« No future » chantaient les Sex Pistols dans leur mythique God Save the Queen, paru sur leur seul et unique album en 1977. Pas d’avenir pour la monarchie scandaient-ils alors mais l’expression a rapidement dépassé les frontières du texte de Johnny Rotten pour devenir un slogan qui définit encore aujourd’hui une grande partie de la culture punk, rebelle et nihiliste. Avec les Ramones en 1974, les Sex Pistols en 1975 ou encore The Clash en 1976, le mouvement punk est devenu dans la deuxième moitié des années 1970 l’un des courants musicaux les plus importants qui soient. Vecteur de contestations à la fois musicales, sociétales et politiques, le punk fut un cri de ralliement pour une jeunesse en colère et qui, aujourd’hui encore, résonne de bien des manières. Alors, pas d’avenir, peut-être, mais un passé, certainement. Et le punk en a un chargé, riche et protéiforme. L’un de ses berceaux, il se trouve aux Etats-Unis. New-York, bien sûr, mais aussi et peut-être surtout Détroit, épicentre de la scène underground du Michigan où tout a commencé sans même le savoir.

Les Ramones devant l’objectif de Danny Fields en 1977. La photo servira de pochette à leur troisième album, « Rocket to Russia »

S’il se réclame souvent du nihilisme, le mouvement punk ne s’est pas formé ex nihilo. Bien au contraire ! Quand, au mitan des années 1970, les Ramones viennent secouer le CBGB à New York tandis que les Clash et les Sex Pistols s’emploient à bouleverser le paysage musical et politique britannique, aucune de ces formations n’invente quoi que ce soit à partir de rien. Et si leur son restera gravé dans l’histoire au premier plan de la révolution musicale que fut le punk, s’ils en demeurent aujourd’hui encore parmi les plus fiers et les plus importants représentants et si leur travail a permis de bâtir une mouvance entière, ces trois formations (et toutes les autres dans le même temps) s’appuient sur un vaste héritage qui remonte aux années 1960 et même aux années 1950, tant musicalement que dans l’envie d’exprimer quelque chose de fort, d’incarner une frange de la population et du public qui n’a justement aucun moyen de prendre la parole.

Pour explorer les prémices les plus nets de ce renouveau, il faut se rendre aux Etats-Unis, à cheval entre les années 1960 et 1970. C’est dans le Michigan en particulier que de nombreuses formations vont être à l’avant-garde du mouvement qui s’annonce, même si New York en sera un autre point de départ. Entre Détroit et Ann Arbor, les Stooges, Question Mark and the Mysterians, MC5 ou encore Death vont être le moteur et le carburant d’un punk qui ne dit pas encore son nom et qu’on appellera bien plus tard, avec le recul, le protopunk.

La Grande Ballroom, emblématique salle de concert de Détroit où se sont notamment produits The Stooges, MC5, Cream, Pink Floyd ou encore The Who

Mais si avant-gardistes puissent-ils être, ces groupes ne peuvent être abordés sans remonter encore un peu dans le temps et sans observer l’évolution de la scène rock de manière générale au cours des années 1950 et 1960. Le rock, bien qu’encore très récent alors, bouleversant le paysage musical américain puis mondial depuis peu, a en effet connu des débuts mouvementés et ponctués d’évolutions permanentes qui ont très naturellement conduit au punk et à ces prémices.

Avant même le début de la British Invasion (qu’on établira à 1964 avec l’arrivée des Beatles aux Etats-Unis), le rock a été marqué par un certain nombre de mouvances et sous-genres qui ont peu à peu pavé la voie aux courants les plus rebelles du genre. Une rébellion qu’on retrouvait déjà avec des Elvis Presley ou Little Richard au mitan des années 1950, artistes emblématiques dont l’attitude provocante pour l’époque aura donné le ton du rock dans ce qu’il peut avoir de plus sauvage.

Little Richard s’est très rapidement fait remarquer pour ses performances scéniques. Ici la photo présente à l’arrière de la pochette de son deuxième album en 1958

C’est Little Richard qui, de manière générale, incarnera le plus cet esprit. Plus encore qu’un Elvis, le chanteur et pianiste se fait très rapidement un nom pour l’ambiance de ses performances sur scène, endiablées et soulignées encore par l’attitude et l’apparence (les cheveux en pompadour, le maquillage sous les yeux, les tenues extravagantes…) mais aussi et surtout cette musique échevelée où tout se pose en contre-point du statu quo. Les rythmes, la voix, l’électricité qui s’en dégage jusque dans les mythiques « Wooo ! » qui ponctuent ses chansons, tout est là pour faire de Little Richard l’interrupteur qui va allumer la scène rock, le transformateur qui va y apporter son premier degré de haut voltage. Les avant-gardistes du punk ne s’y tromperont d’ailleurs pas et tant Iggy Pop que Patti Smith et Lou Reed citeront le chanteur et en particulier Tutti Frutti comme un déclencheur. Mais en vérité, difficile de trouver une seule personne qui se targue de faire du rock qui n’identifierait pas Little Richard comme une référence absolue.

