Retour à la première partie

On l’a vu dans la première partie, le protopunk ne s’est pas fait en un jour. Comme tout courant musical, il est le fruit d’une évolution et sera lui-même la racine d’une autre. A la confluence du rock garage des années 1960 et des tendances contestataires d’un rock plus hippie, le tout sous le saint patronage de Little Richard, l’antichambre du punk s’est fondée sur nombre d’influences. Mais afin d’en parfaire les contours, il aura fallu que des artistes et des groupes mettent la main à la patte. A Détroit, dans le courant des 60s, deux formations vont mettre le pied sur l’accélérateur et apporter dans leur course folle les ingrédients majeurs qui donneront le punk durant la décennie suivante. L’un d’eux fut The Stooges, dont nous parlerons la prochaine fois. L’autre fut MC5, groupe rock’n’roll jusque dans la moelle des os et dont l’influence sur les punks à venir se niche aussi et surtout dans la philosophie révolutionnaire qui les anime.

Le MC5, c’est – comme bien souvent – une histoire de copains de lycée : Wayne Kramer et Fred Smith. Tous deux sont à la fois chanteurs et guitaristes dans leurs groupes respectifs, les Bounty Hunters et les Vibratones. Courant 1963-1964, lorsque les deux formations se retrouvent vidées de la plupart de leurs membres à la fin du lycée, les uns rejoignant l’université, les autres allant chercher du travail, Kramer, Smith et les autres survivants se réunissent sous l’étiquette des Bounty Hunters pour poursuivre l’aventure.

Rapidement, ils sont rejoints par un certain Rob Derminer, personnalité relativement connue dans l’underground de Détroit pour son investissement dans les milieux de gauche et la scène contre-culturelle locale. Initialement contacté par Kramer pour devenir leur manager, Derminer deviendra finalement leur bassiste, permettant donc à Fred Smith – qui avait repris la basse dans cette nouvelle itération des Bounty Hunters – de reprendre son rôle de guitariste. Cependant, le nouveau venu a beaucoup de mal à maîtriser ses lignes de basse et décide même de quitter le groupe à la veille d’un concert. La rupture ne sera toutefois pas longue et il revient quelques mois plus tard, en 1965, en qualité de chanteur. Wayne Kramer livre la version suivante de cette génèse dans un épisode de l’émission Tracks d’Arte, diffusé en 2015 :

Rob Tyner sur scène avec le MC5. Photo : Henrik Schütt

A l’aube de 1965, la formation se stabilise avec le line up définitif : Wayne Kramer et Fred Smith aux guitares, Rob au chant, Michael Davis à la basse et enfin Dennis Thompson à la batterie. C’est alors que tout change pour le groupe. Derminer sera d’ailleurs un élément central de cette mutation à l’œuvre. Lui-même change de nom pour devenir le Rob Tyner évoqué ci-dessus, proposant dans le même temps de rebaptiser le groupe en Motor City 5 (les cinq de Motor City, le surnom donné à la ville de Détroit), ce qui deviendra MC5 assez rapidement auprès de la presse et du public.

Les changements ne portent d’ailleurs pas que sur les noms et la musique des ex-Bounty Hunters évolue également à cette période, conservant en elle l’influence du garage 60s dont on a fait un tour d’horizon dans la première partie de ce dossier, mais en y adjoignant plusieurs choses. Une fureur renouvelée d’abord, une agressivité musicale nette qui évoque la naissance à venir du hard rock, évolution naturelle du rock garage et de la British Invasion, avec notamment Led Zeppelin, Deep Purple et Black Sabbath comme pionniers en 1968. Mais également d’autres influences des membres du MC5, cherchant notamment du côté du jazz et plus particulièrement du free jazz, auquel Fred Smith et Wayne Kramer s’intéressent beaucoup à l’époque, avec un goût particulier pour les œuvres de Sun Ra, célèbre pour ses compositions de free jazz expérimentales. Par ailleurs, le choix de pseudonyme de Rob Tyner n’est pas innocent, puisqu’il renvoie à McCoy Tyner, pianiste de John Coltrane, autre éminence du jazz.

MC5, circa 1965, avec un look très garage 60s. Photographe inconnu.e

C’est ce pot-pourri d’inspirations qui donnera véritablement son ton à MC5. Quelque chose que l’on retrouve énormément sur Kick Out the Jams en 1969, leur premier album, et sans doute aussi leur plus connu. Enregistré en live les 30 et 31 Octobre 1968 au Grande Ballroom de Détroit, où le groupe faisait globalement partie des meubles, l’album est un témoignage complet et efficace de ce qui anime le MC5. On y ressent d’une part l’importance de la performance en concert en tant que telle. Pied au plancher, le groupe y déroule son set avec une énergie folle, marquant une rupture nette en cette deuxième moitié des années 1960.

Car si les Beatles ou les Who par exemple avaient su remuer l’idée que l’on se fait d’un concert, en particulier par l’impact que cela avait sur le public, le MC5 va plus loin encore. Il ne s’agit plus seulement de jouer de manière déchaînée mais de totalement accompagner le caractère explosif de ce public qui se dresse devant eux. Les musiciens s’inspirent notamment de James Brown pour ce qui est de la façon d’habiter la scène. Le chanteur a en effet eu un impact énorme sur cette scène, ce qui nous est rappelé dans la deuxième partie (M-Z) du Nouveau Dictionnaire du Rock établi sous la direction de Michka Assayas en 2014 :

Cette influence de James Brown et, plus largement, des artistes de la Motown (également fondée à Détroit, rappelons-le), Wayne Kramer la confirme dans Tracks et en profite pour souligner que leur vision du rock’n’roll les placera en rupture par rapport à la mouvance hippie qui, dans les années 1960 et en particulier à partir de 1967*, cristallisait l’essentiel de la contestation par la musique.

