Un jour, un album n°29 – « Help Us Stranger », The Raconteurs

Il y a un peu plus d’un an maintenant, Jack White revenait aux affaires en solo avec la sortie de son dernier album, Boarding House Reach, un opus surprenant à plus d’un titre et dont je vous avais offert une chronique juste ici. Devant l’ampleur de la surprise, je me souviens qu’une poignée d’auditeurs et auditrices ont cru perdre le Jack White qu’ils aimaient tant, celui qui puise ses racines musicales dans le blues, le bon vieux rock’n’roll et le garage. S’il était déjà dommage de noter ce genre de réactions (Boarding House Reach a beau être du genre à prendre de court, il n’en est pas moins de qualité), ces petites oreilles éplorées peuvent se rassurer. Car voilà qu’un an plus tard, Jack revient et il le fait en compagnie de vieux camarades de jeu : les Raconteurs. Ensemble, ils sortent leur troisième album, Help Us Stranger, et comme toujours, je vous recommande de lire cet article avec un casque sur les oreilles pour un plus grand confort à l’écoute des extraits que j’y partagerai. Notez que certaines chansons n’étant pas disponibles en vue d’être partagées sur des supports comme ce blog, je glisserai à la place les commentaires audio réalisés par Jack White sur chacun de ces titres.

Les Raconteurs sont nés en 2006. Alors que les White Stripes sont au sommet de leur gloire, notamment avec leurs deux derniers albums Elephant et Get Behind Me Satan, il prend l’envie à Jack White de changer un peu d’air. Et si le temps qu’il reste aux Stripes est déjà compté à l’époque (Icky Thump, un an plus tard, sera leur dernier opus), le chanteur a quant à lui bien l’intention de continuer à assouvir ses envies persistantes de faire ce qu’il veut. Fidèle à son caractère de hard worker que je vous dépeignais notamment dans mon article consacré aux tous débuts de sa carrière, il va aller chercher ses copains pour monter un autre projet.

Les Raconteurs, de gauche à droite : Jack White (chant/guitare), Patrick Keeler (batterie), Brendan Benson (chant/guitare) et Jack Lawrence (basse).

Les potes en question ne sont pas anodins. Il y a d’abord Brendan Benson, avec qui il jouait dans son éphémère groupe Jack White & The Bricks. Il y a ensuite Jack Lawrence, membre de The Greenhornes mais aussi de Blanche, ce groupe fondé par Dan « Goober » Miller et son épouse Tracee Mae après la séparation de Two-Star Tabernacle dans lequel jouait Jack White (un groupe qu’il avait fondé avec les époux Miller suite à la dissolution de Goober and The Peas, la 1ère formation à l’avoir recruté à l’époque, souvenez-vous). A ces trois-là s’ajoute enfin Patrick Keeler, batteur des Greenhornes justement. White réunit donc autour de lui des gars qu’il connaît, des musiciens de la même scène que lui, tant sur le plan musical que géographique. Un rappel que White, même s’il a très vite exprimé son désir d’indépendance artistique, a toujours aimé s’entourer de gens qui, en quelque sorte, partagent les mêmes racines que lui. Le « jeune groupe de vieux amis », comme ils aiment à se définir est alors formé, rejoint ponctuellement par Dean « Queens of the Stone Age » Fertita et Mark Watrous, question de renfort. Ensemble, ils sortent d’abord en 2006 Broken Boy Soldiers, dont est extrait leur morceau le plus connu : Steady, As She Goes. Puis lui succédera l’immense Consolers of the Lonely, un des meilleurs albums de l’ensemble de la carrière de Jack White, bourré de grands morceaux et au sommet desquels culmine l’incontournable Carolina Drama. Sans doute ce qu’ils ont fait de mieux encore aujourd’hui mais comment voulez-vous détrôner un tel morceau ? C’est d’après moi un des plus grands titres de la musique américaine, à facilement caser aux côtés de quelques pistes de Frank Sinatra, Johnny Cash ou Elvis Presley, dans toute la variété de styles que cela peut engendrer. Je finis sur cette digression en vous recommandant avec force et insistance d’aller écouter de toute urgence la version acoustique disponible sur la compilation Acoustic Recordings parue en 2016. Des frissons je vous dis !