Dans les années qui suivront, le rock continuera de muter dans bien des directions mais en cherchant toujours à entretenir cette flamme sauvage qui le caractérise et qui ne demande qu’à être attisée. En Californie, le surf rock – bien avant d’être emporté vers des sillons plus pop par les Beach Boys – ne manque pas d’apporter une certaine touche à l’ensemble. Celle-ci se caractérisera par un ton général qui vise à l’expérimentation autour des fondamentaux solides du rock. On notera par exemple l’emploi d’effets sur les guitares ou le caractère totalement assumé et pourtant quasi absurde de certaines chansons parmi lesquelles Surfin’ Bird des Trashmen, que les Ramones reprendront des années plus tard, il n’y a pas de mystère.

Les Kingsmen sur scène en 1964, devant l’objectif de Michael Ochs

De manière générale, après avoir posé ses bases sur un héritage musical assez classique qui emprunte tantôt au blues, tantôt à la country (entre autres), le rock s’élargit et s’électrifie, reléguant par exemple la contrebasse au passé pour aller progressivement vers la basse électrique, tandis que le piano, s’il ne disparaîtra pas totalement, se laissera peu à peu oublier au profit des orgues électriques que les années 1960 porteront aux nues. La fin des années 1950 et le début des années 1960 seront marqués par ces changements sonores qui se font de plus en plus présents, volontiers plus agressifs aussi.

Endiablant les rythmes, comme par exemple Dick Dale avec Misirlou, les groupes rock de l’époque s’emploient à un travail de dépoussiérage qui cherchera à réactualiser la musique pour les oreilles d’une jeunesse nouvelle, éprise de liberté et de rébellion. Le standard Louie Louie, composé par Richard Berry en 1957 en sera un exemple parmi les plus significatifs. Enregistré par Berry et ses Pharaohs, le morceau est alors un titre à la croisée entre rythm and blues et calypso. En 1963 cependant, The Kingsmen, originaires de Portland (Oregon), en proposent une nouvelle version, sans doute la plus connue.

Eclipsant totalement l’enregistrement d’origine, cette version de Louie Louie s’inscrit dans son temps et est aujourd’hui considérée comme un pivot essentiel dans les changements qui bousculent alors la musique américaine. Dans ce nouvel arrangement se niche en fin de compte une espèce de nonchalance qui saura trouver un écho retentissant dans la jeunesse de l’époque. Loin des standards écoutés par leurs parents et à un moment où les rockeurs de la première génération voient leur popularité décliner (c’est presque déjà du « rock à papa »), les jeunes gens du début des 60s trouvent enfin une musique qui semble composée pour eux et, plus important encore, par leurs pairs.

Louie Louie version Kingsmen sera un catalyseur de ce mouvement et il n’y a là encore aucun mystère à ce qu’elle soit devenue une chanson extrêmement reprise (on dénombre plus de 1200 interprétations), y compris par des figures mythiques du protopunk, du punk et du rock alternatif de manière plus vaste : The Clash, Joan Jett, MC5, The Stooges, Motörhead ou encore Black Flag et les Dead Kennedys en livreront des reprises.

Peut-être moins connu que les Kingsmen, un autre groupe du nord-est des Etats-Unis viendra jouer un rôle important dans ce renouveau rock de début de décennie : The Sonics. A l’instar de leurs homologues des Kingsmen, ces derniers évoluent d’abord sur la scène locale de Seattle, qui se caractérise musicalement par un rock énergique, bien plus que ce qui commence à pointer le bout de son nez en Angleterre.

La principale particularité du rock de Seattle à l’époque sera l’apport du saxophone, intégré notamment par les Fabulous Wailers, formés en 1958 à Tacoma, dans la banlieue sud de Seattle. Ces derniers développent un rock « à l’américaine » rappelant autant Buddy Holly que Gene Vincent ou, pour les guitares, ce qui fait la marque de fabrique de la surf music dans la Californie quasi voisine. Mais ils y apportent un supplément d’âme, une surcouche, notamment avec ce saxophone volontiers hurlant, afin d’électrifier le tout encore un peu plus.