*1967 est l’année du Summer of Love, considéré comme le temps
majeur du mouvement hippie, avec San Francisco comme épicentre

La musique de MC5 se veut donc inscrite dans cette ligne, avec des sonorités beaucoup plus agressives que ce que la côte ouest des Etats-Unis propose alors, en héritage des expérimentations évoquées dans la précédente partie de ce dossier. Le groupe compose ainsi un rock’n’roll déchaîné, plus vibrant qu’il ne l’a jamais été, pas encore tout à fait hard, ni punk, mais foncièrement engagé dans un sillon tumultueux et chaotique.

Du reste, nous n’en sommes pas encore au stade de la véritable violence sonore recherchée ensuite par Iggy Pop et les Stogges, dont nous parlerons dans la troisième et dernière partie. Comme le disait Danny Fields dans le livre de témoignages Please, Kill Me (Gillian McCain et Legs McNeil, 1996) : « Ils ne faisaient pas exploser les barrières du rock’n’roll. Ça ne me dérangeait pas. C’était de l’excellent rock’n’roll sur une base de blues. L’énergie était géniale. »

Difficile de lui donner tort en réalité. Car si importants ou précurseurs puissent-ils être, les MC5 n’ont pas totalement retourné la table du rock’n’roll, contrairement aux Stooges peu après et au mouvement punk ensuite. La révolution musicale qu’apporteront ceux-là ou, dans d’autres champs du rock, Black Sabbath et Led Zeppelin, elle n’est en fin de compte qu’esquissée dans les chansons de MC5. On en ressent la hargne et la fureur, la conscience de vouloir et devoir aller plus loin, mais en effet, ce que l’on entend en écoutant Kick Out the Jams en 1969, c’est essentiellement cet « excellent rock’n’roll sur une base de blues » que Danny Fields évoquait. Dans chaque pore de chaque chanson se niche bel et bien cette essence brute et l’influence des groupes et artistes qui ont précédé.

Wayne Kramer sur scène avec MC5 à Ann Arbor en 1969. Photo : Leni Sinclair

On ira même jusqu’à noter des similarités entre certains morceaux et ceux d’autres formations. Ainsi Come Together rappellera sans détours le riff lourd de I Can See for Miles des Who (1967), tandis que I Want You Right Now évoque une version alourdie de l’interprétation de Wild Thing des Troggs en 1966. Enfin, la construction du refrain de Rocket Reducer No. 62 (Rama Lama Fa Fa Fa) n’est pas sans faire écho à Gimme Some Lovin’ de The Spencer Davis Group (1966).

C’est cela notamment qui leur vaudra d’être particulièrement critiqué par le célèbre Lester Bangs. Pour son tout premier texte dans le magazine Rolling Stone, et avant de se rétracter quelques années plus tard, Bangs vilipende en effet le MC5 avec véhémence pour ce qu’il identifie comme un manque d’inspiration flagrant ainsi que des compositions qui flirteraient avec le plagiat de celles des Who en particulier.

Quant au blues et au jazz, on retrouvera le premier – au-delà des sonorités générales de l’album – dans la reprise de Motor City is Burning de John Lee Hooker, puis le second avec Starship, composé autour d’un poème de Sun Ra. Cet ultime morceau de l’album fait d’ailleurs figure d’exception au sein du set, proposant une longue pièce d’un peu plus de huit minutes où les musiciens s’attachent à livrer quelque chose de plus expérimental que le reste, en accord donc avec les influences free jazz qui prédominent cette ultime piste.

Leur deuxième album, Back in the USA (1970) confirme cette tendance en livrant un ensemble rock’n’roll des plus efficaces, à l’instar de leur troisième opus, High Times (1971). Bien que ce dernier soit à mon sens moins réussi (il sera par ailleurs leur album rencontrant le moins de succès), il n’en demeure pas moins que les racines rock s’expriment sans cesse avec toute leur force. Back in the USA en particulier témoignera de cet engagement musical prononcé à travers des morceaux comme Teenage Lust ou Looking at You, tout cela avec comme point d’orgue une excellente reprise – ô surprise – du Tutti Frutti de Little Richard.

En tâchant de prendre une vue d’ensemble sur les choses, ce qui ressort finalement avec MC5, c’est que même s’ils sont à juste titre considérés comme à l’avant-garde du courant punk, c’est moins pour leur façon d’entamer ce virage musical que pour leur positionnement politique (nous y reviendrons ensuite). Car côté musique (à proprement parler ou dans l’attitude connexe), le MC5 est avant tout un groupe de rock’n’roll pur jus, marquant un pas en avant supplémentaire après les groupes de garage qui pullulent à la même période et avant l’enragement qui va saisir les futurs Ramones, Clash ou Sex Pistols.

On pourrait caricaturer à gros traits en voyant d’abord en leur musique un sorte de « rock’n’roll pour rockeurs gominés ». Pardonnez l’image mais elle me vient de la façon dont Kathy Asheton (sœur de Ron et Scotty, membres des Stooges) puis Wayne Kramer lui-même présentent les MC5 tels qu’ils étaient à leurs tout débuts, dans le livre Please, Kill Me :

Pas vraiment hippies comme ceux de Californie, pas encore véritablement punk, les MC5 creusent un entre-deux marqué par la réappropriation totale de leurs influences. Du punk prochain, ils arborent tout de même déjà un état d’esprit populaire, ouvrier, conscients de la classe sociale dont ils proviennent et qu’ils veulent revendiquer et mettre en lumière afin de la pousser à se défendre. Ils sont « les cinq de Motor City », la ville industrielle et ouvrière par excellence, et ce n’est pas pour rien. Mais derrière leur aura de voyous et de délinquants juvéniles, les MC5 sont avant tout des rockeurs de grand talent.

