Mudbound, Dee Rees, 2017

Mudbound, drame de Dee Rees. Avec Jason Clarke, Carey Mulligan, Jason Mitchell, Garrett Hedlund…

Le pitch : Dans la deuxième moitié des années 1940, la famille McAllan s’installe sur sa propriété agricole du Mississippi. Ici, Henry (J. Clarke) et Laura (C. Mulligan) découvrent la dure vie d’agriculteurs sur une terre difficile où seuls les côtoient les membres de la famille Jackson qui travaillent sur cette propriété et sont donc employés des McAllan. Dans la boue du Mississippi, qui semble sans cesse tout engloutir, les deux familles vont se rencontrer et se confronter, quand ce n’est pas la guerre et le racisme qui vont se charger de leur rendre la vie encore plus difficile.

La critique : Multinominé aux Oscars 2018, Mudbound est un film Netflix dont je ne connaissais jusqu’alors que la vignette sur le catalogue de la plateforme. Systématiquement méfiant vis-à-vis des productions maison de Netflix (malgré quelques récents progrès), j’ai ainsi mis beaucoup de temps avant de vouloir lancer ce film-ci, dont le pitch de base avait pourtant quelques atouts dans sa poche pour me donner envie. Réalisé par Dee Rees, Mudbound s’est finalement avéré être une très agréable surprise.

Les années 50 dans le Sud des Etats-Unis : comment voulez-vous que ça se termine ?

Par où commencer pour parler de Mudbound ? Je crois que le plus sage sera d’abord d’évacuer la question du scénario. Ne voyez pas en cela un départ négatif pour cette critique que je vais tâcher de livrer sur ce film mais plutôt l’envie de me servir de son synopsis comme point d’appui pour développer tous les autres éléments que j’ai envie d’évoquer à son sujet. En effet, le scénario va très vite se révéler plus comme un socle solide de nombreuses thématiques que comme véritable pépite narrative. De ce point de vue là, il serait même assez aisé de dire qu’il est somme toute assez convenu dans la façon dont il nous relate les événements qui le composent. Mudbound, c’est l’histoire tristement bien connue d’une famille blanche face à une famille noire dans le Sud des Etats-Unis, le tout dans une époque où la question raciale s’ajoute aux difficultés économiques et sociales générales. C’est l’histoire des USA comme on les aime le moins : clivants, énonciateurs de distinctions fortes pour des questions de couleur, tout le contraire de ce que la Révolution américaine promettait presque 200 ans plus tôt.
Tout cela, le scénario de Dee Rees et Virgil Williams – adapté par ailleurs du roman éponyme d’Hillary Jordan – tâche de nous le mettre en scène dans ce récit somme toute assez peu inventif en soi. En effet, les différentes péripéties se sentent assez facilement venir et il ne s’agit pas d’avoir fait les plus grandes écoles pour deviner ou au moins entrevoir à l’avance comment tout cela va se terminer. Mais là n’est pas l’essentiel. Comme je le disais plus haut, il apparaît au final que ce scénario est moins là pour nous raconter une histoire à proprement parler, avec son début et sa fin, que pour servir de support aux thématiques fortes qui émaillent sans cesse le film. Et celles-là de constituer alors le cœur du script dont l’intérêt principal réside dans l’intelligence avec laquelle il va chercher à développer ces questionnements et à les mettre en scène.

Evidemment, c’est la question du racisme qui est au cœur du film mais nous y reviendrons plus en détail par la suite. D’autres thèmes gravitent au tour de cela mais on y revient toujours. Parmi ces réflexions « subsidiaires », il y aura notamment celle portant sur la crise économique dont les Etats-Unis ne sont toujours pas relevés alors ; celle du stress post-traumatique consécutif à la guerre ; celle encore du couple et de la façon dont il affronte l’adversité.

Tout commence avec un couple dont les espoirs s’étiolent peu à peu.