Pour en revenir aux Sonics, ils seront considérablement influencés par les Fabulous Wailers, reprenant donc à leur compte l’idée d’un saxophone, entre autres. La différence entre les deux groupes résidera cependant dans l’agressivité renouvelée des Sonics. Car si ce groupe saura s’inspirer du « rock à blouson noir » des années 1950, par exemple avec leur I’m a Man (1967), il contribuera également beaucoup à l’émergence du rock garage des années 1960, aux côtés des Kingsmen donc mais aussi des groupes britanniques qui s’apprêtent à déferler (on y revient juste après). Leur grand tube Have Love Will Travel en est un témoignage fort. Ouvert sur ce cri déchiré qui résonne comme une nouvelle référence à Little Richard, le titre consacre l’essor de ce nouveau rock, rajeuni et redynamisé. Le son y est saturé, le rythme agressif, le saxophone ne faisant que renforcer encore le caractère éraillé assumé de l’ensemble.

Mais les Sonics ne renient pas l’héritage rock de l’instant et leurs racines. Ils sont un de ces groupes qui assurent la transition en cours à la croisée des décennies. Leur premier album – Here Are the Sonics – en atteste notamment par le nombre de reprises qui y figurent. Ainsi Have Love Will Travel est une reprise d’une autre chanson de Richard Berry & The Pharaohs, parue en 1959 et que le groupe Paul Revere & The Raiders (autre formation emblématique du tournant qui s’opère à l’époque) avait déjà reprise en 1964.
De la même manière, les Sonics reprennent sur leur premier album Walking the Dog du célèbre bluesman du Mississippi Rufus Thomas, ainsi que Roll Over Beethoven de Chuck Berry et, tiens donc, Good Golly, Miss Molly de Little Richard. On notera enfin les reprises de Do You Love Me de The Countours et Money (That’s What I Want) de Barrett Strong, deux titres de rythm and blues composés par Berry Gordy, fondateur de la Motown, et nous verrons plus tard que ça non plus, ça n’est pas anodin.

Avec cette transition qui s’opère à cheval entre la fin des années 1950 et le début de la décennie suivante, le rock passe à la vitesse supérieure. Il se retrouve accaparé, réapproprié par une nouvelle génération de musiciens pour une nouvelle génération de public. Il devient agressif, déchaîné, bien plus que ne le furent les déhanchés d’Elvis Presley ou les performances de Jerry Lee Lewis. Il s’acidifie en quelque sorte, ce que souligne très bien le solo de guitare sur Strychnine, où les Sonics se plaisent à affirmer qu’ils préfèrent le goût de ce poison mortel à celui de l’eau.

Nous sommes encore loin de Détroit mais nous nous en rapprochons petit à petit. Toutefois, avant que la Motor City ne devienne un nouveau nœud du rock américain, il manque encore un petit ingrédient. Un petit truc en plus qui va être amené d’outre-Atlantique par quatre types de Liverpool et tous leurs camarades.

En 1964, annoncé sans le savoir justement par les Kingsmen, Paul Revere & The Raiders ou même les Beach Boys, un autre soubresaut vient faire avancer la machine : la British Invasion. Cette dernière prend pied sur le sol américain lorsque les Beatles descendent de l’avion pour ensuite venir chanter au Ed Sullivan Show. Les quatre garçons de Liverpool emmènent avec eux une musique qui résonne avec ce que la scène américaine propose depuis peu, se disent largement influencés par Little Richard (on y revient toujours) et ouvrent la porte du nouveau monde aux formations britanniques qui vont alors déferler sur les Etats-Unis.

Car derrière eux, il faut aussi compter sur The Who, The Rolling Stones ou encore The Kinks, tous venant contribuer au grand bouleversement musical américain. L’influence de cette « invasion » se ressentira dans chaque pores du rock, secouant un ordre établi d’après guerre qui, 20 ans après la fin du conflit, ne demande plus qu’à éclater aux yeux de la jeunesse. Avec leurs dégaines de dandies, leurs cheveux longs et leur musique, les rockeurs britanniques définissent dans une Amérique (qui leur a musicalement tant donné) ce que va devenir le rock. Dans son livre Guitar Army : Rock, Révolution, Motor City, MC5 et les White Panthers, John Sinclair (activiste et manager des MC5) déclare :