MC5 en concert au West Park d’Ann Arbor en 1969. Photo : Leni Sinclair

Leur rock’n’roll à haute énergie se caractérise alors par la présence animale de Rob Tyner au chant. Celui qui fut le bassiste du groupe pour une période des plus brèves s’impose comme un frontman charismatique, habité et talentueux. Inspiré par les chanteurs afro-américains, le blues, le rhythm’n’blues et le gospel, Tyner se fait prêcheur rock’n’roll et occupe l’espace avec une présence hors normes que ses performances vocales nourrissent avec une force qui dépasse ce que les chanteurs garage avaient pu proposer quelque temps auparavant. A ses côtés, l’exceptionnelle présence de Wayne Kramer permet également au groupe de se parer d’une guitare comme on n’en pas encore entendue alors. Car si Kramer s’inscrit dans la lignée des guitaristes apparus dans les années 1960, composant des riffs de rock pur et dur tout en s’intéressant à la manière de renouveler la pratique de l’instrument, à son utilisation au sein d’une formation rock, il se veut aussi être un guitar hero parmi les plus décisifs de cette génération. Malheureusement à mon sens, il sera postérieurement souvent mis dans l’ombre de ses homologues de l’époque, qu’il s’agisse de Jeff Beck, d’Eric Clapton, de Jimi Hendrix ou encore de Jimmy Page.

Photo : Michael Ochs

Dans tous les cas, le MC5 se taille très vite une solide réputation. Celle-ci, ils la doivent évidemment à leurs concerts, dont l’intensité ébranle toute la région et suscite un engouement communicatif au sein de la jeunesse d’alors. Kick Out the Jams en sera évidemment le témoignage impeccable, livrant un album où tout s’enchaîne à une vitesse impressionnante, chaque titre chassant le précédent sans reprendre son souffle. Passant donc à la vitesse supérieure par rapport aux éminents groupes garage que peuvent être les Kingsmen et tous leurs semblables, MC5 place tout un cran plus haut.

La musique donc mais aussi l’attitude, le contenu. Des chansons comme Borderline ou I Want You Right Now seront par exemple beaucoup plus explicites dans leur approche de la sexualité (et volontiers machistes). Quitte à choquer, le groupe veut carrément jouer la carte de la provocation pure et simple, les derniers moments de I Want You Right Now étant tout entiers dédiés à illustrer un acte sexuel en musique. L’esprit de rébellion du MC5 n’est pas là que pour marquer un choc générationnel : c’est un acte de révolte. Et chaque concert sera l’occasion de le mettre en lumière, de « kick out the jams » (« tout envoyer balader »).

Loin de n’être qu’un groupe garage de plus dans les années 1960, la formation détroitienne va s’engager dans une voie de plus grand bouleversement encore que les groupes qui les ont précédé. Un choix de radicalité qui va les ériger, a posteriori, en piliers d’un rock enragé et contestataire dont se revendiqueront dans les décennies suivantes autant les Ramones que Rage Against the Machine notamment. MC5 a à cœur d’utiliser la musique comme le vecteur d’un message. Il n’est plus seulement ici question de secouer l’audience en lui apportant quelque chose de nouveau et de provocant par rapport aux standards en vigueur mais bien d’utiliser cette énergie créative à bon escient, d’en faire le porte-voix d’une génération qui commence à aller au-delà du choc générationnel pour prendre sa part dans le débat social d’alors. Conditions de vie, guerre au Vietnam, tout cela formera le terreau dans lequel MC5 plantera les graines d’une révolution désirée. Et pour cela, il aura fallu l’influence d’un homme, que l’on entend en ouverture de l’album Kick Out the Jams : John Sinclair.

John Sinclair en 1968. Photo : Leni Sinclair

John Sinclair était un auteur, poète et activiste dont l’aura a été fondamentale dans les mouvements contestataires des années 1960. Ses premiers faits d’armes en tant qu’activiste se feront pour l’essentiel par des participations à différents magazines et journaux underground (notamment Fifth Estate ainsi que le Ann Arbor Sun, qu’il a cofondé avec sa femme Leni). A l’époque, il rédige non seulement déjà des poèmes mais aussi des chroniques musicales lui permettant de défendre la scène jazz d’avant-garde ainsi que la scène rock et en particulier celle de Détroit (Sinclair étant originaire de Flint, à quelques kilomètres au nord-ouest de Détroit).

Figurant parmi les figures de proue du mouvement hippie, prônant tout à la fois la révolution culturelle et sociale, il s’inscrit dans une mouvance partagée notamment avec le mouvement Yippie (Youth International Party) fondé par Abbie Hoffman, Anita Hoffman, Jerry Rubin, Nancy Kurshan et Paul Krassner, dans un contexte où les initiatives anti-guerre* et, par extension, anti-capitalistes et anti-impérialistes se multiplient. C’est dans cette philosophie qu’il crée notamment Trans-Love, une communauté installée d’abord à Détroit puis à Ann Arbor, consistant en deux maisons côte à côte accueillant toute une population de hippies, musiciens, libre-penseurs et autres activistes politiques.

*Nous sommes à l’époque en pleine Guerre du Vietnam,
dans laquelle les Etats-Unis s’enlisent de plus en plus
tout en continuant d’envoyer des milliers
de jeunes américains combattre

De fait, John Sinclair est une personne qui dispose d’une voix qui porte énormément dans les milieux contestataires ou au moins underground, desquels les MC5 ont toujours été proches. Or, le groupe comprend rapidement que même s’ils ne font pas partie de la même frange que les hippies californiens, le mouvement est promis à un bel avenir lorsqu’ils éclot véritablement au milieu des années 1960. Dans Please, Kill Me, Wayne Kramer évoque ce point sans détours :

Afin de se rapprocher dudit « hippie en chef », le groupe va donner un concert à l’occasion d’une fête organisée pour célébrer la sortie de prison de John Sinclair en 1966, lequel avait été condamné à six mois fermes pour possession de marijuana. Etonnamment cependant, lorsqu’ils dédient une chanson à John Sinclair lors de leur passage sur scène, la chose est mal prise, à tel point que la compagne de ce dernier – Leni Sinclair – débranche les amplis. Mal pris par le groupe, ce que l’on comprendra sans peine, l’incident amènera Wayne Kramer à s’expliquer avec John Sinclair lui-même. Il n’y aura aucune dispute : les deux hommes partagent un joint, s’entendent à merveille et Sinclair devient le manager de MC5. C’est sous sa houlette que la formation va alors peu à peu se transformer en un groupe militant, propagandiste et révolutionnaire.