Sur ce dernier point, j’avoue avoir beaucoup apprécié la façon dont le film met sans cesse en parallèle le couple McAllan et le couple Jackson. Deux binômes marqués et aux fonctionnements tout à fait distincts, l’un soudé comme jamais tandis que l’autre vacille sans cesse. Déjà, impossible de ne pas voir l’ombre de la question raciale planer au-dessus de cette approche car il y a d’un côté le couple noir, déjà bien assez tourmenté par la société dans laquelle ils essaient de vivre aussi dignement que possible pour ne pas en plus se mettre eux-mêmes des bâtons dans les roues. Et de l’autre, ce couple blanc en pleine dégringolade sociale, dont les échecs successifs leur seront régulièrement et cruellement rappelés par les saillies assassines du père d’Henry, campé par un impeccable Jonathan Banks (Mike Ehrmantraut dans Breaking Bad notamment). Deux univers dont la mise en parallèle se concrétise par ailleurs dans la mise en scène. Aux Jackson une approche douce et tendre, que ce soit via la photographie, les lumières ou les couleurs. Nul mot plus haut que les autres ou presque, chacun des membres de cette famille apparaissant sans cesse comme gravitant autour du noyau que constitue leur foyer. En face, les McAllan sont présentés dans une atmosphère peut-être pas plus sombre mais en tous cas toujours plus lourde. Explosé, le petit clan n’apparaît jamais d’un seul tenant, sauf dans les situations de crise, qu’il s’agisse d’une urgence ou d’une engueulade.

Là où Florence Jackson n’apparaîtra que rarement sans ses proches, les seuls moments de paix de Laura McAllan sont solitaires.

Mais comme je le disais plus haut, le scénario est avant toute chose au service de la thématique centrale du film : le racisme. Si ce que je viens de souligner au-dessus n’est toutefois pas à prendre « que » comme un à-côté négligeable, le fait est que ce thème-ci s’avère essentiel. Il l’est d’autant plus qu’il s’applique sur différents champs d’observation, allant de la seule condition de la population noire dans le Sud des USA à l’époque au statut des soldats afro-américains en passant par tous les rapports de force qui se construisent autour de tout cela.

Le personnage de Pappy se fait la synthèse de tout ce qui ne va pas dans cette société sudiste.

Le choix de la période (deuxième moitié des années 1940) n’est absolument pas anodin dans toute cette réflexion. La situation dans laquelle évoluent les populations noires des Etats-Unis à l’époque résulte d’un long cheminement que l’on peut faire remonter (a minima) à l’abolition de l’esclavage de 1865. De cette grande décision ne découle cependant pas du tout immédiatement le traitement équitable des noirs et des blancs, loin de là, et je ne vous apprends certainement rien. Tout au contraire, les Etats du Sud n’ont pas l’intention de se laisser faire et vont à partir de là débuter un travail de ségrégation qui conduira progressivement à la société qui est celle qui nous intéresse ici. Ainsi, parallèlement aux droits et libertés acquis par les anciens esclaves dans les années qui suivirent l’abolition de l’esclavage, comment ne pas évoquer le travail de sape mené conjointement, avec notamment les lois Jim Crow, en vigueur dans une partie des Etats-Unis de 1876 à 1965. Des lois tristement emblématiques qui conduiront à l’élaboration de cette société sudiste ségréguée qu’on nous dépeint dans le film. L’époque de Mudbound est aussi celle du second Ku Klux Klan. Après une première interdiction en 1877, le KKK est en effet revenu dès la moitié des années 1910, porté notamment par le livre The Clansman de Thomas F. Dixon Jr. ainsi que par le film Naissance d’une Nation de D.W. Griffith (dont le scénario est co-signé par Griffith et Dixon Jr.). Mon objectif ici n’est absolument pas de vous faire un cours sur la ségrégation raciale aux Etats-Unis mais plutôt de vous poser les bases réelles du contexte qui sert d’écrin à Mudbound et auquel il convient d’ajouter, enfin, la Seconde Guerre mondiale dans laquelle s’engagent les personnages de Jamie MacAllan et Ronsel Jackson, respectivement interprétés par Garrett Hedlund et Jason Mitchell.