Sur scène chez Third Man Records pour les 10 ans du label.
Photo de Dana Distortion

Enfin bref, les Raconteurs sont calés. On est en 2008, ils ont déjà sortis deux albums, imposé leur style et…plus rien. Un an plus tard, White forme les Dead Weather (avec Fertita et Lawrence, tiens donc) mais pour les Raconteurs, plus rien. Jamais il ne fut question d’une quelconque séparation définitive mais, le temps passant, ça y ressemblait quand même beaucoup. On a donc longtemps cru qu’il était fini le temps de ce rock, blues/rock fier et vif mais néanmoins teinté ponctuellement d’une certaine mélancolie et d’une envie de faire de « la musique américaine à l’ancienne ». Le son des Raconteurs, c’est un peu ça, ce mélange entre les influences habituelles de White et de ses comparses mais aussi l’envie de livrer un groupe qui dénote en distillant dans tout cela des choses plus profondes encore en termes de racines musicales. Il fallut en tous cas attendre 11 ans avant que l’on ne reparle d’eux avec ce troisième album que nous tenons enfin dans nos mains et sur nos plateformes de streaming. Et à la manière dont Consolers of the Lonely a apporté une certaine évolution dans le son des Raconteurs, Help Us Stranger fait de même à son tour à travers 12 pistes :

1- Bored and Razed
2- Help Me Stranger
3- Only Child
4- Don’t Bother Me
5- Shine the Light On Me
6- Somedays (I Don’t Feel Like Trying)
7- Hey Gyp (Dig the Slowness)
8- Sunday Driver
9- Now That You’re Gone
10- Live a Lie
11- What’s Yours is Mine
12- Thoughts and Prayers

Face A : the boys are back

C’est sur Bored and Razed que s’ouvre Help Us Stranger, le cinquième single révélé une dizaine de jours avant la sortie officielle de l’album. Un titre dont j’avoue ne pas l’avoir écouté au moment de sa sortie préliminaire, histoire de ne pas trop en entendre de cet album avant qu’il ne paraisse. Cinq singles au passage, je trouve que ça fait trop : mine de rien, à un titre près, ça représente déjà la moitié de l’album ! Pas encore sorti et tu en connais déjà 50 %. C’est énorme et je trouve toujours que ça gâche un peu le plaisir de la découverte. Aussi n’ai-je en l’occurrence écouté que les trois premiers titres parus en Décembre puis Avril dernier.
Enfin bref, passons sur ce micro « coup de gueule » et revenons en à nos chansons. Celle-ci justement, je trouve qu’elle constitue une bonne introduction pour l’album et cela pour plusieurs raisons. La première, c’est une question toute bête de construction, en particulier sur sa première minute : une ouverture assez calme et qui va crescendo jusqu’à ces douze accords grattés avec force au bout de 30 secondes et auxquels succèdent cette batterie prête à démarrer et ce son de guitare si reconnaissable. C’est comme si White et ses Raconteurs résumaient leur retour en l’espace d’une soixantaine de seconde : on vous a fait attendre, on s’est annoncés doucement mais maintenant, après cette minute d’attente ultime, on est bien là et on va faire le taf. Bored and Razed ne fait d’ailleurs pas dans la demi-mesure et donne aux amateurs et fans des Raconteurs ce qu’ils sont venus chercher. Et c’est d’ailleurs là l’autre raison qui fait de ce titre une excellente introduction. C’est un CV, emprunt d’un parfum de Salute Your Solution (présent sur Consolers of the Lonely) à peine dissimulé.

Et dans la continuité de ce retour, Help Me Stranger poursuit le travail. S’il permet de revenir à quelque chose de plus posé après Bored and Razed, ce morceau ne manque pas de ressembler à un grand nombre des chansons des Raconteurs. Pas dans le sens où celle-ci ferait penser à tel ou tel autre titre mais plutôt dans celui où l’on y retrouve ce qui a fait l’esprit général des deux précédents albums qui, malgré leurs différences intrinsèques, ne manquaient pas de surfer sur la même vague. Une sorte de son hérité du garage que l’on connaît et associe le plus souvent à Jack White mais qui tendrait plus vers un pop-rock réfléchi et soucieux de ses racines. Surtout, on retrouve ce côté un peu choral propre aux Raconteurs avec White et Benson qui se partagent le chant à parts égales quand ils ne chantent pas carrément d’une même voix comme c’est le cas sur ce titre. L’association des deux chanteurs, aux timbres relativement similaires, donne cette profondeur aux lignes de chant qui fait son effet. C’est de toute façon une des forces du groupe depuis les débuts du projet, cette complémentarité des voix et c’est un plaisir complet de retrouver cela intact sur cet album.