MC5 et une partie de leur entourage, notamment John Sinclair (tout à droite avec la moustache et des lunettes). Photo : Leni Sinclair

Le contexte politique et social de l’époque va de toute façon les amener à développer une conscience politique forte, au-delà de la seule influence de John Sinclair et de sa communauté. En 1967 notamment éclatent les émeutes raciales de Détroit, événement qui les a poussé à quitter la ville pour aller vivre à Ann Arbor. Déclenchées par une descente de police dans un bar clandestin fréquenté exclusivement par des Afro-américains, ces émeutes mettront la ville à feu et à sang durant cinq jours, amenant à un état d’insurrection et à l’intervention de la garde nationale dans un élan de répression violente. Au terme de ces sanglantes journées, 43 personnes ont été tuées, dont 33 Afro-américains (parmi lesquels 24 ont été tués par la police ou la garde nationale). On dénombre également près de 1200 blessé.es ainsi que 7231 arrestations parmi lesquelles 703 enfants et adolescents dont le plus jeune avait 4 ans.

Suite à ce triste épisode (que Kathryn Bigelow avait durement relaté dans son film Detroit en 2017), les membres du MC5 et la communauté de Sinclair déménagent à Ann Arbor, s’installant dans deux bâtiments de la cité universitaire. C’est en ces lieux que la communauté prend véritablement forme et développe son fonctionnement :

Affiche du Festival de la Vie, août 1968

L’année suivante, un nouvel événement va précipiter encore un peu plus l’enracinement politique du groupe. MC5 est en effet appelé à jouer au Festival de la Vie, à Chicago. Ce dernier est un grand événement organisé par le mouvement Yippie, sous la houlette d’Abbie Hoffman, en marge de la convention nationale démocrate qui doit se tenir dans la ville du 26 au 29 août 1968. Pour MC5, à côté des convictions politiques, le festival est aussi perçu comme une excellente façon de se faire connaître.

Nous sommes en 1968 et le groupe n’a pas encore sorti son premier album et a encore moins réussi à percer hors de Détroit malgré leurs quatre ans d’existence. L’idée est donc de profiter de l’événement non seulement pour porter leur message mais aussi pour se faire remarquer, considérant qu’un public nombreux est attendu et que la présence de journalistes devrait leur permettre de se faire de la publicité. John Sinclair de son côté envisage le concert comme une action politique de premier ordre, comme rappelé dans Guitar Army, ouvrage compilant un grand nombre de ses écrits :

Toutefois, le Festival de la Vie sera une déconvenue à plus d’un titre, en raison de la répression violente que le maire et la police de Chicago vont faire s’abattre sur les manifestants présents ce jour-là. Pendant le concert en effet, les forces de l’ordre vont charger l’ensemble des personnes rassemblées à Lincoln Park. S’en suivront de nombreux affrontements dans la ville et l’arrestation des leaders Rennie Davis, David Dellinger, John Froines, Tom Hayden, Abbie Hoffman, Jerry Rubin, et Lee Weiner, les fameux « sept de Chicago » dont le procès fut retentissant. Aaron Sorkin en livrera notamment une adaptation en film sur Netflix avec Chicago Seven en 2020.

Cette attaque policière, les MC5 ont été aux premières loges pour y assister, eux qui étaient en train de jouer sur scène au moment où tout a éclaté :

Alors même que le concert est en cours, des « agents provocateurs de la police » – d’après Wayne Kramer – provoquent des bagarres dans le public, jusqu’au point de rupture. Abbie Hoffman monte sur scène alors que le groupe est toujours en train de jouer, s’empare du micro pour prendre la parole et c’est à ce moment-là que les MC5 comprennent qu’il vaut mieux se tirer, non seulement pour échapper à l’émeute qui s’apprête à éclater, mais aussi pour éviter les ennuis avec la police étant donné qu’ils s’étaient tous défoncés aux space cakes avant le concert.

Le camion juste derrière la scène, ils ont entassé le matériel aussi vite que possible et ont pris la poudre d’escampette en coupant à travers champs dans le parc. Au moment de partir, ils croisent les membres de The Up qui arrivent tout juste et à qui ils recommandent de vite faire demi-tour. Le MC5 restera dans l’histoire comme le seul et unique groupe à avoir foulé la scène ce jour-là, le chanteur folk Phil Ochs, pourtant présent n’en ayant pas eu l’occasion de son côté.

Mais au-delà de la violence policière, cette date sera aussi une forme de désillusion pour les membres du MC5, le concert n’ayant jamais atteint l’ampleur espérée. Pour cause : la plupart des artistes annoncés n’ont même pas fait le déplacement. Tant Janis Joplin que les Stooges étaient également prévu mais aucun n’est venu à Chicago. Pour le MC5, la philosophie hippie en prend un coup dans l’aile :

C’est dans la foulée de cette déception que le MC5 va rompre définitivement avec le mouvement hippie « classique » pour s’orienter dans une approche qui aura beaucoup plus à voir avec l’anarchisme révolutionnaire pur et dur. Réunis sous l’égide de Trans-Love et de John Sinclair, le groupe va très rapidement devenir un organe au sein d’une organisation plus vaste et très politisée : les White Panthers.

Des membres des White Panthers devant la maison du 1520, Hill Street à Ann Arbor en 1970. Photo : Leni Sinclair

Le White Panther Party est un mouvement fondé par John et Leni Sinclair ainsi que Pun Plamondon, lequel était un activiste radical connu, le tout premier hippie à faire officiellement partie des 10 personnes les plus recherchées par le FBI en son temps. Si la paternité de l’organisation revient à ces trois personnalités, l’origine exacte demeure assez floue. Si l’on en croit Wayne Kramer par exemple, les White Panthers découlent du fanclub du MC5, initialement nommé Club Social et Athlétique du MC5.

