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A la fin des années 1960, MC5 a ouvert une voie qui, jusqu’alors, n’avait jamais été empruntée avec une telle ferveur. En héritiers des groupes 60s et d’un rock’n’roll qui souhaitait alors se faire bien plus ravageur, les cinq de Motor City ont mis leur musique au service d’une rébellion qui n’était plus seulement un état d’esprit. Il s’agissait bien pour eux de saisir la jeunesse par le col et de l’emmener avec eux sur les sentiers de la révolte pure et dure. Premier ingrédient du punk futur, cet engagement politique aura été un élément fondateur dans la façon dont cette contre-culture s’est ensuite façonnée dans la deuxième moitié des années 1970. Mais il manque encore quelque chose qui sera apporté par un autre groupe, les « petits protégés » du MC5 qui ont régulièrement ouvert pour la bande à Wayne Kramer et Rob Tyner. Ceux-là sont les Stooges, avec à leur tête un certain Iggy Pop et, au punk en construction, ils vont apporter encore autre chose : l’art de la provocation jusqu’à l’excès.

Pour parler de The Stooges, on aurait bien envie de surtout parler d’Iggy Pop. Frontman majeur de l’histoire, le chanteur a en effet marqué le groupe et son temps d’une empreinte indélébile, devant une icone rock comme on n’en fait que rarement. Mais nous aurons tout le temps de revenir sur son cas et, avant cela, je crois qu’il est surtout essentiel de parler de ses acolytes, les trois Stooges qui l’ont accompagné et porté vers une gloire, son intensité et ses travers.

Scott Asheton, batteur de The Stooges. Photo : Glen Craig

S’il y a un mot pour définir ce que sont avant tout les Stooges, c’est certainement « voyous » ou « délinquants ». C’est en tout cas en ces termes que l’on parle le plus souvent des deux frères Asheton, Scott et Ron, ainsi que de leur ami Dave Alexander. « Des voyous de base », voilà comment Ron évoque son frère et Dave dans Please, Kill Me de McNeil et McCain. Dave par exemple était un petit délinquant de Whitmore Lake, une petite ville du Michigan, non loin de Détroit et Ann Arbor et dont Iggy Pop affirme que « la spécialité du coin était la fabrication de gamins vraiment dégénérés », ce que l’on peut lire dans son autobiographie I Need More : les Stooges et autres histoires de ma vie, parue en 1993. Et Dave n’échappe pas à ce déclassement social, lui qui dès l’âge de douze ans sniffe de la colle et ingurgite, a priori, du Romilar et des Seconals. Le premier est un médicament contre la toux dont l’usage fut détourné à des fins psychotropes. Le second est un somnifère composé de sécobarbital, molécule utilisée pour se droguer en raison de ses propriétés hypnotiques et qui provoqua un grand nombre d’overdoses dans les années 1960 et 1970, dont celle, fatale, de Jimi Hendrix en 1970.

Concernant Scott, Iggy Pop quant à lui se montre un peu plus direct :

Iggy en rajoute notamment une couche dans I Need More, y affirmant notamment que Scott était « un dur de dur, super teigneux, un bon bagarreur et toute cette merde ». C’est par la bagarre que le plus jeune des deux frères (Scott est né en 1949, Ron en 1948) s’est par exemple fait véritablement connaître de Wayne Kramer et Fed Smith, de MC5. Alors que Smith sort avec Kathy, la sœur des Asheton, il le voit un soir venir à sa rescousse lors d’un concert auquel les deux guitaristes de MC5 assistaient. Pris à partie par des jeunes hommes membres d’une fraternité étudiante en raison des cheveux longs de Fred, ce dernier et son camarade ont ainsi vu Scott intervenir pour s’interposer. Il vira notamment l’un des types de la fraternité en lui faisant « traverser toute la piste de danse à coups de pieds au cul », comme le précise Kramer dans Please, Kill Me.

The Stooges en studio. De gauche à droite : Dave Alexander, Scott Asheton (à l’arrière), Iggy Pop (devant) et Ron Asheton. Photo : Ed Caraeff

Autre coup d’éclat de Scott, évoquons la façon dont, courant 1966, il s’est fait réformer de l’armée américaine alors que cette dernière recrutait en masse pour envoyer la jeunesse se faire massacrer au Vietnam. Iggy Pop nous rapporte dans son autobiographie que Scott avait décidé de jouer les durs face aux militaires. Il était ainsi arrivé au lieu de recrutement vêtu d’un cuir noir (lesquels n’étaient pas encore revenus à la mode après la première vague de « blousons noirs » mais avaient conservé leur tonalité de « blouson pour voyou ») et maquillé d’un énorme éclair peint sur le visage. Vraisemblablement encore ivre des trois jours précédents, il est arrivé sur les lieux, a jeté au sol une grosse bouteille de bière et cela n’a pas manqué de faire son effet : les militaires l’ont directement envoyé en détention. Lorsqu’il en est ressorti, il était réformé.

Concernant Ron, lui-même affirme qu’il était « un mec bizarre » dans Please, Kill Me :

« On n’entrait pas dans les cadres, c’est tout », conclut Ron. Difficile en effet de le faire quand on développe, à la même époque, une fascination pour l’imagerie nazie… Si le mauvais goût de la chose restera facilement en travers de la gorge, cet intérêt vaut surtout pour sa nature provocante et outrancière. Quitte à être le « mec bizarre », Ron a choisi d’aller jusqu’au bout.

C’est finalement sans doute surtout de cela qu’il s’agit avec les Stooges en effet, de la rencontre et de la réunion de quatre jeunes mecs de la banlieue de Détroit qui, de toute évidence, n’ont pas grand-chose à voir avec la société qui les entoure.

Ron Asheton sur scène au Whisky A Go Go en 1970. Photographe inconnu.e

C’est via Scott qu’Iggy rencontrera Ron et, ultérieurement, Dave. Le futur chanteur des Stooges travaille en effet à l’époque dans un magasin de disques et Scott traîne régulièrement dans le secteur.

Iggy, qui n’est alors encore que James Osterberg, vient lui aussi d’un milieu en marge. Il grandit en effet avec ses parents dans un camp de caravanes. Ils partagent tous les trois l’exiguïté d’une de ces caravanes, un mode de vie qui, vraisemblablement, vient surtout du père d’Iggy. Professeur d’Anglais, ce dernier est un homme à l’écart des autres qui a cherché à éviter de trop vivre en société, évitant ainsi d’avoir trop d’amis ou de voisins. Si l’on en croit ce qu’en raconte Iggy, c’était un moyen d’éviter les querelles inutiles que ce genre de relation ou de coexistence pouvait provoquer, de garder une certaine tranquillité donc. Iggy vivra ainsi toute son enfance, jusqu’au moment où il déménagera pour emménager avec les trois autres Stooges.

Lorsque le quatuor se rencontre, peu avant la moitié des années 1960, Iggy a déjà une certaine aura dans la région, lui qui est batteur dans les Prime Movers, après avoir été celui des Iguanas. C’est d’ailleurs de cette autre formation que lui vient son surnom d’Iguane, lequel sera raccourci en Iggy. Les Prime Movers étaient, d’après Wayne Kramer, un « groupe de blues au répertoire très éclectique » et Iggy « le meilleur batteur d’Ann Arbor ».