Mais comme si cela n’était pas suffisant, voilà que le troisième morceau de l’album, Only Child, vient renouer avec un autre aspect de la musique des Raconteurs : la ballade pop/blues. Quand je parlais d’être soucieux des racines du son du groupe, cela inclut un style venu tout droit des années 1960, à la croisée entre folk et ballade pop (dans tout ce que le terme « pop » peut avoir de 60’s, loin de son sens actuel), le tout teinté de blues toujours. Là-dessus, les Raconteurs ajoutent évidemment leur patte, là encore reconnaissable dans le sens où elle passe par l’intégration dans l’ensemble ainsi formé d’arrangements potentiellement surprenant et/ou d’un instrument (ou plusieurs) qu’on n’aurait pas forcément attendu ici. Ce fut notamment le stylophone dans le précédent album, c’est cette fois-ci le plus classique synthé qui prend la relève. Plus classique car c’est un instrument qu’on entend sans aucun doute plus souvent que le stylophone, mais son usage dans Only Child l’est moins puisqu’il permet au titre de se démarquer, d’être imprégné d’une personnalité par les passages ponctuels où le synthé s’exprime.

Jack Lawrence (ici sur scène avec les Dead Weather) est un très bon musicien, souvent injustement effacé derrière Benson et White au sein des Raconteurs. Photo de Scott Penner

 

C’est en tous cas une belle chanson dans son ensemble, rappelant toute la maîtrise dont peuvent faire preuve les quatre musiciens. J’en profite pour souligner l’impeccable section rythmique assurée par Patrick Keeler derrière les fûts et Jack Lawrence à la basse. Les deux compères ne livrent sûrement pas ici leurs partitions les plus inoubliables ou les plus originales mais c’est parfois dans ces instants où l’on ne cherche pas forcément à verser dans l’exceptionnel que le talent peut être le plus louable. Keeler et Lawrence assurent en effet un fond rythmique solide, métronomique même, qui offre à Only Child une grande partie de son atmosphère de mon point de vue, ou tout du moins une de ses indispensables bases. Ce titre me rappelle un peu Many Shades of Black, notamment dans le refrain, la grandiloquence en moins (ce qui n’est pas un défaut, attention). La puissance que l’on perd alors en quelque sorte par rapport à cet autre titre, elle se trouve compensée par le caractère très mélodieux de cette chanson-ci et par cette capacité à conjuguer old school et une patte en quelque sorte « moderniste », à défaut de termes plus exacts. Alors non, ce n’est peut-être ni inédit, ni particulièrement ingénieux, mais c’est fait avec intelligence et talent. Quand on a cela, ce n’est déjà pas si mal.

Arrivés à ce stade de l’album, ce qui transparaît clairement c’est la direction que ce dernier veut prendre. En l’espace de trois morceaux, la note d’intention semble avoir été établie et l’on a retrouvé, sous différentes formes, de multiples aspects assez habituels de la musique du groupe mais avec quelques nouvaeutés cependant. Les bases sont là, comme si Consolers of the Lonely était sorti hier et que ce gap d’une dizaine d’années n’avait jamais eu lieu. Et pourtant, cette décennie s’est bien écoulée et l’on ne peut nier l’évidente évolution de la musique des Raconteurs. Les musiciens distillent par à-coups quelques idées et autres originalités qu’on ne retrouvait par forcément dans leurs précédentes compositions mais c’est clairement avec Don’t Bother Me que la chose est la plus flagrante.

Cette quatrième piste de Help Us Stranger est, pour dire le moins, marquante. C’est ce morceau de l’album où l’on sent que Jack White, fidèle à lui-même et sa volonté de faire ce qu’il aime, est encore imprégné de son récent Boarding House Reach. Sur un rythme assez différent de celui des chansons habituelles des Raconteurs et même des trois que l’on vient d’écouter, cette chanson emprunte pas mal aux récentes élucubrations solo de White. Je pense notamment à ces choeurs répétant de manière presque lancinante le titre du morceau, à ce riff relativement effréné et limite agressif (Jack White lui-même utilise cet adjectif dans son commentaire audio), à ce phrasé pour les lignes de chant principales qui évoquent encore les influences plus urbaines de White sur Boarding House Reach… J’y vois en fait une sorte de continuité avec cet autre album du chanteur et en particulier avec Over and Over and Over. En cela, Don’t Bother Me permet déjà de diversifier un peu le contenu de Help Us Stranger et rappelle surtout que les Raconteurs sont un groupe de Jack White, que ce soit clairement défini comme ça ou non. Et même si l’ex-White Stripes arrive parfois à s’effacer au profit de ses camarades (il ne chante pas ni ne joue de la guitare dans les Dead Weather, tandis que Benson occupe une place aussi importante que la sienne dans ce groupe-ci), il en reste le dénominateur commun, presque l’alpha et l’omega à lui tout seul.