Une autre version, plus officielle celle-ci, consiste à affirmer que la naissance des White Panthers est une réponse à un entretien paru dans la presse de Huey P. Newton, cofondateur des Black Panthers. Ce dernier affirmait que si les Blancs souhaitaient aider les Afro-américains dans leur lutte, il leur fallait s’organiser en écho aux Black Panthers. Pour Newton, son organisation visait à défendre les populations noires américaines face au gouvernement et il semblait évident qu’un mouvement similaire devait naître en parallèle, cette fois-ci en faveur des populations blanches prolétaires. C’est ainsi que, le 1er Novembre 1968, un peu plus de deux mois après les événements de Chicago, les White Panthers voient le jour.

Pour John Sinclair, cette organisation n’est que la suite logique du fiasco du Festival de la Vie. Car là où les membres du MC5 y ont trouvé une perte de foi vis-à-vis du mouvement hippie – dont l’aspect contestataire leur est alors apparu très limité, pour ne pas dire timoré -, Sinclair y a vu une confirmation que sa lutte et celle de ses semblables était prise au sérieux, comme il le précise dans Guitar Army :

Danny Fields (à droite) en compagnie de Joey Ramone lors d’un concert de Lou Reed en 1984. C’est Fields qui a notamment découvert les Ramones. Photo : Ebet Roberts

Surtout, du point de vue de Sinclair, tout s’aligne pour enfin permettre au MC5 de lancer cet « assaut total » sur la culture qu’il prône sans cesse.

Car au-delà du lancement des White Panthers, MC5 signe deux mois plutôt un contrat avec Elektra qui va leur permettre d’enregistrer et sortir un album. Danny Fields les a en effet repérés lors d’un concert au Grande Ballroom, lors duquel il a également découvert The Stooges, qu’il fera signer aussi chez Elektra en même temps. Danny Fields, figure majeure du rock underground et alternatif des années 1970 en particulier, était le freak de service chez Elektra. Comprenez par là que son boulot consistait à dénicher ce genre de groupes, des formations qui parlent à une nouvelle frange de la jeunesse, afin de sortir le label de ses champs habituels (plutôt folk mais aussi de plus en plus psychés avec The Doors notamment, signés quelque temps auparavant).

Ce faisant, Danny Fields est aux premières loges pour voir le monde des MC5 évoluer en cette toute fin des années 1960 :

Car le mouvement des White Panthers, à l’instar de leurs homologues des Black Panthers, est un mouvement armé. Son objectif est d’être un organisme révolutionnaire au sens strict du terme, portant les MC5 comme propagandistes de premier plan. Tout est alors organisé en ce sens, à commencer par l’attribution de nombreux rôles de « ministres » au sein du mouvement. Ainsi Pun Plamondon sera-t-il Ministre de la Défense, John Sinclair à l’Information et Wayne Kramer à la Culture. L’idée sous-jacente est de constituer un véritable contre-pouvoir prêt à se battre afin de renverser l’ordre établi.

Sous l’ère des White Panthers, le MC5 n’est donc plus seulement un groupe qui veut bousculer le statu quo culturel et social. C’est une formation qui se met en ordre de marche afin de mobiliser pleinement la jeunesse. Dès lors, chaque concert du groupe s’ouvre par un discours révolutionnaire. Leur premier album, Kick Out the Jams en 1969 donc, s’ouvre ainsi sur des paroles de John Sinclair lui-même qui harangue le public : « Frères et sœurs ! Le temps est venu pour chacun d’entre vous de décider si vous allez faire partie du problème ou si vous allez faire partie de la solution ! »

MC5 et John Sinclair en armes et en instruments. Photo : Leni Sinclair

Au-delà des paroles, les concerts du MC5 deviendront aussi l’occasion de provocations toujours plus nombreuses. John Sinclair rappelle par exemple dans Guitar Army comment le groupe avait prévu de brûler un drapeau américain sur la scène du Grande Ballroom. L’idée étant remontée aux oreilles du propriétaire des lieux, ce dernier menaça d’appeler la police au moindre débordement de ce genre. Le drapeau n’a donc pas brûlé…mais au lieu de ça, il fut déchiqueté sous les acclamations de l’audience et remplacé par une immense bannière sur laquelle figuraient le terme freak en lettres capitales ainsi qu’une grande feuille de marijuana.

Avec les White Panthers et John Sinclair, les MC5 ne plaisantent plus. Il s’agit véritablement de renverser le système américain, en particulier par la culture. Le communiqué du 1er Novembre 1968 annonçant la création du mouvement est clair sur ce point en affirmant que le parti a un programme qui « prône la révolution culturelle via un assaut total sur la culture, un assaut utilisant tous les outils à disposition, toutes les énergies et tous les médias. »

Le mot d’ordre des White Panthers est la liberté et tous les moyens sont bons pour y parvenir. Ce programme par ailleurs, il se décline en 10 points :

  • « Soutien sans condition au programme/plateforme en dix points du Black Panther Party »
  • « Prise d’assaut de la culture par tous les moyens nécessaires, incluant le rock & roll, la dope et l’amour libre »
  • « Libre-échange des énergies et des biens matériels : nous exigeons la fin de l’argent ! »
  • « Nourriture, habits, logement, dope, musique, corps, soins médicaux : tout cela doit être gratuit. Pour tout le monde ! »
  • « Accès libre aux médias d’information : libérons la technologie de l’avidité de tous les salopards cupides ! »
  • « Libération du temps et de l’espace pour tous les êtres humains : supprimons toutes les limites artificielles ! »
  • « Libération de toutes les écoles et de toutes les structures du pouvoir : débarrassons-nous des règles corporatistes et rendons les bâtiments au peuple une bonne fois pour toutes ! »
  • « Libération de tous les prisonniers partout : ce sont nos camarades ! »
  • « Libération inconditionnelle de tous les soldats : plus jamais d’armées de conscrits ! »
  • « Débarrassons le peuple de ses « leaders » bidons : tout le monde est un leader. La liberté signifie que tout le monde est libre ! Tout le pouvoir au peuple ! »