Le blues est d’ailleurs à l’époque l’une des principales influences d’Iggy Pop. Alors que ce dernier laisse très peu de place dans son cœur à la British Invasion qui a pourtant tellement influencé le rock américain durant cette période, lui se tourne plutôt vers Chuck Berry, Muddy Waters ou encore John Lee Hooker. Alors qu’il est encore le batteur des Prime Movers, il va même quitter Détroit pour Chicago sur les conseils du guitariste de Paul Butterfield, autre musicien blues parmi ses favoris. D’après ce guitariste, c’est là-bas qu’il apprendra réellement à jouer. Il y trouve quelques engagements auprès de musiciens noirs plus âgés et plus expérimentés, dont il va très vite admirer l’intuition musicale.

D’après ce qu’il en raconte dans Please, Kill Me, c’est aussi là-bas qu’il fumera son tout premier joint, lui qui a longtemps refusé cela en raison de ses violentes crises d’asthme. Ce serait tout en fumant qu’il aurait réalisé qu’au-delà d’apprendre à jouer avec ces illustres musiciens, il devait surtout créer son propre style, son propre blues. C’est dans la foulée de cette épiphanie qu’il proposera aux frères Asheton de former un groupe.

Ces derniers, au contraire d’Iggy, sont « gagas des groupes de rock », comme le précise Ron dans Please, Kill Me. Parmi leurs influences majeures figurent ainsi les indétrônables Beatles et Rolling Stones, que Dave et lui en particulier passent leur temps à écouter. Tous les deux, ils forment même un premier groupe, les Dirty Shames. Ceci étant, on ne parle pas ici d’un vrai groupe qui compose et se produit sur scène mais plutôt de deux potes qui branchent les instruments et jouent par-dessus les disques. Comme le dit Iggy dans I Need More, « ils accompagnaient les disques, du moins les notes qu’ils connaissaient. Quand ils ne connaissaient pas la note, ils ne la jouaient pas. C’était ça les Dirty Shames, un groupe pour samba à une note ».

The Who seront une révélation pour Ron Asheton, qui les découvre sur scène à Liverpool en compagnie de Dave Alexander. Photo : Tony Frank

Le parcours de ce drôle de duo, si l’on peut appeler cela un parcours, demeure assez cocasse car ils ont réussi à se forger une réputation solide…en ne jouant jamais devant personne. En fait, à tant se la raconter, Ron Asheton et Dave Alexander ont réussi à imposer l’idée qu’ils étaient d’excellents musiciens. A tel point que les Dirty Shames ont réussi à être contacté pour faire la première partie d’un concert des Rolling Stones à l’Olympia Stadium de Détroit ! Evidemment, impossible d’assurer sur scène, aussi Ron a-t-il menti à leur contact en affirmant qu’ils seraient en train d’auditionner à Los Angeles au moment du concert… Demi-mensonge ceci dit car, dans la foulée, Ron et Dave s’envolent bel et bien, mais pour pour l’Angleterre, laissant derrière eux les Dirty Shames et l’école. L’objectif : se rendre à Liverpool pour se rapprocher des Beatles. Faute de Beatles, ils découvriront les Who sur la scène de la Cavern et, comme je vous le précisais dans la première partie de ce dossier, le chaos de ce concert fut une révélation.

Dave Alexander sur scène. Photographe inconnu.e.

Une fois tout le monde de retour à Détroit, en 1967, les Stooges vont donc se former dans un premier temps en trio avec Iggy, Ron et Scott, Dave ne rejoignant le groupe qu’un peu plus tard. Les débuts du groupe sont à l’image de ses membres : plutôt désorganisés. La première mouture des Stooges répète chez les Asheton, avec la contrainte de devoir le faire en fonction des horaires de travail de la mère des deux frères. Pour Iggy, cela représentait déjà un périple en soi, lui qui vivait à un peu plus de 8km de là. Il devait donc prendre le bus depuis les alentours de son campement de caravanes, pour environ 40-45 minutes, puis une fois sur place marcher encore 10 bonnes minutes avant d’arriver.

Reste qu’il fallait encore faire en sorte que quelqu’un lui ouvre. Car là où lui affirme qu’il prenait les répétitions très au sérieux, les frangins Asheton sont surtout de gros dormeurs. Iggy raconte ainsi tant dans I Need More que dans Please, Kill Me comment il devait sonner encore et encore, lancer des cailloux sur leurs fenêtres et trouver encore d’autres moyens de se faire remarquer pour qu’au moins un des Asheton vienne lui ouvrir. Et même là, il n’était pas rare de devoir les réveiller de nouveau.

Une fois la répétition enfin démarrée, les choses se faisaient de manière très instictive, voire primitive. Le son des Stooges s’est formé très tôt dans l’histoire du groupe et ne ressemblait à rien de ce qui se faisait à l’époque. Quelle que soit la personne qui en parle, que ce soit dans I Need More ou Please, Kill Me notamment, ce qui ressort le plus c’est l’idée d’une vibration, d’un vrombissement ou d’un bourdonnement constant. Les sessions n’étaient pas forcément très longues (Iggy estime dans son autobiographie que ça pouvait tenir jusqu’à 10 minutes avant que tout le monde n’ait besoin de s’enfiler un nouveau joint) mais elles sont présentées comme entières.

Derrière les poétiques exagérations et métaphores de Pop, ce qu’il faut comprendre c’est que le son que les Stooges développent dans la maison des Asheton puis dans leurs logements suivants était totalement inédit. On n’avait à l’époque jamais entendu quelque chose de ce genre (et nous verrons plus tard que ce n’était évidemment pas facile de conquérir le public). Le sauvage du titre de ce dossier, c’est sans doute dans la musique des Stooges qu’il réside et s’exprime le mieux.

Pour John Sinclair (dans Please, Kill Me), la musique de ce groupe allait au-delà du rock’n’roll : « Tout ce qu’ils faisaient, c’était de maintenir ce bourdonnement, mais ce n’était pas des chansons, c’était plutôt comme des rythmes déjantés – des ‘transes’, comme je disais ». Danny Fields, le fameux freak d’Elektra Records, ne manquera pas non plus d’être impressionné par cette « énergie atomique » qui émane du groupe, et en particulier d’Iggy. « C’était la musique que j’avais attendue toute ma vie », confie-t-il.

La guitare hawaïenne dont jouait Iggy au tout début des Stooges. Photographe inconnu.e

Pourtant, ce n’était pas gagné. Car au-delà du côté assez minimaliste des répétitions, on parle bien de jeunes hommes qui ne sont pas véritablement des musiciens. Hormis Iggy qui était donc un batteur plutôt réputé à l’époque, les Asheton comme Dave Alexander n’étaient pas spécialement doués avec leurs instruments dans les premiers temps. C’est ainsi Iggy qui apprendra à Scott Asheton à tenir une batterie, tout en lui en confectionnant une avec du matériel de récupération. Dans un bel élan de do it yourself punk avant l’heure, il a ainsi trouvé des bidons d’huile de 200 litres dans un dépotoir pour les bidouiller afin d’en faire des grosses caisses. De la même manière, il utilise des « marteaux moulés à moitié en plastique » pour en faire des baguettes.