De son côté, dans le livre Please, Kill Me de Legs McNeil et Gillian McCain, Ron Asheton (guitariste des Stooges) raconte son expérience d’un concert des Who à la fameuse Cavern de Liverpool :

Je passe bien sûr sur beaucoup de choses et beaucoup de groupes mais je ne vais pas revenir sur l’intégralité des marqueurs qui ont conduit des premiers soubresauts du rock’n’roll à l’émergence d’une scène punk en devenir. Cela pourrait faire l’objet de plusieurs articles complets mais il se trouve que la chaîne Trash Theory en a déjà fait une excellente vidéo sur YouTube (en anglais uniquement). Ce qu’il faut retenir ici avant toute chose c’est qu’en très peu de temps, le rock a beaucoup changé. Tout en conservant plus ou moins les héritages principaux du blues, de la country et un peu du jazz des premiers temps, le genre s’est à la fois formalisé et diversifié.

The Phantom aura eu un parcours malheureusement éphémère. Un accident de voiture en 1966 mettra en effet un terme à sa carrière, le laissant paraplégique.

La première moitié des années 1960 en deviendra alors un terrain fertile duquel naîtront un très grand nombre de formations qui apporteront à leur tour leur pierre à l’édifice. Par l’attitude, le propos ou tout bonnement le son, ces groupes vont semer tout ce qui amènera à l’essor du punk dans les années 1970. Le caractère sauvage de Little Richard, l’aura de hors-la-loi de Johnny Cash seront des piliers pour ces jeunes musiciens qui, à l’aube des années 1960 formeront la scène garage. Une scène qui se nourrit de ces personas mais aussi des expérimentations sonores de leurs prédécesseurs, ce que Jerry Lott, dit The Phantom, incarnera à merveille avec son masque sur le visage. Son titre Love Me, très rockabilly (autre courant rebelle), deviendra un morceau culte et influencera nombre d’artistes ultérieurs, dont The Cramps, inventeurs ou en tout cas précurseurs du psychobilly, ce genre musical né à la fin des années 1970 et mêlant punk et rockabilly.

La distorsion de la guitare de Link Wray sur Rumble est un totem dans le registre des recherches sonores. Dans un morceau très surf mais avec un côté blues assez assumé, le guitariste participe à cette émancipation sonore qui se fait jour alors jusqu’à, selon une rumeur très persistante, planter des crayons ou des lames de rasoirs dans son ampli pour obtenir ce son détraqué. Link Wray aura plusieurs fois démenti cette version des faits mais, au fond, voilà qui nourrira toujours la légende. Toujours dans le même domaine, on ne pourra continuer sans évoquer le twang caractéristique de Duane Eddy, en particulier sur Rebel Rouser, ou, encore plus influent peut-être, l’emploi de la pédale Fuzz-tone de Keith Richards sur (I Can’t Get No) Satisfaction

Dans le même temps, ces expérimentations sonores donneront naissance à une autre scène, parfois avec un pied dans le garage, parfois non : le rock psyché. Je ne vais pas trop développer le sujet car cela m’amènerait à m’éloigner trop longuement de ce qui nous intéresse ici mais le fait est que cet autre courant, qui se développe dans les années 1960 en parallèle du garage pur et dur, ne sera pas sans influence sur l’ensemble de la scène rock par la suite.

Bien entendu, The Doors deviendront une figure majeure de cette frange musicale. Avec leur orgue et les envolées psychédéliques que Ray Manzarek y offre en parallèle des rythmes chaloupés de la batterie de John Densmore et des riffs aux relents de LSD de Robby Krieger, les Doors forment un pivot essentiel dans cet autre courant, plus proche du flower power des hippies que des protopunks qui vont bientôt pointer le bout de leur nez. Mais nous y reviendrons dans la seconde partie de ce dossier, au moment de véritablement parler de MC5 et des Stooges.

Du reste, si les Doors, formés en 1964, constituent une référence absolue, ils incarnent à mon sens plus une forme de divorce avec le rock garage du tout début des années 1960. Dans un mouvement musical qui leur est presque propre, ou tout du moins qu’ils synthétisent sans doute le mieux, ils rompent avec l’héritage beaucoup plus marqué du rock’n’roll classique sur lequel leurs homologues de l’époque, précédemment cités, se fondent encore beaucoup. Les Doors partent ailleurs, développent de longues pièces musicales envoutantes et oniriques, sous l’influence des concepts de la méditation transcendantale d’une part, et de l’usage des drogues (le LSD en particulier) d’autre part. A lui seul Jim Morrison incarnera totalement cette vision du rock, pour le meilleur mais aussi beaucoup pour le pire (ce sur quoi nous reviendrons encore une fois dans la prochaine partie).

