terme en raison des tensions, le quatuor va vider les cartons sur Bedtime. Pas moins de 21 morceaux sont enregistrés pour tout finir et partir dans un dernier baroud d’honneur.

Les paroles s’en ressentent tout du long de ces presque 50 minutes avec, par exemple, Chickenshit Conformist qui critique la manière dont le punk dans son ensemble est gentiment rentré dans le rang alors que la fin des années 1980 se profile. Un constat qui renvoie à l’influence de MTV notamment qui aura réussi à faire ce que les DK appréhendaient dans MTV Get Off the Air, à savoir s’approprier les musiques rebelles et en faire quelque chose de grand public. D’où cette maxime que Biafra clame dans Chickenshit Conformist : « Punk’s not dead, it just deserves to die » (« Le punk n’est pas mort, il mérite juste de mourir »).

Dans le même titre, les Kennedys soulignent la façon dont certains groupes hardcore ont laissé derrière eux cette attitude au profit d’une plus grande popularité, les accusant notamment de n’en garder qu’une posture et non un réel état d’esprit : « Hardcore formulas are dogshit […] Is it a state of mind or just another label? » (« Les formules hardcore sont de la merde […] Est-ce un état d’esprit ou juste une autre étiquette ? »). Cette quête de la popularité et le mercantilisme inhérent à cette démarche reviendront également dans la bien nommée Anarchy for Sale, où les DK dénoncent cette contradiction entre cette nouvelle posture et les principes-mêmes du mouvement punk.

La question de la violence masculine est également abordée avec Macho Insecurity, partant sans doute du constat porté sur le nouveau visage du milieu hardcore pour mieux établir le sujet plus largement ensuite : « Name one thing on Earth lower than a tough guy who talks with his fists instead of using is head. Who beats the shit out of anything it can’t understand » (« Nomme quelque chose de plus bas sur Terre qu’un mec costaud qui parle avec ses poings au lieu d’utiliser sa tête. Qui tabasse tout ce qu’il ne comprend pas »).

Au final, tout y passe : la culture, la musique, la société, la censure, la masculinité toxique… Tout ! Désillusionnés, voire carrément dépassés par l’ampleur de ce qu’ils considèrent sûrement comme un désastre sociétal, les Dead Kennedys se lâchent dans un dernier doigt d’honneur et, dans les quelques jours qui suivent la sortie de Bedtime for Democracy, rendent les armes avec l’annonce par Jello Biafra de leur dissolution.

Difficile de ne pas y voir quelque chose d’un peu triste, de trouver une amertume encore une fois dans cette ultime décision d’un groupe qui a tant lutté pour ses idéaux, qui les a portés hauts et forts dans un engagement constant. Ce n’est pas un abandon à proprement parler mais plutôt une rupture face à la charge que tout cela représente. C’est une question enfin : les Dead Kennedys peuvent-ils encore faire quelque chose face à ce marasme ? La réponse alors donnée semble être non et ainsi s’achève la route.


Quel parcours que celui des Dead Kennedys ! En moins d’une décennie, la formation californienne a secoué la scène locale et fini par marquer l’histoire du punk d’une empreinte indélébile. La fin du groupe en 1986 a marqué un coup d’arrêt à ce qui était l’un des engagements socio-culturels les plus forts de sa génération. Mais la lutte jamais ne s’achève et Jello Biafra n’a jamais renoncé. Multipliant les projets artistiques depuis lors, l’exubérant chanteur poursuit le combat. Que ce soit avec ses nombreux albums de spoken word (pas moins de huit entre 1987 et 2006) ou avec ses deux autres groupes (Lard puis Jello Biafra & the Guantanamo School of Medicine), rien n’a jamais convaincu Biafra de rendre les armes définitivement. Bien au contraire, tout l’a poussé à continuer, lui qui a participé aux protestations autour du sommet de l’Organisation Mondiale du Commerce en 1999, qui s’est présenté aux primaires du Parti Vert américain pour l’investiture en vue de la présidentielle de 2000, qui est de nouveau descendu dans la rue lors du Sommet des Amériques à Québec en 2001 et qui continue de chanter Nazi Punks avec un nouveau titre depuis quelques années : Nazi Trumps.

De leur côté, les Dead Kennedys se sont reformé en 2001, mais sans Jello, auquel ils se sont confrontés devant les tribunaux pour des questions de royalties et de mentions de droits d’auteurs, les uns accusant l’autre et inversement. C’est donc avec Brandon Cruz qu’ils repartiront sur scène, puis Jeff Penalty et enfin Ron Greer. Jamais les Dead Kennedys n’ont enregistré d’inédits depuis leur séparation en 1986. Ne sortant plus que des lives et des compilations, le groupe tourne encore et toujours, y compris après le décès de D.H. Peligro en 2022. Ils tournent même si la flamme punk semble vaciller, comme lorsqu’ils ont salué avec emphase le sénateur républicain et conservateur de l’Utah, Mitt Romney, en 2021, au grand dam d’un Jello Biafra ulcéré…

Des Dead Kennedys ne reste finalement peut-être plus que l’influence majeure, primordiale, qu’ils auront eu sur l’ensemble de la scène punk et rock depuis 1978. Des albums emblématiques, enragés et sincères, inspirants pour tant d’autres contestataires. Les Kennedys sont morts, vivent les Kennedys.


Pour vous donner l’occasion d’aller plus loin que cet article, deux nouvelles playlists sont désormais disponibles sous le sceau du blog sur mon profil Spotify. L’une est la « playlist officielle » de cet article, l’autre une plongée dans le punk hardcore à destination des plus valeureux et valeureuses qui souhaiteraient s’y frotter les oreilles (une sorte de NG+ en somme). Retrouvez ces deux playlists en cliquant sur les images ci-dessous :

4 réponses à « Dead Kennedys : Le deuil du rêve américain »

  1. Avatar de Dubois Jose
    Dubois Jose

    Super, merci pour cet article, j’ai appris pas mal de petites choses intéressantes, la zique, nan, je connaissais déjà…

    Bonne continuation

    1. Avatar de Gaëtan
      Gaëtan

      Merci pour ce commentaire, ravi que la lecture ait plu !

  2. Avatar de Charly Boy
    Charly Boy

    Ben moi j’étais très très loin de tout connaître donc merci l’ami !

    1. Avatar de Gaëtan
      Gaëtan

      Hé merci Charly ! Content que la lecture t’ait plu !

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