De son côté, avant d’être uniquement chanteur, Iggy était aussi guitariste, tout du moins, à sa manière.

Cette guitare, Iggy cessera de l’utiliser avant même le premier concert des Stooges. En effet, Scott Asheton avait proposé à Iggy de lui repeindre l’instrument avec des motifs psychédéliques. Sauf que, sous l’emprise des acides, il a même repeint les micros de la guitare, suffisamment pour rendre le tout inutilisable, tout cela la veille du premier show. Un mal pour un bien puisque c’est cet incident qui amènera Iggy à jouer debout et non plus assis et à forger le personnage qu’il est devenu sur scène, et sur lequel nous reviendrons un peu plus tard.

Côté organisation au sens strict, les choses se simplifient lorsque les Stooges, au complet, s’installent tous ensemble. Ils vivent d’abord dans une maison sur le campus de l’Université du Michigan, sur Forest Court précisément, un lieu que le groupe marquera de son empreinte chaotique, Iggy affirmant dans I Need More qu’« il avait suffi d’une semaine pour que la cuisine devienne un vrai champ de bataille ».

Les Stooges dans le champ derrière la Fun House. Photo : Collection Robert Matheu

Plus tard, en 1968, ils s’installeront enfin dans la fameuse Fun House, une maison de ferme qui se trouvait sur Packard Road à Ann Arbor et appartenait à un certain monsieur Baylis, un fermier. Leur manager Jimmy Silver et sa famille ainsi que des roadies vivaient également dans les lieux, en communauté, plus ou moins de la même manière que les MC5 de leur côté. D’après le chanteur c’est ici que le groupe deviendra véritablement bon à faire de la musique. C’est aussi ici que la chanteuse Nico, connue pour ses participations au Velvet Underground, s’est installée quand elle est sortie avec Iggy, courant 1969. La Fun House a depuis été détruite.

Iggy et Nico se sont rencontrés lors de l’enregistrement du premier album des Stooges. Repéré par Danny Fields en même temps que MC5 lors d’un concert, ils avaient été signés par Elektra pour un montant de 5 000$ (les MC5, priorité du label, avaient obtenu 20 000$). Le groupe est alors envoyé à New York pour enregistrer leurs morceaux sur disque avec comme producteur nul autre que John Cale, qui avait fraichement quitté le Velvet Underground – laissant Lou Reed seul aux commandes du groupe – et qui était présent en studio avec Nico.

Souvenir de la signature du contrat des Stooges avec Elektra. Les MC5 et John Sinclair sont également présents. Photo : Leni Sinclair

Malgré l’aura du bassiste et chanteur, l’arrivée de cet illustre artiste questionne les membres des Stooges au moment de débuter les sessions. Iggy notamment, dont l’ego a toujours été un sujet au sein du groupe de toute façon, envisage mal l’idée que quelqu’un d’autre vienne lui dire quoi faire avec sa musique, et ce en dépit du fait qu’il s’agit de John Cale, un des principaux représentants de la scène protopunk new-yorkaise (moins sauvage et plus arty/expérimentale que son homologue de Détroit).

Par ailleurs il faut préciser qu’il y aura aussi une forme d’incompatibilité entre la méthode de Cale, rompu à l’exercice du passage en studio, et celle des Stooges, qu’on pourrait résumer en « pas de méthode et tout à fond ». Un compromis sera fixé quand les musiciens de Détroit accepteront de baisser le volume de trois fois rien et que John Cale baissera quant à lui les bras devant l’entêtement de ces gaillards, produisant donc l’album avec ce qu’on lui donnait. Iggy, jamais satisfait du résultat, travaillera les pistes en tandem avec John Cale jusqu’à obtenir le résultat que l’on peut entendre sur le disque.

Nico et John Cale, 1966. Photo : Lisa Law

Et ce que les Stooges lui ont donné, c’est l’essence-même de leur musique. Dès leur premier album éponyme en effet, les quatre musicien ont su poser leur style. Ce n’était pourtant pas gagné d’avance, le groupe n’ayant que trois ou quatre titres au moment d’entrer en studio, Ron Asheton devant écrire et composer le reste dans l’urgence avant que l’enregistrement n’avance trop.

Mais au creux des sillons de ce premier disque se niche toute la hargne musicale des Stooges. Les riffs entraînants mais lourds et acérés de titres comme 1969 ou I Wanna Be Your Dog (tous deux choisis comme singles) viennent évidemment définir un genre nouveau de rock’n’roll, sale et brut. Seul le long We Will Fall vient dénoter au sein de cet album, ultime témoignage de la façon dont les Stooges se sont tout de même un peu cherché au tout début. Unique au sein de leur discographie, We Will Fall est une longue litanie lugubre et crépusculaire de dix minutes, assez éloignée en fin de compte de la brutalité du reste des compositions.

Une brutalité que l’on retrouve sans équivoque jusque dans le chant animal de Pop et les paroles de chaque titre, aucun ne cherchant à être simplement connoté mais visant au contraire un explicite provocateur. Ainsi I Wanna Be Your Dog est-il un hymne sado-maso sans détours qui, musicalement, renverse la table et annonce le punk avec ces accords fracassants.

Avec ses trois accords répétés en boucle, que seul un pont viendra rompre en deux occasions, ainsi que ce clavier à une note martelée en continu et ce chant crasseux et sexuel, le titre n’est pas emblématique et culte pour rien. Il est à la fois un véritable OVNI en son temps, quasi seul représentant d’un genre qui n’a pas de nom, ainsi qu’un précurseur de toute une frange de morceaux qui viendront secouer les ondes dans les années 1970.

Les albums suivants viendront idéalement confirmer ce premier jet. L’année suivante, Fun House poursuit en effet le travail accompli auparavant mais tout en cherchant, sous la houlette du producteur Don Gallucci à reproduire en studio l’énergie des lives pour lesquels les Stooges sont déjà presque plus réputés que pour leurs albums : The Stooges ne s’est par exemple vendu qu’à 36 000 exemplaires à l’époque, loin des 100 000 espérés par Elektra, en plus de se faire tailler par la critique.

Avec Fun House, Gallucci et le groupe iront jusqu’à débarrasser le studio de quasiment tout son matériel, jusqu’à l’insonorisation du local, afin de recréer au plus proche le son d’un concert des Stooges, d’en retrouver son caractère direct, franc, mais aussi nu et nihiliste. Et ça fonctionne ! L’album en devient en effet plus tranché dans son approche musicale, plus virulent si l’on peut dire. Chamanique, incendiaire, Fun House est un pas en avant supplémentaire vers les groupes punks qui naîtront quelques années plus tard, des Ramones aux Sex Pistols.

Mais à mon sens, c’est certainement Raw Power qui viendra définitivement enfoncer le clou. Ultime album du groupe avant leur première séparation*, produit par David Bowie, il contient à mon sens les titres les plus fondamentaux pour finir de cimenter le punk et donc pour finir de définir ce qu’est le protopunk de Détroit. Avec des titres comme l’éponyme Raw Power, Search and Destroy ou Gimme Danger (qui donnera son nom au documentaire que Jim Jarmusch consacre au groupe en 2016), les Stooges s’imposent effectivement comme les parrains du punk, bien plus que leurs camarades de MC5.