Les Doors s’inscrivent donc dans un mouvement psychédélique « total » si l’on peut dire, renouvelant la quasi intégralité des bases du rock tel qu’on l’entend et qu’on cherche à le redéfinir à l’époque. Ce n’est pas un schisme à proprement parler vis-à-vis du garage 60s mais avec eux, comme avec Jefferson Airplane, Canned Heat ou Pink Floyd (dans des registres là encore divers), cette musique prend une nouvelle tangente qui mènera en droite ligne vers le rock progressif. Il convient toutefois de ne pas oublier de citer des formations telles que Blues Magoos ou 13th Floor Elevator pour rappeler que si le psyché prend de l’ampleur à l’époque, ce n’est pas toujours en s’éloignant du garage, lequel demeure un pas essentiel dans cette direction en raison par exemple des nombreux effets que la scène tâche de mettre en lumière dans les compositions.

L’intégralité de ces mouvements se veut dans tous les cas partager une même ligne de conduite : une rébellion propre à la jeunesse de cette époque et qui vise à bousculer le statu quo à la fois de la société et de la musique. On pense de nouveau à (I Can’t Get No) Satisfaction, où Mick Jagger chante pour dire qu’il ne croit absolument pas au rêve de société vendu par la publicité. On pense à My Generation de The Who, où Roger Daltrey scande « I hope I die before I get old » (« J’espère mourir avant d’être vieux »), cri de ralliement d’adolescents et jeunes adultes qui se refusent à ressembler à la génération précédente et qui, à bien y regarder, préfigure le mantra punk « live fast, die young » (« vivre vite, mourir jeune »).

C’est cet esprit qui envahit les garages américains au début des années 1960, où des ados se rassemblent avec des instruments souvent bon marché pour jouer à leur tour, se disant que si d’autres ont réussi de la même manière, pourquoi pas eux ? Ces jeunes groupes, pour beaucoup éphémères, se réunissent autour des bases du rock, dans des formations simples (chant, guitare(s), basse, batterie) pour un son « simple », brut, nu, dépouillé. Et quelle autre ville pourrait mieux accueillir cette mouvance garage que Détroit, la Motor City ?

Lorsque l’on parle de noyaux rock aux Etats-Unis, on pense pour l’essentiel à New-York ou bien à la Californie, dont le rayonnement culturel n’est plus à prouver. Mais il convient d’y ajouter Détroit. C’est en effet dans la capitale du Michigan que vont émerger, dès les années 1960, nombre de groupes et artistes qui vont devenir des jalons au sein de la culture rock underground, notamment en lien avec les évolutions que j’évoquais plus haut.

Mais, qu’on se le dise, Détroit est de manière plus vaste que cela un bastion musical fort aux Etats-Unis. Je ne vais évidemment pas vous faire un historique complet de la question mais c’est bien là-bas qu’a été notamment fondée Motown, célèbre label qui aura été un moteur majeur dans la démocratisation de la musique soul et du rhythm and blues dans le paysage musical américain.

Fondée par Berry Gordy, un afro-américain (élément loin d’être anodin ici), la Motown visait en effet à son commencement à mettre en avant les artistes afro-américains pour un public afro-américain, mais également à séduire un marché blanc et grand public. De nombreux groupes et artistes en seront alors les figures de proue au cours des décennies, tels que Marvin Gaye, Stevie Wonder ou encore Michael Jackson. Mais il convient aussi et surtout de souligner le nid qui se forme alors à Détroit même, où de multiples formations voient le jour, à l’instar de The Supremes (menées par Diana Ross), Martha and The Vandellas, The Four Tops ou encore The Miracles (avec notamment Smokey Robinson).

La Motown aura une influence colossale sur le marché musical américain et encore au-delà. A Liverpool, les Beatles seront particulièrement inspirés par les artistes de ce label, reprenant ponctuellement des chansons de ce catalogue, à l’image de Money (That’s What I Want) de Barrett Strong, Please Mr. Postman de The Marvelettes ou encore You Really Got a Hold on Me de The Miracles, trois titres que l’on retrouve sur leur deuxième album, With the Beatles, en 1963.

