« Les Sept de Chicago », Aaron Sorkin, 2020

Les Sept de Chicago, film historique/drame judiciaire d’Aaron Sorkin. Avec Sacha Baron Cohen, Eddie Redmayne, Yahya Abdul-Mateen II, Joseph Gordon-Levitt…

Le pitch : En 1968, Chicago accueille la Convention Nationale Démocrate. Autour de cet événement politique majeur se rassemblent divers mouvements de protestation portés par plusieurs figures contestataires de l’époque telles que Tom Hayden (E. Redmayne) ou Abbie Hoffman (S. Baron Cohen). Rapidement, les esprits s’échauffent et des émeutes éclatent. S’en suit un long procès où les différents leaders identifiés de ces mouvements protestataires seront mis sur le banc des accusés.

La critique : Que de temps a passé depuis la dernière fois où j’ai parlé cinéma sur ces pages ! A y regarder de plus près, il faut remonter à Avril dernier et mon article sur Mudbound de Dee Rees pour trouver le dernier papier en date traitant de septième art. Il faut bien avouer que le contexte n’a pas été favorable à des découvertes cinématographiques méritant un article ces derniers mois. Zéro séance de cinéma au compteur (je n’ai même pas vu Tenet !), je dois me rabattre sur les programmes d’OCS, Netflix et Disney+ pour dénicher de quoi causer cinoche. Et quand on a fait le tri entre ce qu’on a déjà vu mille fois et les nombreux films qui sont sympas sans plus – sinon nuls – on a vite fait le tour, hélas. Cela étant, Netflix aura cependant su m’apporter deux excellentes surprises ces dernières semaines. La première c’est Le Diable Tout le Temps (avec Tom Holland, Robert Pattinson ou encore Sebastian Stan), très bon film d’Antonio Campos mais dont je me verrais bien incapable d’écrire la moindre ligne à son sujet (regardez-le en tous cas, ça vaut vraiment le coup !). L’autre surprise est notre sujet de la semaine : Les Sept de Chicago, d’Aaron Sorkin.

Aaron Sorkin devant l’objectif d’Aaron Vincent Elkaim en 2015.

Du haut de ses deux films réalisés (dont celui dont je m’apprête à parler), Aaron Sorkin pourrait presque faire figure de cinéaste débutant. Et pourtant, cela fait bien longtemps qu’il évolue dans ce milieu, notamment en qualité de scénariste. C’est en effet à lui que nous devons les scénarios de très nombreux films parmi lesquels The Social Network de David Fincher, Steve Jobs de Danny Boyle, La Guerre Selon Charlie Wilson de Mike Nichols ou encore Des Hommes d’Honneur de Rob Reiner, son premier scénario qui lui vaudra une reconnaissance immédiate. Toujours dans de bons coups et accompagnant les projets de réalisateurs dont la renommée n’est globalement plus à prouver, Sorkin a su se trouver une place à Hollywood, celle du raconteur de faits de société et autres affaires judiciaires et politiques, sujets auxquels il n’a jamais eu peur de s’attaquer. C’est d’ailleurs également à lui que nous devons la série A la Maison Blanche, sur laquelle il officiait en tant que créateur/scénariste/producteur. Le Sorkin réalisateur, lui, n’est apparu qu’en 2017 avec Le Grand Jeu, biopic mettant en scène Jessica Chastain dans le rôle de Molly Bloom, ex-athlète devenue impératrice du poker dans des milieux plus ou moins bien famés. Trois ans plus tard, le revoilà donc derrière la caméra avec Les Sept de Chicago pour Netflix.

Bobby Seale, leader du Black Panther Party.