Contrairement à ces derniers, cantonnés à un rock’n’roll certes enivré et accéléré mais néanmoins plus classique, Iggy et ses comparses ont réussi à complètement renverser la table, à laisser derrière eux un champ vierge et aride dans lequel les graines du punk ont été plantées et ne demandent qu’à porter leurs fruits.

*ils sortiront deux autres disques bien plus tard,
The Weirdness en 2007, puis Ready to Die en 2013

Il y a définitivement un avant et un après les Stooges et Raw Power en constitue sans doute le repère le plus marquant. Et si je demeure à titre personnel assez critique vis-à-vis du mix de Bowie (qui déséquilibre régulièrement les volumes entre voix et instruments, faute d’avoir eu accès à des pistes suffisamment exploitables), on pourra toujours se rabattre sur celui d’Iggy lui-même, paru en 1998, encore plus engagé dans la brutalité initiale de l’album (je vous recommande la version du mix d’Iggy disponible sur la réédition de 2023, clairement la meilleure à mon sens). Dans tous les cas, rien n’est à enlever à la qualité de Raw Power et, plus encore, à son importance au regard de sa contribution majeure à l’histoire du rock.

Quand Raw Power paraît, c’en est déjà quasiment fini des Stooges. Nous y reviendrons mais le groupe sera bientôt emporté par plusieurs choses : l’ego d’Iggy, leur éviction d’Elektra ainsi que les tensions internes et la déliquescence d’un groupe qui n’en finit plus de sombrer dans les drogues dures. Des Stooges il ne restera bientôt plus qu’un souvenir impérissable, celui d’un groupe qui n’a pourtant jamais eu un succès immense en son temps mais qui s’impose dans l’histoire du rock comme un pilier fondamental, étape nécessaire et avant-gardiste sur un courant qui va faire chavirer la seconde moitié des années 1970. Punks avant tout le monde, les Stooges ont été le calque sur lequel se sont appuyés tous les autres quelques années plus tard.

Quand nous avons parlé des MC5 dans la précédente partie de ce dossier, nous avons pu voir que leur contribution à l’émergence d’une scène protopunk s’est faite de manière assez diffuse. Musicalement, leur rock’n’roll enragé n’a pas manqué de participer à la formation des esprits qui se feront jour au sein des Clash, des Ramones ou des Sex Pistols quelque temps après, ou dans ceux de groupes plus récents à l’instar tout particulièrement de Rage Against the Machine dans les années 1990. Quant à l’état d’esprit, le groupe se trouvait à la croisée des chemins entre un mode de vie hippie et un autre, révolutionnaire au sens propre, enclin à déchirer les dogmes essentiels de la société américaine et capitaliste. Toutefois, ce n’est pas à MC5 que revient le titre de « parrains du punk » mais bien à The Stooges. Et ce n’est pas pour rien car, à bien y regarder, le groupe d’Iggy Pop a placé tout les curseurs au maximum en la matière.

Des rebelles, des marginaux, des anticonformistes, mais pas vraiment des révolutionnaires. Photo : Collection Michael Ochs

The Stooges n’est cependant pas un groupe si politique que cela. En tout cas pas dans une volonté de véhiculer un quelconque message social ou révolutionnaire. Iggy comme les Asheton ne manquent d’ailleurs pas de regarder l’engagement politique de leurs amis du MC5 avec un certain recul, sinon une forme de moquerie. Ce n’est pas pour rien d’ailleurs que le groupe s’est tenu assez éloigné des MC5, refusant autant de rejoindre la communauté Trans-Love que de tout simplement se placer sous la houlette du leader qu’était John Sinclair. Ce dernier n’a pourtant pas manqué de tenter sa chance pour récupérer le groupe au sein de sa communauté, ce qui ne manque pas de logique tant les Stooges étaient les protégés des MC5, ces derniers alignant très régulièrement la bande à Iggy en ouverture de leurs concerts (ainsi que les Up, autres membres de Trans-Love). Toutefois, Iggy en particulier s’est fermement opposé à ce ralliement, comme il le rappelle dans son autobiographie. Pour le chanteur, Sinclair, n’est qu’un « nigaud » et il sentait bien que « rallier le camp du peuple [tel que Sinclair présentait les choses, nda] voulait tout simplement dire travailler pour John Sinclair ». L’activiste ne manquera alors pas de mettre la pression sur Iggy mais l’iguane ne se laissera pas impressionner et réagira bien à sa façon :

Tout en jetant un éclairage particulier sur la personnalité de Sinclair, cette anecdote révèle aussi et sans doute surtout que l’engagement politique des Stooges – en tout cas d’Iggy Pop – se résume à cela pour l’essentiel : dire non. Dire merde. Refuser de se compromettre dans une quelconque relation d’autorité. Le fait que les musiciens aient eu du mal à l’idée d’être produit par quelqu’un d’extérieur au groupe, si illustre soit cette personne, résonnait déjà de cette vision des choses. Mais l’affaire va finalement un peu plus loin que cela. Il s’agit de se sentir intègre, quitte à ne pas se sortir d’un bourbier social qu’ils n’identifient de toute façon pas comme tel. Dans son livre, Iggy précise par exemple que le fait d’avoir majoritairement vécu – du temps des Stooges – sans un sou en poche était une chose positive. L’absence de soutien financier de qui que ce soit était a priori mieux que d’avoir à rendre des comptes à quelqu’un.

Iggy sur scène avec les Stooges vers 1970. Photo : Leni Sinclair

Se retrouver dans une position de subordination était donc quelque chose d’impossible à concevoir pour cette bande de délinquants juvéniles, comme on nous les présente souvent à travers les multiples témoignages que l’on peut trouver. Ce n’est pas pour rien non plus qu’ils ont élaboré des stratagèmes pour ne pas répondre à l’appel sous les drapeaux. De la même manière que Scott, Iggy se fera ainsi renvoyer chez lui en se faisant passer pour homosexuel. Mais au-delà de refuser à aller combattre, la question pour Iggy était surtout de ne pas avoir à participer à ce modèle de société :

Sans dire son nom, c’est la lutte de classes qui s’immisce dans l’esprit des Stooges depuis toujours. Pour Ron Asheton, sans pour autant revendiquer un quelconque alignement politique sur quoi que ce soit, la chose transparait dans leur musique, dans leurs textes. Il rappelle par exemple dans Please, Kill Me comment le titre Dirt (sur l’album Fun House) était un témoignage de cela : « Laisse tomber toutes ces conneries, on est de la vermine, et on s’en fout ». Ainsi, tout en s’employant à rester en marge de la société, les Stooges développent surtout une forme d’aversion pour celle-ci, qui se cristallisera autour de plusieurs cibles et qui, en ce qui concerne Iggy, remonte tout droit à l’enfance.