Jack White (ici sur scène chez Stephen Colbert) reste malgré tout le principal maître d’oeuvre des Raconteurs.

Néanmoins, pour en revenir à notre sujet, White n’oublie pas pour qui ce morceau est destiné (le groupe d’abord, leur auditoire ensuite) et malgré tous ses apports personnels, l’on y retrouve tout de même des éléments qui raccrochent ce wagon fou au reste du train des Raconteurs. Don’t Bother Me en devient ainsi une tentative intéressante de filer droit vers d’autres horizons pour la bande et le résultat est assez concluant, d’autant que la chose reprend dans sa dernière minute des atours plus rock et, fatalement, plus classiques au regard de la musique des Raconteurs. Un retour aux bases qui ne jure pour autant pas avec le reste de la chanson. Bien joué.

Après l’aparté que pourrait presque être le morceau précédent, vient ensuite Shine the Light On Me, une cinquième piste qui permet au groupe de revenir à quelque chose qui leur ressemble déjà plus. Malgré cela, j’avoue avoir du mal à définir ce morceau mais la chaleur qui s’en dégage, portée par des chœurs vibrants et toute la mélodie du piano, est à mon sens inhérente à cette formation (écoutez particulièrement la fin pour voir de quoi je parle). J’y retrouve en fait beaucoup de ce qui a fait l’atmosphère de Consolers of the Lonely en 2008. D’une douceur des plus appréciables, Shine the Light On Me se pose finalement presque comme un interlude avant Somedays (I Don’t Feel Like Trying), qui vient conclure la première face de l’album. Je m’appuie d’ailleurs sur la version vinyle de Help Us Stranger parce que c’est dans ce format-là que j’ai écouté l’album pour la première fois. Mais surtout, à l’écoute de ce disque noir (ou vert pour celles et ceux qui se sont laissés tenter par le Vault Pack de Third Man Records), on se rend compte de la façon dont il a été construit.
Somedays arrive donc en ultime piste de la face A, et ramène un autre aspect de la musique des Raconteurs sur le tapis. Une espèce de mélancolie pop/blues qu’on retrouvait déjà beaucoup sur des chansons comme You Don’t Understand Me à l’époque par exemple. Sur cet album, la chose a jusqu’ici fait de ponctuelles apparitions sans pour autant jamais réellement prendre son plein essor, ce que Somedays tâche de lui accorder donc. Cette mélancolie alors, elle transpire de chaque note de ce morceau, lequel vient joliment bercer l’auditoire sans pour autant oublier de le secouer un peu par instants, notamment dans les refrains. Ces derniers sont dans la pure veine de ce que les Raconteurs savent faire sur ces passages. Ainsi construite, la chanson conclut encore une fois idéalement la première moitié de l’album, en particulier grâce à ce final qui va crescendo, comme pour annoncer la suite.

La face A arrivée à son terme, cette dernière semble avoir été intégralement conçue pour résumer tout ce qui fait cet album des Raconteurs : un opus qui reprend les bases de leur musique tout en cherchant à proposer autre chose. Une phrase somme toute très bateau mais qui synthétise finalement assez bien mon ressenti sur cette première moitié d’album. Car si j’y ai retrouvé ce qui fait – pour moi – le charme du son des Raconteurs, j’ai eu l’occasion au cours de ces six premiers morceaux d’être surpris, sinon décontenancé comme ce fut le cas avec Don’t Bother Me. Jusqu’ici, Help Us Stranger c’est les Raconteurs avec un truc en plus de manière chronique qui renouvelle agréablement la sauce. L’album, malgré sa filiation nette avec ses deux prédécesseurs, se forge alors une identité propre et solide qui en fait clairement une oeuvre à part entière dans la discographie du groupe.