Le sujet de ce nouveau film est bien connu déjà. Il relate le procès desdits « sept de Chicago », à savoir sept hommes jugés pour leur participation à divers événements de protestation lors de la convention nationale démocrate de Chicago en 1968, événements qui ont conduit à l’explosion de plusieurs émeutes dans les rues de la ville cet été là. Ces émeutes sont marquées par une répression policière des plus violentes sous l’impulsion du maire de Chicago d’alors, Richard Daley. Le procès en lui-même fut un épisode judiciaire retentissant à l’époque, cristallisant tous les problèmes qui gravitaient autour de la révolte qui grondait aux Etats-Unis dans les années 1960. Bien qu’étant mis en place pour juger ceux qui étaient accusés d’avoir fomenté ces émeutes, le procès a évidemment très vite pris une dimension politique, opposant finalement de manière assez claire et nette l’establishment et ses vieux crédos à une nouvelle génération qui clame le changement et la révolution culturelle à pleins poumons. D’un côté, nous avons nos sept accusés : Abbie Hoffman, Jerry Rubin, David Dellinger, Tom Hayden, Rennie Davis, John Froines et Lee Weiner. Membres de différentes organisations de lutte (Youth Internation Party/Yippies, Students for Democratic Society…), ces sept-là sont également jugés en même temps que Bobby Seale, leader des Black Panthers. Néanmoins, ce dernier sera finalement jugé à part pour diverses raisons que le film se charge excellemment de préciser. En face se dresse le juge Julius Hoffman, idéale incarnation de cette Amérique passéiste qui cherche à faire taire la grogne qui se répand dans l’ensemble du pays.
Extrêmement important dans l’histoire de la lutte politico-culturelle à cette époque, à laquelle se mêlent autant la révolte socio-culturelle générale que l’opposition farouche à la Guerre du Vietnam et à la présidence Johnson, le procès aura à plusieurs reprises été porté à l’écran de différentes manières. Dès 1987, HBO l’illutre déjà avec Conspiracy: The Trial of the Chicago 8. En 2007, nous découvrons le documentaire animé Chicago 10, auquel succède le film de Pinchas Perry The Chicago 8 en 2011. L’événement est également relaté dans le biopic consacré à Abbie Hoffman, Steal This Movie!, en 2000. Le sujet des Sept de Chicago par Sorkin n’est donc absolument pas neuf mais il se trouve qu’il prend une résonnance toute particulière en 2020, dans un contexte où les Etats-Unis connaissent une émulsion de gronde populaire qui ressemble trait pour trait – et sur bien des sujets – à celle des 60s.

Les sept de Chicago en 1968, avec leurs deux avocats. Bobby Seale, jugé à part, est absent de la photo.

Sur le seul plan de la forme, Les Sept de Chicago s’apparente sans aucun souci au film judiciaire somme toute assez classique. Bien qu’à la croisée entre reconstitution historique, biopic et ce premier genre, le film d’Aaron Sorkin privilégiera sans cesse le traitement du procès par rapport au reste. Il convient donc de s’attendre, au moment de lancer le film, à une prépondérance évidentes des séquences allouées aux séances au tribunal. Les Sept de Chicago en devient alors assez verbeux, jouant sur les échanges entre les différentes parties, les réquisitoires et les plaidoiries. Fort heureusement et malgré tout, le scénario pèse chacun des mots qu’il emploie et attribue à ses différents protagonistes, en soulignant autant le sens que le nombre. Aaron Sorkin réussit en cela une sorte de petit exploit, celui d’un travail de synthèse terriblement efficace tant par sa capacité à aller toujours à l’essentiel que par son aptitude à ne jamais rien négliger, à ne jamais laisser d’éléments sur le côté car chacun est important pour la construction du procès et de sa reconstitution. Bien au contraire, les grandes lignes de ce dernier sont mises en scène avec une bien belle précision et une acuité tout à fait louable.

La procès étant bien entendu le cœur du film, ce dernier reprend pas mal de codes à son compte pour en livrer une mise en scène aussi propre que possible.

En cela, le film ne se contente pas de nous mettre en simples spectateurs et spectatrices mais bien en tant que membres du public présent au procès, à égal niveau avec les figurants qui en composent l’auditoire. Dans le même ordre d’idées, Sorkin n’oublie pas de nous accompagner dans le déroulement du procès, dont l’importance narrative est bien trop grande pour se permettre de perdre qui que ce soit. Le scénariste rend alors les choses aussi limpides que possible, omettant par exemple volontairement un jargon trop précis pour être entendu par des néophytes comme je peux l’être en la matière. Impossible alors de ne pas comprendre ce qui se joue dans ce tribunal, les différents coups assénés par les deux camps et les multiples armes judiciaires que chacun mettra à sa disposition pour remporter les débats. Par ce procédé, Sorkin réussit à construire un film d’une grande intelligence : aussi précis et minutieux que possible, il se montre en même temps très ouvert au grand public, ce qui ne fait que renforcer la qualité de l’histoire qu’il raconte et du message qu’il véhicule.