Dans cette optique, le parti s’arme donc, Kramer évoquant dans Please, Kill Me un arsenal qui comptait entre autres des fusils, mitraillettes, pistolets et canons sciés, ainsi que des entraînements dans les bois alentours. De son côté Pun Plamondon, qui sortait de prison pour possession de marijuana, a notamment lancé une bombe sur un bureau de recrutement de la CIA, installé dans l’université du Michigan. Aucune victime ne sera à déplorer, hormis le trottoir, mais l’action est un témoignage de l’engagement dont chaque membre du White Panthers Party est censé faire preuve.

De gauche à droite : Pun Plamondon, Ministre de la Défense ; John Sinclair, Ministre de l’Information ; Wayne Kramer, Ministre de la Culture. Photo : Leni Sinclair

Du groupe gentiment hippie mais amateur de voitures de courses, le MC5 a donc évolué pour se forger une nouvelle aura, celle d’un groupe aux intentions révolutionnaires et qui va mettre sa musique au service de la cause. Dans Guitar Army, John Sinclair érige la formation en hérauts de la lutte, sinon en prophètes :

Pour autant, les engagements politiques et radicaux du MC5, si sincères aient-ils pu être, ne seront qu’un engrenage de la chute qui les attend, entre dérives sexistes et embrouilles avec Elektra.

« Les MC5 étaient au-delà de l’autodérision, ils étaient une parodie. Ils se comportaient comme des voyous noirs avec des guitares. […] Au fond, les Stooges étaient pareils – une bande de sales types, mais gentils entre eux. Je ne saurais dire à quel point l’engagement politique du MC5 était vraiment sérieux, mais ce qui est sûr, c’est que je ne l’ai pas senti. » C’est en ces termes qu’Iggy Pop parle des aspects révolutionnaires du MC5 dans Please, Kill Me. Bien que le groupe ait largement misé sur son aura contestataire et ses appels à renverser l’ordre établi de la société américaine et capitaliste, cet engagement politique aura laissé plusieurs observateurs de l’époque circonspects. Iggy Pop et ses Stooges par exemple auront eu beaucoup de mal à y voir quelque chose de sérieux mais c’est également le cas de Danny Fields, qui s’interroge beaucoup sur l’orientation du groupe en la matière et voit surtout en les White Panthers un simple ersatz des Black Panthers :

Wayne Kramer, fusil et guitare dans le dos. Photo : Leni Sinclair

Mais surtout, déjà à l’époque, ce qui frappe c’est le sexisme qui règne au sein de cette communauté. On voit pourtant portées haut les valeurs de liberté totale, d’amour libre, on voit – comme le précisait Danny Fields – les femmes porter les armes et les cartouchières tout comme les hommes. Mais ce que l’on voit aussi quand on se rend auprès des White Panthers, ce sont des femmes qui n’ont pas leur mot à dire.

Pour Danny Fields, le contraste entre les valeurs mises en avant et la réalité des faits au sein de la communauté est flagrant. Il raconte dans Please, Kill Me comment les femmes étaient tenues à l’écart des hommes, soulignant par exemple le fait qu’elles leur préparaient les repas pour quand ils rentraient de concert mais qu’ils mangeaient sans elles. « Ils rentraient à la maison et frappaient sur la table comme des hommes des cavernes. Tandis que les femmes étaient très calmes. On n’était pas supposé entendre parler d’elles. Chacune était censée s’occuper placidement de son homme. »

De son côté, Kathy Asheton n’y va pas par quatre chemins dans sa description des choses, affirmant dans le même ouvrage que « ces nanas étaient des soumises de premier ordre : moi je me pointais avec envie de faire la fête, toute pomponnée pour sortir, et elles étaient toutes à genoux en train de frotter le sol. Je trouvais qu’elles étaient dingues de se laisser traiter comme ça. » Selon elle, le problème vient essentiellement de John Sinclair, qu’elle qualifie tout bonnement de porc tout en l’accusant d’avoir intoxiqué les membres de MC5 avec « ces stupidités politiques. »

Wayne Kramer revient lui-même, tardivement, sur ce sérieux problème en affirmant :

Du reste, ce n’est pas cette honteuse contradiction qui va jeter le MC5 et ses idéaux dans le précipice. Le fait est qu’à compter de la fin 1968, les choses vont rapidement s’enchaîner pour entraîner le groupe vers sa chute et ce n’est pas la sortie de Kick Out the Jams en Février 1969 qui changera quoi que ce soit, au contraire. Ce dernier réussit même plutôt bien son entrée (malgré la critique mitigée) et séduit un public qui l’emmènera jusqu’à une honorable mais pas non plus flamboyante 30ème place des charts. Il sera cependant l’objet d’une controverse qui coupera net la relation entre le groupe et Elektra.

Le Fillmore East existera de 1968 à 1971, fermant face à la concurrence grandissante de salles de plus en plus nombreuses et grandes. Photo : Amalie R. Rothschild

Mais avant cela, remontons à Décembre 1968 et rendons-nous à New York, en un lieu où les convictions révolutionnaires des MC5 seront bouleversées par bien plus dangereux qu’eux. Jac Holzman lui-même, fondateur et patron d’Elektra, réussit à négocier un concert du groupe au Fillmore East. La salle, située dans l’East Village, est un lieu très particulier à cette époque. Tout juste ouverte – elle a été inaugurée à peine neuf mois plus tôt – elle est occupée une fois par semaine, avec l’accord de Bill Graham qui gère les lieux, par une communauté radicale du quartier répondant au doux nom de Motherfuckers.