Si l’on ajoute à cela les reprises de Chuck Berry (Roll Over Beethoven et Rock and Roll Music, respectivement sur With the Beatles et Beatles for Sale), ainsi que celle du Kansas City/Hey, Hey, Hey, Hey de Little Richard, sur Beatles for Sale de nouveau – et où Paul McCartney ira jusqu’à se réapproprier le célèbre « Woo! » du chanteur américain – il y a déjà comme une boucle qui se forme dans un grand élan de réciprocité entre la musique américaine, en particulier de Détroit, et la British Invasion.

Beaucoup plus récemment enfin, la scène locale de Détroit aura été remise en avant par Jack White, lequel en est originaire et y aura fondé The White Stripes à la toute fin des années 1990. Dès lors, si l’on commence à graviter autour du guitariste, bien des noms peuvent de nouveau ressurgir pour évoquer les groupes de la ville : Blanche, Electric Six, The Go, The Raconteurs, The Upholsterers et toutes ces autres formations dont je vous parlais dans mon article justement consacré au parcours de Jack White avant le succès des White Stripes.

? and The Mysterians, circa 1967. Photographe inconnu

Cette scène rock qui renaît dans les années 1990-2000, elle est l’héritière de celle qui a remué Détroit et, plus largement, le Michigan dès les années 1960. En effet, tandis que la Californie et New-York deviennent des milieux forts pour un renouveau rock durant cette période, cet Etat voit également apparaître bon nombre de formations, à commencer notamment par Question Mark and The Mysterians (également écrit ? and The Mysterians) en 1962, à Bay City. Le groupe est à lui seul une synthèse de ce que j’évoquais précédemment, à savoir ce mouvement de renouvellement du rock à l’aube de deux décennies fondatrices. Influencés par Link Wray et Duane Eddy, les fondateurs du groupe (Larry Borjas, Robert Martinez et Bobby Balderrama) versent avant toute chose dans le surf rock avant de décliner leur musique vers quelque chose de plus marqué à compter de la British Invasion et de l’arrivée de Rudy Martínez au chant (sous le pseudonyme de Question Mark/?), lequel deviendra le moteur créatif et artistique du jeune groupe qui se trouve alors une nouvelle identité musicale.

Question Mark and The Mysterians pourrait presque faire figure de pionnier pour le fait que, très tôt dans les années 1960, le groupe s’empare de l’aura des formations britanniques, intègre également un clavier tenu par Frank Rodriguez, et développe un son à la croisée entre rock’n’roll, pop (au sens de l’époque) et sonorités quasi psyché que leur principal tube, 96 Tears sur l’album éponyme, illustre très bien en 1966 :

Question Mark and The Mysterians est aujourd’hui considéré comme l’un des groupes majeurs de la scène garage qui se développe dans le Michigan durant les années 1960. Par sa musique mais également pour l’aura de son leader, cheveux longs et lunettes de soleil solidement posées devant les yeux en toutes circonstances, le groupe caractérise les changements en cours tout en se distinguant notamment de ce que la côte ouest propose, son style n’ayant en fin de compte que peu à voir avec celui des artistes majeurs du mouvement hippie qui fleurit alors en Californie et qui signe une autre forme de contestation.

Mais c’est très nettement à environ 200km de là, à Détroit donc, que la véritable révolution se noue. La Motor City, maison de la Motown, voit sa scène musicale considérablement évoluer durant les années 1960. Evidemment, deux groupes viendront s’imposer comme les figures de proue du mouvement : MC5 et The Stooges. Mais ils seront au cœur de la deuxième partie de ce dossier car leurs parcours méritent d’être développés.

Parallèlement en attendant, il convient de noter d’autres formations encore. On pense par exemple à Brownsville Station, formé en 1969 et qui marque l’émergence d’un rock bluesy, pas encore totalement hard mais qui s’oriente sans conteste dans cette direction, comme le figure leur titre le plus connu, Smokin’ in the Boy’s Room en 1973. Titre à inclure parmi les morceaux qui participeront à fonder le hard 70s, l’influence de ce dernier se ressentira notamment dans la reprise proposée par Mötley Crüe sur Theatre of Pain, douze ans plus tard.

Bien entendu, si l’on commence à parler hard rock et Détroit, comment ne pas évoquer Alice Cooper ? Il va sans dire que si l’on veut parler de personnages ayant marqué un tournant dans l’histoire du rock, celui-ci n’est pas à laisser de côté. Avec son groupe (sobrement nommé Alice Cooper Group après plusieurs changements et avant un départ en solo), Alice Cooper choque à l’époque par les tenues qu’il arbore en compagnie de ses musiciens : des costumes empruntés au milieu du patinage artistique, sinon même des vêtements féminins, à la fois pour se démarquer dans un moment où le rock s’empare du jean, mais aussi par pure provocation. Là encore dans tous les cas, l’on parle d’artistes très fortement influencés par la British Invasion et qui vont étendre le phénomène en lui adjoignant toujours plus de critères de changement et cela dès 1964.