Iggy se lance dans la foule à un concert en octobre 1973. Photo : Collection Michael Ochs

Alors qu’il avait aux alentours d’une dizaine d’années, il reçoit chez lui un groupe de jeunes garçons de son âge, qu’il espère voir devenir ses amis. Mais la raison de leur venue est toute autre :

C’est cette même anti-bourgeoisie qui mettra un terme à son (court) premier mariage avec Wendy, une jeune fille qu’il a rencontrée lors de l’unique semestre qu’il a passé à l’université. Après l’avoir retrouvée lors d’un concert des Stooges quelque temps plus tard, il commence à la fréquenter puis l’épouse, contre l’avis des parents de la jeune mariée (lesquels ne feront d’ailleurs pas le déplacement). Vous l’aurez deviné, le mariage sera à l’image de ces rockeurs. En présence notamment des MC5 et de Danny Fields, la marijuana a assez bien circulé tandis que Ron Asheton n’a pas manqué de revêtir – avec le mauvais goût qu’on lui connaît – un uniforme SS pour l’occasion (notez que Sid Vicious et son t-shirt à croix gammée n’a finalement rien inventé)… La drogue, la provocation jusqu’au-boutiste, les ingrédients sont tous réunis.

Iggy et Wendy à leur mariage en 1969. Photo : Peter Yates

Peu de temps après l’union donc, Iggy veut toutefois se séparer de cette compagne pourtant charmante et qu’il aime beaucoup. Le problème vient surtout du fait qu’il ne supporte pas de voir son univers (comprenez la mansarde qu’il occupe dans la Fun House) envahie par les affaires de petite vie bien rangée de Wendy, qui lui demande d’arrêter de fumer de l’herbe, voire de carrément arrêter de fréquenter les Asheton et Dave Alexander, qui ne sont pour elles qu’une bande de vauriens et d’imbéciles. Il y a donc rapidement une incompatibilité qui s’installe entre Iggy Pop, chanteur déjà remarqué d’un groupe underground à la réputation sulfureuse et qui ne demande qu’à vivre à la marge, et Wendy, gentille fille aimante qui aspire à une vie plus dans la norme, plus bourgeoise.

De cette vision du monde découlera en droite ligne la musique des Stooges. Ce qu’ils font avec leur son, c’est rendre coup pour coup à une société qu’il exècrent. La musique devient un sanctuaire, la « seule cachette », le « seul refuge » pour reprendre les termes d’Iggy. La musique est la « forêt enchantée » qu’il recherche, à l’opposé d’une société cadrée, surveillée et normative qu’il porte en horreur :

L’aversion assumée se formule alors en cette musique inédite, qu’on n’a jamais entendue jusqu’ici et qui donnera l’élan nécessaire à une autre génération de révoltés et de marginaux quelque temps après. Et puisque cette société est brutale, pas question de faire dans la demi-mesure : le son des Stooges le sera aussi et tant pis si ça ne plait pas à grand-monde, voire à personne. La concession n’est pas une solution envisagée.

La démarche se concrétisera alors sur les albums mais le fait est que c’est sur scène que l’ampleur des Stooges secoue véritablement l’assemblée. Don Gallucci, le producteur de Fun House, l’avait bien compris et c’était bien ce qui l’embêtait au moment d’enregistrer ce deuxième album : comment rendre sur disque la violence de ce que sont véritablement les Stooges ?

Sur scène en effet, le quatuor s’embrase à 100 %, allant jusqu’à surpasser les MC5 pour qui ils ouvrent pourtant, comme le rappelle Alan Vega – le chanteur du groupe Suicide, dont je vous recommande au passage le tout premier album – en évoquant un show des deux groupes au Pavillon, dans le Queens :

C’est bien là toute la force des Stooges. Bien qu’ils aient été les protégés des MC5, ils les ont rapidement supplantés dans l’esprit collectif et c’est aussi pour cela que quand on pense protopunk, « parrains du punk », on pense à eux et jamais ou rarement au MC5. The Stooges sont allés plus loin que ceux-ci dans la question musicale. Ils ont renversé la table, là où le MC5 faisait, comme disait Danny Fields, « de l’excellent rock’n’roll sur une base de blues ». Iggy et les Stooges ont amené autre chose, se sont imprégnés de l’esprit garage et en ont fait quelque chose de provocant, jusqu’au-boutiste, voire de pervers à certains égards. Là où les groupes précédents cherchaient à bousculer, Iggy et les siens ont cherché à raser tout ce qui restait.

The Stooges, circa 1968. Photo : Steve Bober

Sur scène, cela se concrétise par plusieurs choses. La première, c’est d’aller toujours plus loin dans la recherche sonore, dans une volonté de faire entendre au public quelque chose qu’il n’a jamais entendu, qu’il ne veut peut-être même pas entendre. Ron Asheton évoque à titre d’exemple le tout premier concert des Stooges, au Grande Ballroom de Détroit, expliquant qu’ils avaient « inventé des instruments ». Ainsi « un mixeur avec un peu d’eau dedans » : une fois le micro placé à l’intérieur et l’appareil allumé, il tournait pendant tout le quart d’heure qui précédait leur entrée en scène dans un grésillement étonnant. Ainsi également « une planche à laver avec des micros contact » sur laquelle Iggy grimpait avec des chaussures à crampons pour trainer les pieds dessus. Et ainsi de suite.

The Stooges, photoshoot pour le 1er album. Photo : Collection Michael Ochs

Mais la pièce maîtresse au sein de ce barnum détraqué, c’est évidemment Iggy. L’ex-enfant sage a rapidement dépassé ses camarades d’une tête pour devenir la véritable raison d’aller voir les Stooges sur scène. L’idée majeure du groupe aura ainsi été de mettre en avant un frontman violent, crade, provocateur. Sans doute même est-ce l’idée d’Iggy lui-même, lui qui affirme n’avoir jamais voulu « être nulle part ailleurs qu’au sommet, être autre chose que le plus remarqué ou le plus célèbre ». Par son attitude sur scène et en dehors, Iggy annonce la mue qui transformera quelques années plus tard John Lydon en Johnny Rotten, chanteur des Sex Pistols. Iggy ne veut pas être « un de plus », il veut être au-dessus du lot.

Ce personnage, il naît de l’incident de la guitare hawaïenne repeinte. Amputé de cet instrument, Iggy se retrouve, lors du premier concert, debout sur scène et non assis comme il l’était en répétition.

Pour cette toute première apparition sur scène, en plus de son accoutrement déjanté, Iggy est allé jusqu’à se raser les sourcils, ce qui amènera d’ailleurs tout le monde à le rebaptiser Pop : « On avait un copain du nom de Jim Pop qui avait des problèmes nerveux et avait perdu tous ses poils, y compris ses sourcils. C’est pourquoi quand Iggy s’est rasé les sourcils on s’est mis à l’appeler Pop. Il faisait vraiment chaud dans la salle ce soir-là et Iggy a commencé à transpirer, et c’est là qu’il a réalisé à quoi servent les sourcils. A la fin du concert, ses yeux étaient complètement enflés à cause de toute cette graisse et de ces lumières. » (Scott Asheton, in Please, Kill Me).

Iggy se livre quasi nu sur la scène du Whisky A Go Go (Los Angeles), octobre 1973. Photo : Collection Michael Ochs

C’est ce soir-là qu’est né Iggy Pop et la bête n’a fait que devenir de plus en plus folle à mesure que les concerts se sont succédé. Deux faits marquants viendront alors signer chacune de ses prestations : sa provocation vis-à-vis du public et son attitude autodestructrice.