Mais attention, le film ne se contente pas de seulement nous montrer les séances du procès et ses à-côtés les plus directs (réunions hors tribunal, ce genre de choses). En vue de nous faire prendre connaissance des faits tels qu’ils se sont déroulés en amont de cette affaire judiciaire, Sorkin agrémente Les Sept de Chicago de nombreux flashbacks toujours judicieux mais dont on pourra peut-être parfois leur reprocher une insertion relativement maladroite. S’ils arrivent systématiquement à point nommé pour souligner un élément qui vient d’être dit ou expliqué, illustrant ainsi parfaitement le propos, ils manquent peut-être en certains instants d’une certaine finesse.
Semblant vouloir composer son film un peu à la manière des plus récentes œuvres d’Adam McKay (The Big ShortVice, mais sans les séquences face caméra où l’on s’adresse directement aux spectateurs), Aaron Sorkin tente de créer une dynamique où le passé et le présent se mêlent constamment, histoire de bien insister sur la concordance des différents événements et discours et de donner à l’ensemble une rythmique qui viendrait sans discontinuer ou presque souligner l’urgence de la situation et toute l’énergie qu’un procès pareil exige. Evidemment, cela porte ses fruits dans la plupart des occasions mais on y trouvera quand même quelques écueils bien malheureux qui, fort heureusement, sont suffisamment ponctuels pour ne pas entacher l’intégralité du tableau.

Si l’exécution des flashbacks est parfois trop précipitée, le fait d’avoir le procès comme socle permet cependant de très aisément raccrocher les wagons.

Il apparaît de toute façon de manière assez évidente qui si ce film jouit d’un travail de mise en scène tout à fait respectable, il brille cependant bien moins par celui-ci que par son propos. C’est dans les thèmes qu’il aborde qu’il va trouver non seulement toute sa valeur mais aussi toute son importance. Celle-ci, elle se cristallise dans la façon dont les problématiques soulevées par Les Sept de Chicago trouvent un écho dans le contexte politique et social actuel aux Etats-Unis.
Si le contexte de la Guerre du Vietnam n’est évidemment (et bien heureusement) plus d’actualité aujourd’hui (et encore, ça aurait presque pu être le cas il y a 10 ou 20 ans avec les guerres successives en Afghanistan et en Irak), la question de la contestation politique et d’une véritable volonté de renouvellement des modèles de société telle que portée dans les années 1960 trouve une résonnance considérable dans ce que nous observons en Amérique depuis des mois, sinon des années. Il va aussi sans dire que la question du traitement de Bobby Seale évoque sans détours (mais pas sans finesse) celle du mouvement Black Lives Matter, un rapprochement qui s’observe d’ailleurs très furtivement dans la simple réplique où l’avocat William Kunstler demande à Bobby Seale – pour des raisons que je tairai ici – s’il arrive à respirer, évocation évidente (sans que je puisse affirmer qu’elle est volontaire ou non) du tristement célèbre « I can’t breathe » (« Je ne peux pas respirer ») de George Floyd lors de son arrestation fatale il y a quelques mois.

Ce genre de plan, c’est toujours joli mais ça reste quand même un peu too much au fond.

De cette approche affirmée découle fatalement un ton partisan, ce qui ne faisait pas l’ombre d’un doute avant même de se lancer dans le visionnage du film.
Quiconque connaîtrait un peu la filmographie de Sorkin peut deviner qu’avec un sujet pareil, il ne va pas se contenter de faire dans la simple reconstitution froide et sans parti-pris. N’était-ce pas lui après tout qui dénonçait déjà Guantanamo avec quelques années d’avance dans le scénario de Des Hommes d’Honneur ? Et comment ne pas avoir en mémoire la façon dont il a glissé son aversion pour la guerre et la corruption dans La Guerre Selon Charlie Wilson ? Parallèlement, la seule présence d’un acteur comme Sacha Baron Cohen – dont l’engagement n’est plus à prouver depuis bien longtemps – pouvait laisser présager sans difficulté de ce ton. On pourrait alors se dire qu’en tranchant de manière trop vive en faveur des uns et au détriment des autres, la chose aurait pu s’avérer gênante, ou pataude. Ce serait mal connaître Sorkin encore une fois qui réussit à suffisamment bien mettre en balance les deux camps pour que l’empathie à l’égard des accusés s’effectue de manière très logique et naturelle. Toutes considérations politiques mises de côté, je ne me suis à aucun moment senti « forcé » de soutenir ces derniers, même s’il n’est pas faux non plus de dire que ce partisanisme entraîne quelques choix esthétiques plus ou moins lourdaux comme l’allure christique parfois donnée à certains personnages (et notamment Hoffman) ou cette ambiance un peu pompeuse que l’on observe au moment du rendu du verdict.

Ça peut paraître bizarre de dire ça mais regardez ce film au moins pour ses scènes d’émeutes, elles sont excellentes.