D’inspiration d’abord dadaïste et situationniste, il s’agit d’une communauté anarchiste des plus enragées, fondée en 1966 et connue pour ses actions directes. Je ne fais pas trop long, mais on parle ici de personnes violentes qu’Abbie Hoffman, leader des Yuppies, qualifiera de « pire cauchemar des classes moyennes ».

Le MC5 avait déjà eu affaire aux Motherfuckers lors d’un concert à la Boston Tea Party, le 12 Décembre 1968. Juste après que le groupe a ouvert la soirée pour Velvet Undeground, un membre de la communauté est monté sur scène et a commencé à haranguer le public présent, les incitant notamment à brûler les lieux et à prendre la rue sans plus attendre. Victimes collatérales de ce happening, les MC5 furent bannis par les organisateurs.

Six jours plus tard, à New York donc, le groupe retrouve les Motherfuckers directement dans leur antre du Fillmore East. L’idée, compte tenu des affinités politiques et révolutionnaires imaginables entre le groupe et ces anarchistes, est d’offrir le concert aux membres de cette communauté et ce sont pas moins de 500 tickets qui vont être prévus pour cela. Cependant, tout va se conjuguer pour créer une ambiance délétère, à tel point que la soirée finira en émeute avant même que MC5 ne joue la moindre note.

Affiche du groupe radical new-yorkais Black Mask, réalisée en 1967. La mention « Up against the wall motherfucker » donnera leur nom complet aux Motherfuckers

Premier problème, il est compris le jour-même du concert que les tickets ont été enfermés dans un bureau du Fillmore East, auquel ni le groupe, ni Danny Fields n’ont accès. Bloqués à l’extérieur du bâtiment en attendant que les billets soient récupérés, les Motherfuckers font monter la tension. Cette dernière redouble lors que Fields a la très mauvaise idée de commander une limousine pour emmener le groupe sur les lieux. Symbole parmi tant d’autres de l’opulence capitaliste, la voiture enragera les anarchistes de l’East Village qui s’en prennent alors directement au groupe, qui se fait copieusement insulter, chahuter et traiter de traîtres.

Une fois sur scène, Rob Tyner jette de l’huile sur le feu en affirmant que le MC5 est venu à New York pour le rock’n’roll et non pour la politique. Goutte d’eau faisant déborder le vase, cette affirmation déclenche une émeute et le groupe se retrouve encerclé par la foule au milieu de la salle tandis que les Motherfuckers commencent à détruire le matériel. Wayne Kramer, dans Please, Kill Me, raconte que, caché derrière le rideau de la scène, il a vu des couteaux commencer à transpercer le tissu. La communauté reproche au groupe son hypocrisie vis-à-vis de ses postures révolutionnaires, qu’ils donnent l’impression de ne pas assumer et de ne porter que dans une forme de posture.

Les actes de violence se multiplient et Kramer échappe de peu à un coup de couteau dans le dos. Le groupe n’a d’autre choix que de prendre la fuite pour sa survie. Mais même une fois dans la voiture pour repartir, les Motherfuckers grimpent dessus pour empêcher le départ. Dans l’émeute, Bill Graham s’est pris un coup de chaîne sur le nez et a accusé Rob Tyner de le lui avoir asséné. Ce n’était de toute évidence pas le cas mais il a quand même placé le groupe sur liste noire de l’intégralité des lieux gérés par lui-même ou par ses amis du show business.

Bill Graham dans son bureau du Fillmore West de San Francisco, pendant californien de la salle de New-York, en 1969. Photo : Jon Brenneis

Au cœur de l’hiver new yorkais, l’incident de Fillmore East est un coup dur pour le groupe et ses idéaux révolutionnaires. Mis face à la réalité de la situation, le MC5 perd pied dans son engagement politique et commence doucement à s’en distancier. Et ce n’est que le début des problèmes.

Pochette de l’album « Kick Out the Jams »

Lorsque Kick Out the Jams sort en février 1969, il est certes bien accueilli par le public mais il va surtout faire l’objet d’une controverse en raison, coïncidence, du termes « motherfuckers ». Il faut savoir qu’au moment d’enregistrer l’album, sur la chanson éponyme, Rob Tyner ouvre le morceau en scandant : « Right now, right now… Right now it’s time to…kick out the jams, motherfuckers! ».

Or, dans l’Amérique de 1968-1969, « motherfuckers » sur un album produit par une grosse maison de disque, ça ne passe pas. Ni ici, ni ailleurs du reste. Il est donc convenu de proposer une version où le terme impossible est remplacé par « brothers and sisters », ce que l’on peut entendre sur le single paru en amont de la distribution de l’album complet. Sur ce dernier, le terme passe également à la trappe…sauf sur la pochette. En effet, le mot interdit est toujours lisible dans les notes et cela poussera certains distributeurs à refuser de vendre le disque. C’est notamment le cas de l’enseigne Hudson’s qui, non contente de refuser de proposer le disque dans ses bacs, menace également Elektra de ne plus vendre un seul album de son catalogue.

L’affiche qui scelle le sort de MC5 chez Elektra

La chose aurait sans doute pu se régler d’une manière ou d’une autre si les MC5 n’avaient pas pris les devants. Le groupe, en réponse au magasin, a publié en pleine page d’un magazine une publicité pour leur album, affichant très fièrement le terme « motherfuckers » accompagnant le tout d’un « Fuck Hudson’s » bien envoyé. On s’imagine mal la situation s’apaiser suite à ce coup d’éclat mais ce que le MC5 n’avait pas prévu, c’est qu’en plus d’avoir Hudson’s à dos, ils allaient désormais aussi avoir Elektra contre eux. Car en effet, sur la page du magazine figurait en bonne place le logo de l’entreprise, placé là sans son consentement et qui fut pris comme un adoubement de ce message par le label. Le résultat, c’est que la maison de disques et ses artistes se retrouvent lésés par l’action du MC5, les dirigeants d’Hudon’s conservant logiquement leurs positions vis-à-vis d’Elektra suite à cela. Le groupe n’ayant par ailleurs jamais vraiment percé et ne vendant pas tant que ça, l’équation a vite été résolue par Elektra : ils ont viré le MC5. Les deux albums suivants (Back in the USA, 1970 ; High Time, 1971) sortiront chez Atlantic, sous la houlette de Jon Landau (futur manager emblématique de Bruce Springsteen). Tous deux seront des échecs (Back in the USA sera 137ème des charts, le suivant encore plus bas), enterrant progressivement la carrière du MC5, dont la réputation était de plus en plus ternie. Dans tous les cas, pour Wayne Kramer, leur éviction d’Elektra est surtout un coup politique :