Sur cette base, ce qui va permettre à Mudbound de se détacher du lot et de ne pas être qu’un énième film sans grande réflexion sur la ségrégation, c’est l’intelligence avec laquelle il va sans cesse ramener ces différents éléments sur le devant de la scène. Que ce soit fait de manière chronique ou par à-coups dont la ponctualité n’a d’égale que la brutalité, le film soulève ces problématiques fortes dans des séquences qui le sont tout autant. Il ne s’agit pas ici de seulement parler de la difficulté de la situation mais de la faire expérimenter par un étalage direct des conséquences concrètes de cette dernière.
Un peu de la même manière que dans Mississippi Burning d’Alan Parker par exemple (et même si l’angle d’approche – deux agents du FBI en charge de s’attaquer au KKK – n’est pas le même), Mudbound s’intéresse à son sujet sans détours. Une démarche qui impose alors non seulement de souligner les faits qui peuvent conduire aux dramatiques issues que de trop nombreuses personnes noires ont connues à l’époque (et encore de nos jours, hélas) mais également de montrer ces dernières. Se contenter de parler en long et en large de la place des Noirs dans la société des Etats du Sud, de la négation de leurs droits ou ce genre de chose aurait été vain si l’on ne nous avait pas montré directement, avec toute la force nécessaire, le pan le plus terrifiant de la problématique.

Malgré la guerre, la place de Ronsel dans la société n’évolue pas. De son retour découle la suite des événements.

Attention cependant, il ne convient pas de voir Mudbound comme un film violent au sens physique et visuel du terme. La violence et la brutalité du scénario de Dee Rees et Virgil Williams repose en effet finalement plus sur une atmosphère de plus en plus lourde, comme une chape de plomb qui écrase toujours plus les personnages en chaque instant. Jusqu’au moment où tout éclate, forcément.

L’importance de Ronsel dépasse le seul cadre du film.

Le film, non content de tout le temps nous coller quelques petites gifles ténues, procède par ailleurs à l’élaboration d’un crescendo dont l’issue est certes attendue (dans le sens où l’on comprend de quoi il va en retourner) mais également crainte. Mieux encore, elle est crainte parce qu’attendue. On sait que ça va mal se passer, qu’il va y avoir un moment où les choses vont prendre une tournure détestable. L’attente insupportable de cet instant rend tout le déroulé du film plus saisissant encore. Jusqu’au moment où l’exaction arrive, comme le point d’orgue d’un récit qui n’a eu de cesse de nous prévenir en préfigurant cet instant tragique ou en nous ramenant sans cesse à l’étroite et dure réalité de cette époque. Un processus vraiment intelligent car très bien construit, évitant en plus de se rendre trop classique en s’émancipant autant que possible des poncifs du genre.
Enfin, si Mudbound n’est pas sans évoquer différentes œuvres fortes traitant des mêmes questions (je notais Mississippi Burning plus haut), on retiendra surtout de lui cette manière avec laquelle il a su proposer un écho à Naissance d’une Nation justement à travers le personnage de Ronsel. Dee Rees tâche ici de prendre le total contre-pied du film de Griffith, d’en inverser le propos à 100 % tout en se basant sur les mêmes constats originels. J’aime au final voir en Mudbound une réponse pertinente à cet étalage de racisme, un renversement complet du regard et du prisme d’observation. Cette façon de retourner le propos d’une oeuvre aussi marquante dans la culture raciste mais sans directement et trop facilement la pointer du doigt, c’est clairement l’une des grandes preuves de toute la finesse de ce film à mon sens.

Un dernier point que j’ai bien aimé dans ce film et qui rejoint un peu tout ce que j’ai déjà évoqué, c’est cette façon d’élaborer une espèce de jeu de miroirs entre les familles McAllan et Jackson. Une mise en parallèle qui se fait d’abord sur des aspects très immédiats, de la couleur de peau au statut social (les uns sont blancs et propriétaires, les autres sont noirs et employés), mais qui s’établit également sur les événements vécus par ces deux familles – chacune de leur côté ou conjointement selon les cas – et qui se répondent toujours. Les situations des uns renvoient quasi systématiquement à celles des autres, les deux clans et leurs destins se croisant sans cesse, s’entremêlant même souvent, notamment par le biais de Ronsel et Jamie. Tout ce travail de mise en relation et en opposition rejoint au final ce que j’évoquais précédemment concernant la différence de traitement strictement cinématographique entre les McAllan et les Jackson.

J’en profite pour souligner l’impeccable photographie de ce film, qui aura valu à Rachel Morrison une nomination à l’Oscar dédié en 2018. Elle est en cela devenue la première femme à être nommée dans cette catégorie.