Sur le premier plan, Iggy se chargera en effet d’aller au contact avec le public, devenant par ailleurs le tout premier chanteur à faire du crowd surfing. Lors du concert au Pavillon, Steve Harris (attaché de presse chez Elektra) se souvient ainsi l’avoir vu arriver sur scène, « se fourrer les doigts dans le nez », recevoir une cannette de bière qu’il a aussitôt renvoyée dans la foule avant qu’une bouteille n’arrive de nouveau et qu’Iggy l’explose sur la scène pour se rouler dans les tessons. Alan Vega se souvient également l’avoir vu crier « Je vous emmerde ! Je vous emmerde ! » à qui voulait l’entendre. Mais qu’on s’entende bien, si parfois la chose était un moyen pour Iggy de rechercher à toutes fins une réaction, même négative, c’était aussi quelque chose d’attendu, ce que confirme Scott Asheton lorsqu’il raconte que les gens « gueulaient pour réclamer une réaction, et Iggy les envoyait se faire foutre ». En cela, les Stooges et leur chanteur inaugurent une tradition à venir de la scène punk où le contact direct entre le groupe et son public a régulièrement été de mise. Une mode en la matière dans la deuxième moitié des 70s fut notamment le spitting (ou gobbing, on peut dire les deux), à savoir le fait de se cracher dessus. Une habitude dont on n’est pas certain de l’origine mais qui remonterait à un concert des Damned et qui fut cependant assez rapidement abandonnée parce que, quand même, c’est dégueulasse.

Ce sens de la provoc à l’égard du public, Iggy l’aiguisera notamment lors d’un concert à Boston, dans un club non loin de Fenway Park, le stade de baseball des Red Sox. Le groupe a été engagé pour ouvrir le concert de Ten Years After, une formation dont le public, selon Iggy, n’est pas du genre à écouter du rock tel que celui des Stooges mais quelque chose de beaucoup plus blues. Dans la salle, les gens sont assis en tailleur à l’exception d’une seule personne. Le début du show des Stooges laisse sans surprise cette foule peu accueillante en dépit de l’énergie déployée par les quatre musiciens. En fait, le silence règne dans la salle quand les chansons s’arrêtent. En soi, le silence n’est pas un problème pour les Stooges (« Nous réduisions au silence des salles entières », affirme Iggy) mais cette fois, c’est au-delà de tout : « D’habitude on entend toujours au moins quelqu’un qui commande un verre ».

Devant l’absence d’animation dans le public, Iggy décide dès le deuxième morceau d’aller directement parmi eux. Il se jette contre eux depuis la scène, s’étale au sol et commence à saigner. Remis sur ses pieds, il déambule dans la foule en cherchant à les provoquer. Une envie qui grandit à mesure qu’il regarde ce public, « tous ces sexistes universitaires adorateurs du blues ». Reste que la stratégie fonctionne et des applaudissements commencent enfin à résonner dans la salle. Encouragé par cette réaction, le chanteur continue sur sa lancée, les interpelle, leur parle directement. Il veut leur attention, il refuse d’être ignoré : « A défaut de réaction positive, j’étais résolu à mort à en obtenir une qui les empêcherait de dormir la nuit ».

Iggy couvert de paillettes argentées lors d’un concert à l’Electric Circus (New York). Photo : Lisa Gottlieb

Les concerts des Stooges ne seront finalement presque plus que cela, l’occasion pour Iggy de se mettre en pleine lumière et d’aller jusqu’au bout. Il fera tout. Se mettre nu, jouer avec son sexe contre un ampli, se taillader le torse au couteau, se faire fouetter par Ron, insulter le public, lui demander de le poignarder… En 1973, la rumeur court même qu’il prévoit de se suicider sur scène. Musicalement, ce qu’il recherche (et les Stooges avec lui), c’est le chaos et une forme d’osmose absolue qui peut s’en dégager et qui, en live, inclut le public. Le chaos est d’abord musical, nourri par les expérimentations sonores et techniques, la recherche des sons qui seront à la marge, décalés, hors normes. Mais il l’est aussi dans le sens où Iggy est habité par sa musique, il l’incarne. Le chaos le pénètre et en ressort sur scène.

C’est là son deuxième pan, le fait que le concert peut vite tourner au grand bordel, Iggy pouvant même paraître dangereux pour lui-même ou pour l’assistance. Il incite également le public à mener ce chaos, comme lorsqu’il a fait en sorte que le celui du Dead Festival détruise la barrière qui séparait la scène de la fosse. Les Stooges furent bannis de l’événement sitôt sortis de scène mais tant pis, mission accomplie. Steve Paul, le manager de Johnny Winter, était présent ce soir-là et y a vu quelque chose d’effrayant, là où Iggy parle de pure beauté. C’est bien ça le truc des Stooges, ériger le chaos en beau. C’est leur moyen de déployer leur attitude contestataire directement face au public et à l’industrie musicale toute entière, de provoquer et choquer la classe bourgeoise, qu’ils détestent de toute façon. Lui renvoyer sa brutalité.

Le concert des Stooges à Cincinnatti est entré dans l’histoire. Photo : Tom Copi

Iggy Pop forgera sa légende à travers le show total, dans une attitude qui rapproche en fin de compte les Stooges du dadaïsme. Ce courant artistique a de toute façon été d’une grande importance aux yeux de la scène qui a précédé le punk, en particulier à New York après que Marcel Duchamp y a emménagé, emportant avec lui une influence qui viendra drastiquement impacter le Velvet Underground et Andy Warhol des années plus tard. Iggy ne se voit ici en aucun cas comme autre chose qu’une part entière de la démarche, lui qui met « sa chair et son sang dans chaque concert », comme le souligne Scott Kempner – le guitariste des Dictators – dans Please, Kill Me.

Le sang coule en effet systématiquement, que ce soit parce qu’il a sauté dans la foule sans qu’on le rattrape, parce qu’il se roule dans des tessons de bouteille, qu’il se tabasse avec une baguette de batterie, qu’il se taillade avec un manche de guitare cassée ou un couteau de boucher. Iggy affirme ne s’être jamais vraiment fait mal de cette manière mais l’image demeure pour tout le monde, y compris ses partenaires de jeu.

Photo : Tom Copi

L’on pourrait continuer longtemps à évoquer les nombreuses exubérances dont les Stooges ont fait preuve sur scène mais ce serait interminable. L’essentiel est ailleurs. Il réside dans cette idée que le groupe, et en particulier Iggy, ont cherché à devenir une incarnation totale de leur musique, de leur état d’esprit, du chaos qui les animait. Sans aucune compassion pour l’ordre établi d’une société étroite et normée, les Stooges ont appliqué la stratégie de la terre brûlée, ravageant tout sur leur passage et laissant une empreinte indélébile dans les esprits.