Mais si la musique d’Alice Cooper – ouvrant là encore la porte au hard rock mais aussi au glam dès les 60s – sera une nouvelle pierre à l’édifice de la révolution culturelle en cours, c’est avant tout sur scène que le groupe marque son temps. Car au-delà des tenues ou du maquillage, il s’agit avant tout de livrer des prestations fortes, directes, aussi brutes que possible, préfigurant (si l’on exclut de l’équation tout l’apparat de mise en scène), l’aspect vindicatif non seulement du hard rock à la Led Zeppelin ou à la AC/DC mais aussi, dans un autre registre, l’incarnation scénique sans détour des groupes punks qui s’apprêtent à naître.

Alice Cooper sur scène à New-York en 1972. Photo : Lynn Goldsmith

Le cas d’Alice Cooper est particulier en ce sens que le groupe se forme en Arizona, tentant par la suite de se faire une place en Californie sous la houlette notamment de Frank Zappa. Mais l’échec commercial des deux premiers albums (Pretties For You, 1969 puis Easy Action, 1970) poussera la formation à revenir à Détroit, ville natale de Cooper et qui se démarque à l’aube des 70s pour sa scène rock bien plus enragée que la scène Californienne encore très fortement influencée par l’ère psyché et hippie que les Doors, Janis Joplin ou encore Jefferson Airplane ont notamment dominé. Il faut dire qu’à l’époque, MC5 et les Stooges ont déjà largement retourné la ville.

C’est à Détroit qu’Alice Cooper va donc réellement devenir Alice Cooper. Toujours plus rock et franc, le groupe et son illustre chanteur vont développer un shock rock, dont l’extravagance et la puissance musicale, basées sur des combos classiques (chant/guitares/basse/batterie), seront soulignées par des performances toujours plus intenses. Sur scène, hormis les costumes, le Alice Cooper Band s’accompagne de décors et d’accessoires en tous genres, visant toujours à la provocation et à la mise en scène du macabre, comme lorsque Cooper décapite des poupées à la hache ou s’accompagne d’un véritable boa constrictor, entre autres faits scénographiques marquants. En 1972, l’album School’s Out et la chanson du même nom viennent définitivement inscrire la formation et le chanteur dans le paysage rock américain :

Un autre groupe qu’il convient de citer, bien qu’il soit assez, voire très peu connu du grand public, c’est sans conteste Death. Nous ne parlons pas ici du groupe de metal fondé en Floride en 1983 mais bien de la formation punk-avant-l’heure formée par les trois frères Hackney en 1971. Death est une formation dont l’importance vis-à-vis du punk émergeant est souvent passée sous silence, éclipsée qu’elle est par ses homologues de Détroit MC5 et The Stooges. Car si ces derniers sont souvent présentés comme les « vrais » précurseurs du mouvement punk, la palme revenant en la matière aux Stooges et à Iggy Pop, c’est malheureusement au détriment des frères Hackney.

De gauche à droite, David, Bobby et Dannis Hackney, les trois fondateurs de Death. Photo : Tammy Hackney

Leur contribution est pourtant loin d’être négligeable. Au tout début des années 1970 en effet, le trio se lance dans la musique sous le nom de RockFire Funk Express, qui laisse facilement deviner le genre dans lequel ils versent alors. Frappés par le passage des Beatles au Ed Sullivan Show en 1964, la fratrie s’est lancée à jouer à son tour dans la foulée puis ont peu à peu développé leur son, emprunt de funk et de soul mais aussi de l’influence britannique, rappelant notamment dans les lignes de chant ce que l’on pouvait trouver chez les Yardbirds ou même les Beatles parfois.

Nourris de cette influence double qui est celle des groupes du Royaume-Uni et des artistes de la Motown, RockFire Funk Express enregistre donc en 1973 deux titres, l’un éponyme, l’autre intitulé People Save the World, restés inédits jusqu’en 2013 lorsqu’ils furent enfin édités par Third Man Records, le label de Jack White qui n’en finit donc pas d’œuvrer pour la sauvegarde de la musique américaine, et celle de Détroit en particulier.