Quelques mots enfin sur le casting du film, lequel mérite amplement que l’on s’attarde dessus. Sans faire appel à d’immenses stars, Mudbound a su en effet s’attirer quelques indéniables talents parmi sa distribution et croyez bien que je suis le premier surpris à penser cela de Garrett Hedlund. L’acteur vu notamment dans Tron – L’Héritage ou cette autre production Netflix qu’est Triple Frontière livre ici une prestation de très bonne qualité. S’il serait sans doute exagéré de dire qu’il est brillant, Hedlund réussit toutefois à donner beaucoup de corps à son personnage de Jamie, octroyant à ce dernier une véritable force alors même qu’il est absent une bonne partie du film. Il en va d’ailleurs de même, avec des circonstances similaires, pour Jason Mitchell qui incarne quant à lui Ronsel Jackson, l’aîné de l’autre famille. Les deux acteurs forment par ailleurs un très joli duo, renforcé par la qualité d’écriture de leurs personnages respectifs et de la relation qui se noue entre eux progressivement, en vétérans qu’ils sont tous deux.

Garrett Hedlund fait ici figure de bonne surprise.

A côté de ces deux-là, je dois bien admettre que Jason Clarke, dans le rôle d’Henry McAllan, m’a un peu déçu en revanche. Si le comédien offre à son personnage les atours que le rôle exigeait, il n’en fait hélas rien de plus qu’une espèce d’antagoniste-malgré-lui, lequel évolue grandement dans l’ombre de cet autre protagoniste qu’est Pappy McAllan, le patriarche raciste et éminemment détestable campé comme je le mentionnais par Jonathan Banks. Cela faisait longtemps que je n’avais pas vu une telle ordure dans un film et il n’y a aucun doute à avoir quant à la grande part que joue Banks dans ce résultat final. Par l’attitude, par les regards, par le phrasé, l’acteur compose un homme froid et cruel qui s’avère au final être aussi haïssable qu’essentiel pour ce film dont il est l’un des grands atouts.

De son côté, la toujours très appréciable Carey Mulligan me laisse une impression en demie-teinte. Si j’ai toujours eu le goût de son jeu de manière générale (notamment dans le Gatsby de Luhrmann), je la trouve ici plus timorée dans l’ensemble. Alors que son personnage de femme tiraillée lui donnait un vaste champ pour s’exprimer, elle semble vouloir la plupart du temps s’en tenir au script dans ce qu’il a de plus strict, sans chercher à développer au-delà de ça. Seuls quelques instants tendraient à prouver le contraire, lors de quelques séquences où l’actrice l’emporte sur la seule interprète.
Mais de toute façon, la palme revient clairement au couple formé par Rob Morgan et une inattendue Mary J. Blige dans le rôle des parents Jackson. Ensemble, ils arrivent à donner toute leur saveur à leurs personnages respectifs de Hap et Florence. Sur le papier, il s’agissait là d’êtres éprouvés mais qui malgré tout cela réussissaient à conserver l’espoir, l’optimisme autant que possible et surtout une forme de douceur qui contraste toujours avec l’enfer dans lequel ils sont forcés de vivre. Morgan et Blige prennent la question à bras le corps, donnant l’impression de se sentir investi d’une mission à remplir qui dépasse la seule interprétation de deux rôles. Comme conscients de l’importance de ces deux personnages – non seulement au regard du film mais également au regard des véritables hommes et femmes dont ils s’inspirent – ce duo devient aisément la chose la plus touchante et la plus forte que le film ait eu à donner, le tout sans virulence mais tout au contraire avec une retenue noble qui finit d’asseoir ces deux protagonistes si essentiels.

Superbe Mary J. Blige !

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Ce fut donc là une excellente surprise. Une étape de plus sur le chemin qui sépare Netflix de son installation comme pourvoyeur de grands films et uniquement de grands films. Mudbound s’inscrit en effet dans cette lignée d’œuvres que le distributeur américain tâche d’établir comme de véritables standards, n’en déplaise à celles et ceux qui croient dur comme fer qu’un vrai bon film ne peut que passer au cinéma. Dee Rees signe ici un film qui ne sera certes pas fondateur en quoi que ce soit mais qui se veut aussi sincère que possible et surtout poignant. Maîtrisé sur le plan cinématographique seul, il se révèle également d’une finesse louable quant à son traitement des problématiques qu’il décide d’aborder. Je ne peux que chaudement vous le recommander.

3 réflexions sur “Mudbound, Dee Rees, 2017

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