Annonciateurs du changement à venir tels quatre cavaliers de l’apocalypse punk, les Stooges scindent l’histoire du rock entre un avant et un après. Une révolution musicale se prépare grâce à eux mais, tout comme le MC5 et à l’instar des philosophes des Lumières qui ont posé les prémices de la Révolution française sans jamais avoir pu y assister car morts trop tôt, les Stooges disparaitront avant-même que leurs héritiers punk ne s’emparent des guitares et des scènes de New York et de Londres.

A mesure que le temps passe et que les concerts s’enchaînent, le personnage d’Iggy prend de plus en plus de place. S’il est indéniable que son importance au regard de la réputation du groupe est capitale, il n’en demeure pas moins que le chanteur tire de plus en plus la couverture à lui, pour satisfaire son ego, qu’il considère lui-même comme « devenu immense » vers 1970. « Je me sentais plus haut que le ciel, ce qui donna parfois lieu à des performances intéressantes », ajoute-t-il dans son livre. Toutefois, impossible d’affirmer que le reste du groupe observe cela d’un bon œil.

Les Asheton et Alexander ne manquent d’ailleurs pas de beaucoup taquiner Iggy quant à son rapport à lui-même, affichant par exemple partout dans la Fun House des posters parodiques et pas toujours flatteurs dont il était le héros. Pour le chanteur, il n’y a rien d’autre à voir ici que de la jalousie de la part de ses camarades. C’est pourtant bien lui qui, de son propre chef, rebaptise le groupe en Iggy & The Stooges pour le troisième album en 1973, sans même consulter les autres musiciens.

Scotty sera l’un des premiers membres du groupe à tomber dans l’héroïne. Photographe inconnu.e.

Du reste, au-delà de tensions qui se font jour au sein de la formation, la raison principale de la séparation des Stooges se trouve dans leurs vieux démons : les addictions.

Il a toujours été de coutume de se droguer au sein du groupe mais, au tout début, il ne s’agissait que de marijuana. Omniprésente à chaque répétition, perçue même comme nécessaire pour explorer le champ des possibles en termes de sons, la weed a toujours fait partie du paysage des Stooges, chez qui les MC5 se rendaient par ailleurs parfois pour en trouver quand ils n’arrivaient pas à s’en payer de leur côté. Mais au tournant des années 1970, les choses évoluent car, comme évoqué lorsque nous parlions des MC5, la marijuana devient peu à peu plus difficile à trouver en raison de législations très dures en la matière sous la présidence Nixon. Les drogues dures ont alors commencé à envahir le marché de la dope et les Stooges n’ont hélas pas manqué de tomber dedans, à l’exception de Ron.

L’une des premières victimes de ces addictions au sein du groupe sera Dave Alexander, dont l’alcoolisme n’a fait que s’aggraver avec le temps et a considérablement affecté ses performances sur scène. Le point de rupture fut atteint lors du Goose Lake International Music Festival du 8 août 1970, à quelques kilomètres à l’ouest d’Ann Arbor. Devant un public nombreux, Dave se sent pris par le trac comme jamais et prend tout ce qui passe : bière, tranquillisants, weed. Sur scène, il donne le change mais c’est la fois de trop pour Iggy, qui le vire dès qu’ils ont fini le concert. Un comble quand on sait, comme on va le voir, comment le chanteur a eu du mal à assurer lui-même une fois pris dans ses propres addictions.

Dave n’aura pas eu le temps de protester. Il ne jouera plus dans un groupe après les Stooges mais demeurera un ami proche des frères Asheton jusqu’à sa mort, en 1975. Photographe inconnu.e.

Iggy a toujours entretenu un rapport assez proche à la drogue. Au-delà de la marijuana, il raconte par exemple comment, vers l’âge de 9-10 ans, il plane pour la toute première fois en avalant plus de pilules contre l’asthme dont il souffrait que prescrit. Mais là où il va commencer à véritablement sombrer, et la quasi totalité des Stooges avec lui, c’est après un concert donné au Ungano’s en août 1970. Peu après l’éviction de Dave Alexander, lequel sera quelque temps remplacé par différents roadies à la basse (ici Zeke Zettner), le groupe est engagé pour quatre soirées d’affilée dans ce club de New York. Particulièrement stressé par l’événement, Iggy a du mal à voir comment il va tenir quatre soirs de suite, avec potentiellement plusieurs sets par soirée. Mais le chanteur ne se dégonfle pas et envisage immédiatement une solution : se doper.

Pochette du « Live at Ungano’s » paru en 2010.

Il va donc se rendre dans les locaux d’Elektra, situés non loin de là, afin d’y rencontrer le patron Jac Holzman, lequel le renverra ensuite vers le vice-président du label, Bill Harvey. Dans le bureau de ce dernier, Iggy se montre très clair : s’il doit assurer cet engagement au Ungano’s, il lui faut de la cocaïne. Et pour cela, il réclame une avance de 400$ afin de se fournir au plus vite. Evidemment, Harvey est d’abord sidéré mais devant le show que le chanteur commence à lui offrir dans son bureau – il saute partout, se montre très agité, imprévisible -, il finit par céder. Iggy reconnaît dans son autobiographie avoir pris une quantité colossale de cocaïne au cours de ces quatre soirées. Le passage du groupe dans ce club reste connu non seulement pour l’état dans lequel était Iggy mais aussi parce que les Stooges y ont reçu l’approbation de nul autre que Miles Davis. En 2010 paraît enfin Have Some Fun: Live at Ungano’s, captation du premier concert de cette série, capté par Danny Fields lui-même.

Reste qu’à partir de là, c’est le début de la fin. Plusieurs éléments viendront enfoncer les Stooges dans les addictions aux drogues dures. Parmi cela, on pourra citer l’influence de John Adams, tourneur et manager du groupe, et surtout ancien junkie.

Quelque temps auparavant, Scotty s’était retrouvé à prendre de l’héroïne avec les membres de Parliament/Funkadelic (supergroupe de funk composé des deux formations, sous la houlette de George Clinton). Scotty a raconté cette aventure à John Adams, lequel était devenu sobre à l’époque mais qui a eu envie de replonger après le récit du batteur. Ensemble, ainsi qu’avec Iggy, ils vont donc commencer à prendre de l’héroïne régulièrement. C’est à ce moment-là que Ron commence à protester. Le guitariste raconte notamment cette fois où il a trouvé Adams avec « un tas de poudre blanche gros comme le poing d’un bébé » (in Please, Kill Me) et qui se trouvait donc être la première fois où Iggy et Scott se sont shootés ensemble avec leur manager.

Autre influence néfaste en la matière, évoquons également l’arrivée de James Williamson dans le groupe, en novembre 1970, d’abord comme second guitariste. Dans Please, Kill Me, Kathy Asheton affirme que l’arrivée de Williamson était comme « un nuage noir » qui s’abattait sur le groupe. Dès ses premiers temps avec les Stooges, Williamson revend son ampli pour 750$ et partage la somme entre les membres pour acheter de quoi manger (encore une fois, ils n’avaient rien en poche la majorité du temps). Sauf que tout le monde – sauf Ron bien entendu – est allé voir Iggy avec sa petite somme pour qu’il leur trouve de l’héroïne. Et Iggy savait parfaitement où en trouver et comment la revendre pour doubler la mise de départ. Même Ron a fini par céder, essentiellement pour que le reste du groupe arrête de lui prendre la tête sur cette question, sans doute aussi – on suppose – pour gagner un peu plus d’argent.