Mais même dans son propre camp, le groupe perd de son importance. Il y aura notamment une forme de rupture lorsque John Sinclair est de nouveau arrêté et condamné en 1969 pour avoir donné deux joints à une jeune femme qui accompagnait un policier sous couverture. Précisons que nous sommes alors sous la politique de Richard Nixon et dans un contexte de très forte lutte gouvernementale contre la marijuana, identifiée comme la drogue des hippies, donc des contestataires et des révolutionnaires.

Ceci étant, la condamnation de John Sinclair est particulièrement brutale : pour deux joints, il reçoit la peine maximale, à savoir 10 ans d’emprisonnement (il sortira toutefois de prison en Décembre 1971). La sévérité de cette sanction donnera lieu à de nombreuses manifestations, notamment le John Sinclair Freedom Rally, en 1971, auquel participent entre autres Bobby Seale des Black Panthers ainsi que John Lennon et Yoko Ono, mais pas MC5. Pour Sinclair, la trahison du groupe est évidente et il leur reprochera longtemps de l’avoir totalement laissé tomber.

John Lennon et Yoko Ono lors du John Sinclair Freedom Rally en décembre 1971. Photographe inconnu.e

Durant l’emprisonnement de Sinclair, le groupe se détache peu à peu des White Panthers et des idéaux révolutionnaires. Est-ce parce que leur mentor est derrière les barreaux ou bien est-ce en raison des récents événements ? Difficile à dire mais le fait est que les MC5 semblent se lasser de ce mode de vie. Ils se rendent compte que la volonté de Sinclair de les rendre « plus grands que Mao » va sans doute trop loin. Dennis Thompson ne s’en cache pas dans Please, Kill Me : « On nous traitait comme de bons petits communistes, mais moi, mon truc, c’était plutôt d’être batteur dans un super groupe de rock’n’roll ».

MC5 et John Sinclair lors de leur signature chez Atlantic avec Nesuhi Ertegün (vice-président du label) le 31 mai 1969. A ce moment-là, John Sinclair n’a pas encore été arrêté et les liens n’ont pas encore été rompus entre le groupe et leur manager. Photographe inconnu.e

La signature chez Atlantic les poussera de plus en plus à prendre leurs distances, notamment parce que, pour la toute première fois, ils gagnent de l’argent. Signés grâce à Danny Fields (lui aussi viré d’Elektra, en Janvier 1969), ils obtiennent de la part de leur nouveau label une avance de 50 000$ pour enregistrer, ainsi que 1 000$ chacun. Auparavant, le moindre sou touché par le groupe partait dans un compte centralisé qui permettait de payer les factures de la communauté. Les musiciens n’avaient rien qui leur soit personnel. Avec cet argent, le naturel des cinq membres du groupe est vite revenu au galop et chacun s’est offert une belle voiture (avec l’aide d’une caution de leurs parents respectifs). Pour John Sinclair et son entourage, c’est la trahison de trop : après Elektra, les MC5 se font virer des White Panthers pour idéaux contre-révolutionnaires.

Le désaccord entre le groupe et leur ancienne communauté est désormais acté. Un désaccord culturel, pour Dennis Thompson : « Tu comprends, on avait tous grandi dans l’ambiance des courses autos. Mais les voitures de sport et la bière ne vont pas très bien avec le riz complet et le zen. C’est là qu’il y a un désaccord. Ce n’est même pas un désaccord politique, c’est un désaccord culturel ». La révolution n’a pas eu lieu et, pour le MC5, il est évident qu’elle n’arrivera pas, pas avec Nixon et son « bastion de flics nazis qui veillaient » (dixit Dennis Thompson). Mais au fond, le constat final à dresser reste encore résumé dans celui fait par Ron Asheton des Stooges : « A la fin, les MC5 en ont eu marre de partager tout le temps ».


C’en est donc fini de MC5. En moins de 10 ans, le groupe a tout connu : l’underground de Détroit, les galères, la répression, les désirs de révolution, la lassitude d’une révolte qui donne le sentiment d’être en vain. La difficulté de se faire un nom, les ailes coupées en plein vol après leur premier album, le succès qui s’amoindrit avec les deux suivants. Quand arrive 1972, les cinq de Motor City sont lessivés et se séparent.

Au terme de la course, le constat semble amer pour le groupe mais, à l’époque, impossible de se rendre compte de sa véritable importance. Le MC5 n’a pas décollé à ce moment-là mais son héritage va se construire dans les décennies à venir. Leur force, leur rock’n’roll à pleine vitesse, leur apport franc et inédit de la politique dans le rock vont porter leurs fruits et inspirer des générations de musiciens, des Ramones – qui grattent leurs premiers accords quelque temps plus tard – aux Hives ou à Rage Against the Machine, qui reprend Kick Out the James sur leur album Renegades en 2000.

Le MC5 est mort, vive le MC5 !

Mais il reste encore une étape à aborder pour finir de dessiner les contours du protopunk de Détroit. Un autre groupe qui a grandi dans l’ombre des MC5, qui a ouvert pour eux et qu’on a peu à peu identifié comme le véritable parrain du punk : The Stooges. Mais ça, ce sera pour la prochaine fois !

Troisième et dernière partie du
dossier, à lire très bientôt !

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