Attention cependant à ne pas me faire dire ce que je n’ai pas écrit : si le propos l’emporte sur la mise en scène selon moi, cela ne signifie nullement que cette dernière ne vaut rien. Comme je le disais plus haut, elle demeure même tout à fait respectable et l’on dénichera dans l’ensemble quelques excellentes choses.
Le montage des séquences d’émeutes est d’ailleurs sa meilleure qualité. Construites sur plusieurs temps, ces échauffourées jouissent d’un travail de finition remarquable qui les rendent encore plus prenantes et marquantes. Parmi ces temps, il y a celui des scènes où Abbie Hoffman raconte à sa façon la manière dont les événements se sont déroulés, celui du tribunal où les différents témoins se font également le relais de ces affrontements et enfin celui des émeutes en elles-mêmes. Cette fois-ci, le côté pataud des retours en arrière que je mentionnais précédemment est totalement absent. Sorkin monte ces scènes avec une technique irréprochable qui les construit systématiquement sur un crescendo redoutable et dont la musique de Daniel Pemberton ne fait que contribuer à la violence visuelle peu timorée de ces instants de sanglante guérilla urbaine. Sans se livrer à un exercice de reconstitution crue pour autant, le réalisateur offre à voir des scènes saisissantes.

Sacha Baron Cohen est parfait !

A cela s’ajoute enfin la distribution choisie pour jouer dans ce film dont les origines remontent d’ailleurs à la fin des années 2000 ! A l’époque, Steven Spielberg devait le réaliser et si Sacha Baron Cohen était déjà prévu dans le rôle d’Abbie Hoffman, ce devaient être Will Smith et Heath Ledger qui devaient respectivement camper Bobby Seale et Tom Hayden, faisant donc des Sept de Chicago un des derniers projets proposés au regretté interprète du Joker de Nolan. Mis en pause pour une durée très indéterminée suite à la grève des scénaristes de 2007-2008, le projet mit beaucoup de temps à se relancer (la réalisation étant successivement annoncée comme mise entre les mains de Paul Greengrass puis de Ben Stiller) et il faudra attendre 2018 pour que l’affaire se remette en route. C’est alors que Baron Cohen est officiellement engagé comme interprète d’Hoffman et quel choix judicieux que voilà ! Le comédien rend impeccablement justice au célèbre activiste en en livrant une interprétation digne du personnage qu’Hoffman fut. Trublion qui n’a pas sa langue dans sa poche, militant affirmé et provocateur, Hoffman méritait finalement d’être joué par un acteur de ce genre. Survolant l’intégralité du film, Sacha Baron Cohen vole la vedette dans toutes les scènes où il apparaît.
Cela ne remet cependant pas en cause les qualités d’acteurs comme Eddie Redmayne dans le rôle de Tom Hayden ou de Yahya Abdul-Mateen II dans celui de Bobby Seale. Ce dernier, véritable révélation de la récente série Watchmen d’HBO, campe le leader des Black Panthers avec une impérieuse présence, rendant justice à la force de présence du militant. Redmayne quant à lui joue habilement sur le côté plus ambigu de Tom Hayden, coincé quelque part entre sa bonne éducation et sa volonté de changer les choses. S’il en fait cependant parfois un peu trop à mon sens, surjouant volontiers certaines séquences, Redmayne s’en sort honorablement. Un mot enfin pour Frank Langella dans le rôle du juge Julius Hoffman. Détestable sur le papier, le magistrat se révèle encore plus haïssable une fois mis entre les mains de cet acteur qui s’offre ici sans conteste un de ses meilleurs rôles.

Yahya Abdul-Mateen II est un acteur qu’il faudra suivre avec la plus grande attention dans les années à venir.

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Je suis content de le dire presque à chaque fois désormais mais le fait est là : qu’il est appréciable de voir Netflix proposer des films pareils ! Si une grande partie de ses productions originales continuent cependant de m’en toucher une sans faire bouger l’autre, il est indéniable que la présence d’œuvres fortes telles que celle-ci s’accroit avec le temps et c’est un régal. Avec Les Sept de Chicago, le service s’offre une pierre de plus à l’édifice qu’il se construit en matière de programmes jouant la carte du « sociétal engagé ». Aaron Sorkin réalise ici un film de haute volée où la juste mesure à trouver semble avoir été le mot d’ordre durant tout son développement. Le long-métrage se résume alors en une fresque précise et emballante, dépoussiérant au passage le « film de procès » en le sortant un peu de ses habituels carcans. En résulte un film ouvert et, plus qu’intéressant, important tant au regard des événements d’alors qu’au regard de ceux d’aujourd’hui.

4 réflexions sur “« Les Sept de Chicago », Aaron Sorkin, 2020

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