The Stooges en 1972, rejoints par James Williamson (à gauche). Photo : Mick Rock

A partir de là, Iggy en particulier mais aussi les autres junkies du groupe n’en finissent plus de s’enfoncer. Le chanteur finit même par quitter la Fun House pour s’installer directement dans le centre d’Ann Arbor, dans les University Towers, « pour se rapprocher des trafiquants de came », comme le rapporte Ron dans Please, Kill Me. Là-bas, il monte un véritable business de drogue, achetant, revendant, consommant tout le temps. Il s’associe notamment avec Wayne Kramer des MC5 pour faire tourner l’affaire.

Evidemment, cette consommation d’héroïne à outrance provoque des dégâts et les concerts des Stooges sont de plus en plus difficiles, erratiques et imprévisibles. Iggy se pique tout le temps, même juste avant de monter sur scène, rendant chaque apparition toujours plus compliquée :

L’état d’Iggy Pop ne fait qu’empirer. Entre ses retards, ses défonces constantes, sa difficulté à rester debout et les moments où il vomit sur scène, parfois sans même prendre le temps de se cacher derrière les amplis, la déchéance est de plus en plus flagrante. A cela s’ajoute bien sûr Scotty, qui s’endort parfois sur sa batterie en plein concert. Le batteur se sépare même de certaines parties de son instrument, ce qui – selon Iggy – lui permettait surtout de se payer de l’héroïne.
Pour Ron, l’affaire est entendue. Lors de ce concert à l’Electric Circus que mentionne Dee Dee Ramone, il a déjà conscience que c’en est quasiment fini des Stooges, d’autant qu’il pâtit lui aussi des addictions qui règnent au sein du groupe.

Face à cette descente aux enfers, Elektra se décide à renvoyer le groupe à l’été 1971. Les Stooges, en plus d’être devenus une bande de camés, n’ont de toute façon jamais été commerciaux et Fun House, leur dernier album en date à ce moment-là, s’est très mal vendu. L’occasion était donc parfaite pour le label pour se défaire de ce qui était devenu un boulet dans leur catalogue, à l’instar des MC5. L’annonce du renvoi survient après une visite de Bill Harvey et Don Gallucci en répétition pour entendre les futurs morceaux.

Coupure de presse relatant l’accident de Scott Asheton sous le Washington Street Bridge (Ann Arbor Sun, 28/05/1971). Ann Arbor District Library

Quelque temps plus tôt, en mai 1971, les Stooges avaient déjà été lâchés par Danny Fields suite à un accident de camion impliquant Scott et deux roadies. L’accident se produit à Ann Arbor, sous le Washington Street Bridge. Un pont de trois mètres de haut, sous lequel Asheton et ses roadies ont voulu passer avec un camion de 3,80m. Sans surprise, le camion est gravement amoché par le choc et les trois occupants du véhicule finissent à l’hôpital. Scotty raconte avoir eu la peur de sa vie, croyant même un instant qu’un des roadies était mort sur le coup. Quand Ron est venu les chercher, les trois ont voulu retourner sur les lieux. Sur place, ils ont fouillé les herbes au bord de la route pour retrouver des cachets : en voyant la police, ils avaient jeté toute leur petite cargaison par les fenêtres du camion et voulaient tout récupérer. Mais le pire, c’est qu’ils avaient très certainement consommé une partie de ces cachets avant de prendre la route. Dans Please, Kill Me, Danny Fields raconte que l’accident a détruit le camion mais aussi les instruments qu’il contenait, lesquels avaient été loués. En résulte donc des poursuites venant à la fois des propriétaires du camion, de ceux des instruments, et également de la ville d’Ann Arbor pour les dommages causés au pont, lequel porterait toujours aujourd’hui les stigmates du choc. C’est à la suite de cela que Danny Fields, épuisé par les Stooges et par les MC5, décide de laisser tomber pour rejoindre le magazine 16. Entre cet abandon de l’homme qui les a découvert et toujours soutenu puis leur renvoi d’Elektra, le groupe se sépare en juillet 1971.

Le pont ferroviaire de Washington Street à Ann Arbor.

Les Stooges renaîtront toutefois brièvement quelque temps plus tard. Après sa rencontre avec Bowie, qu’il croise pour la première fois en septembre 1971, Iggy s’envole avec ce dernier et James Williamson pour l’Angleterre, où le chanteur britannique – alors très en vogue avec le personnage de Ziggy Stardust, qui donnera l’excellent album de 1972 – réussit à leur faire signer un contrat avec Columbia/CBS. C’est sur ce label que les Stooges sortiront leur troisième album Raw Power en 1973.

Après quelque sessions d’auditions au cours desquelles Pop et Williamson recherchent de nouveaux musiciens pour remplacer les Asheton, ces derniers sont finalement rappelés par le duo, mais avec du changement. La guitare principale revient désormais entre les mains de Williamson tandis que Ron passe à la basse. Au même moment, comme vu plus haut, le nom du groupe devient Iggy and the Stooges, sur la seule décision du chanteur, qui compte bien capitaliser sur son nom et assurer l’après. Un après qui arrive très vite, le groupe se séparant de nouveau – et cette fois définitivement – en 1974.


Des Stooges, après leur séparation, il ne resta pas grand-chose. Les frères Asheton ne se relèveront jamais vraiment de la fin du groupe et Dave Alexander meurt en 1975. Iggy quant à lui, n’en finira plus de se détruire. Sans domicile, il finit par se faire internet pour lutter contre son addiction. En 1976, il quitte les Etats-Unis pour Berlin, en compagnie de David Bowie qui l’emmène avec lui sur la tournée qui vient soutenir la récente sortie de son album Station to Station. Les deux amis voient leur complicité grandir, ils vivent ensemble quelque temps, à Berlin comme à Paris. De cette période naîtront les trois premiers albums solo d’Iggy Pop : The Idiot, Lust for Life et Kill City. Ce dernier avait été enregistré auparavant, avec James Williamson, mais aucune maison de disque n’en avait voulu.

Des Stooges, alors que le punk arrive, il reste pourtant beaucoup. Une aura, une influence qui vont marquer des générations de musiciens et musiciennes. Des premiers punks qui vont faire sauter la scène rock britannique et américaine en passant par les rockeurs et rockeuses de la scène grunge des années 1990, voilà où s’étend l’héritage des Stooges. Iggy Pop, Ron et Scott Asheton et Dave Alexander n’ont jamais vraiment connu le succès du temps où les Stooges ravageaient tout sur leur passage mais leur poids dans la conscience collective est indiscutable. Ils sont les premiers à avoir tout lié, cette rage musicale, ce refus du cadre social, cet absolu scénique, dans un tout qui inspirera la révolte punk qui naît en 1976, an zéro de cette autre contre-culture.

Il y a un avant et un après les Stooges, un avant et un après MC5. Les deux groupes ont marqué un tournant majeur dans un Détroit isolé dans son Midwest et appauvri. Un Détroit sauvage.


Si après tout ça vous en voulez encore, n’hésitez pas à venir écouter la playlist de ce dossier sur Deezer !

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