Un tournant s’opère lorsque le groupe change de nom et devient Death. Un nom choisi suite au décès du père des frères Hackney dans un accident de voiture et voulu non comme quelque chose de négatif mais comme un concept positif, religieux en quelque sorte, la mort étant ici convoquée comme le synonyme d’un nouveau départ vers quelque chose de meilleur.
Entre 1975 et 1977, Death enregistrera plusieurs morceaux, dont deux seulement seront publiés du temps de la courte carrière du groupe dans cette forme-ci. Car après 1977, Death se transforme encore et devient The 4th Movement, orienté cette fois-ci dans une fusion de rock et de gospel et qui sortira deux albums en 1980 et 1982. Du reste, à la fin des 70s, Death enregistre et publie notamment Politicians in My Eyes et Keep On Knocking, deux titres que l’on retrouvera sur l’album …For the World to See, enregistré à la même époque mais qui ne verra le jour qu’en 2009.

Ce qui ressort instantanément de ces morceaux, c’est cette manière de croiser les restes des penchants funk du groupe avec l’atmosphère rock grandissante de Détroit. Là encore, dans toutes les aspérités ressortent les échos de la British Invasion et des mouvements rock du tout début des années 1960. Ces coups de guitare courts et secs en sont un héritage net et préfigurent déjà, par leur franchise et par leur sonorité, les riffs qui feront les grandes heures du punk quelques années plus tard. A mon sens, Politicians in My Eyes fait notamment penser aux premières œuvres de The Clash, annonçant la rugosité de ces premières compositions figurant sur l’éponyme album de 1977. Ainsi, ce titre de Death me fait penser tantôt à Janie Jones (pour la batterie en particulier), tantôt à Remote Control pour ces à-coups de guitare. Le reste de l’album, découvert si tardivement, ne fait pas l’ombre d’un doute en tout cas : Death annonçait le punk avec force. Les riff rapides de Freakin’ Out ou Rock-N-Roll Victim en témoignent rageusement. Ce dernier s’ouvre même sur un « One, two, three four ! » qui n’est pas sans évoquer ce que les Ramones feront à leur tour, quelques années plus tard.

Death fut l’objet d’un documentaire, « A Band Called Death », de Mark Christopher Covino and Jeff Howlett (2012)

Death n’est pas encore à proprement parler un groupe à 100 % punk, s’inscrivant plutôt dans les derniers exemples de la mouvance garage qui résonne alors encore beaucoup aux Etats-Unis et qui cèdera bientôt sa place à une nouvelle ère faite de hard, de heavy et de punk. Mais le trio réussit à installer quelque chose, tant musicalement que politiquement, s’emparant de la musique pour soutenir des textes qui laissent la part belle à une contestation franche et explicite. Rebelles, il se feront même virer par leur maison de disque alors que leur premier album n’est pas sorti. Les dirigeants souhaitaient en effet à mi-parcours de l’enregistrement que le groupe change de nom. Les Hackney ont fermement refusé de transiger, l’album ne sortira que près 40 ans plus tard.
Si toute la musique des frères Hackney n’est pas orientée autour de convictions politiques à défendre, cet aspect demeure néanmoins notable, d’autant plus qu’il intervient en amont d’un courant punk qui n’explosera que plus tard. Le fait enfin que ce trio soit formé par trois frères afro-américains ne fait qu’ajouter encore au caractère unique de la formation, les installant en pionniers noirs mais méconnus d’un genre, de la même manière que les Bad Brains avec le punk hardcore, environ 10 ans plus tard. Là aussi, un groupe de musiciens noirs qui partiront d’un genre (le jazz fusion en l’occurrence) pour venir renverser le public avec un son punk différent.


Vous l’aurez compris, le protopunk ne s’est pas fait en un jour et, pour en arriver à lui, il aura fallu que le rock connaisse bon nombre de bouleversements, dès ses premières années. Si l’objectif de cette première partie n’était pas de viser l’exhaustivité, heureusement, j’espère au moins que j’aurai su vous livrer une vue d’ensemble de la situation à l’époque et, plus encore, de la trajectoire qui nous intéresse.

Né d’une émulsion répartie sur plusieurs régions des Etats-Unis, le rock de Détroit est le fruit d’un parcours finalement assez rapide et empreint d’influences diverses. De là, il aura su à son tour devenir une référence en matière de rock alternatif (même si on n’en parle pas encore en ces termes à l’époque) aux côtés d’une scène new-yorkaise jumelle. Et pour assurer le gros du boulot dans l’émergence du protopunk qui nous intéresse, il aura fallu deux groupes bien précis : MC5 et The Stooges.

On parle de tout cela dans
la deuxième partie, bientôt !

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