Face B : de l’importance des influences

Je disais pour conclure la face A que cette dernière se terminait sur un crescendo qui annonçait la suite. J’entendais par là qu’après deux titres plus orientés ballades que rock pur jus, la sauce semblait remonter un coup et la première piste de la face B donne son plein envol à ce retour en force. Hey Gyp (Dig the Slowness) est une reprise de Donovan qui, dans sa version originale, ne peut pas forcément prétendre au titre de chanson rock. C’est en fait bien plus un morceau folk un chouïa énervé (mais juste un chouïa) qu’autre chose.

Pour autant, cette chanson a apparemment beaucoup inspiré les groupes rock de tous horizons puisqu’elle fut l’objet de nombreuses reprises, l’une des plus connues étant celle des Animals. Ce sont désormais les Raconteurs qui font leur cette chanson en en livrant une version qui permet à leur album de se relancer en cette ouverture de face B avec une cover autrement plus endiablée que l’originale. Transformant le titre folk en un bon rock’n’roll à l’ancienne, les Raconteurs ne font finalement que poursuivre leur plongée dans les 60’s à laquelle s’apparente Help Us Stranger dans ses grandes largeurs. Leur version de Hey Gyp s’avère alors être d’une redoutable efficacité, brute et vive, et je me dois d’accorder une mention spéciale à ce solo d’harmonica particulièrement enlevé en conclusion du morceau. Et que dire également de cette virevoltante batterie, avec un Patrick Keeler des grands jours pour la marteler sans cesse.

Patrick Keeler rappelle quelle machine à rythme il est sur Hey Gyp.

Mais au-delà de toutes les qualités intrinsèques de cette reprise, le fait d’en faire une à partir d’une chanson de Donovan est intéressant. Car dans leur volonté de presque revisiter les années 1960, ou tout du moins de grandement s’en inspirer, les Raconteurs semblent avoir été tout particulièrement influencés par le chanteur. On pourrait parler des voix de White et de Benson qui se rapprochent parfois beaucoup de celle de Donovan mais j’ai le sentiment que ça va au-delà de cela. C’est comme si l’ombre de Donovan – et d’autres chanteurs de la même trempe – planait sur l’intégralité de cet opus. A l’instar des Raconteurs, il avait en son temps fait son petit effet au sein de la musique folk. Puisant lui aussi sa musique dans les influences blues qui sont les siennes, le chanteur avait su composer un son bien à lui, mêlant la folk qu’il souhaitait faire à ces inspirations fortes tout en tâchant de se démarquer au sein-même du genre auquel il était associé. Donovan avait ainsi su se forger une identité un peu à part dans la scène folk, avec un blues qui s’exprimait parfois bien plus que chez les Bob Dylan et autres Joan Baez, tout en n’hésitant jamais à tâter le psychédélisme ou à s’acoquiner avec le rock’n’roll so 60’s. C’est pour cela que je vois en Help Us Stranger un album en partie influencé par le travail de ce chanteur, non seulement dans le style général qui s’en rapproche parfois, mais aussi et surtout dans l’intention.

Remonté sur le train du rock’n’roll, l’album enchaîne directement avec Sunday Driver, le premier single révélé en Décembre dernier (déjà). Moins électrisant que son prédécesseur, ce morceau reste le témoignage d’un rock enthousiaste et est encore aujourd’hui un excellent choix de single je pense. Car si je disais plus haut que la face A résume bien l’album, Sunday Driver en est surtout un parfait annonciateur. Dans un espèce de rock « hard bluesy » à souhait, que Jack White qualifie même de « lazy rock’n’roll » , et qui fleure encore bon les 60’s (White évoque notamment les Small Faces comme une influence pour ce morceau) mais également un garage des années 2000 qu’on retrouve finalement assez peu sur Help Us Stranger, les Raconteurs mêlent l’intégralité de leurs ingrédients phares : les voix en chœur (bien que celle de White domine ici), le son si typique de la guitare, le tout dans une ambiance de rock de la fin des années 2000 donc. Une période où quelques uns arrivaient encore à proposer des titres emprunts d’une certaine modernité tout en faisait preuve d’une certaine capacité à regarder en arrière sans pour autant se parer d’une nostalgie outrancière ou mal placée.

Tel est l’état d’esprit de ce morceau qui est tout à l’image des Raconteurs finalement, groupe qui a toujours porté en lui ce goût pour les sons 60’s et même 50’s sans jamais oublier de leur adjoindre des choses plus récentes, de les enrichir des caractères musicaux actuels de la scène rock en général et de ces quatre garçons en particulier. Un élément fort de leur identité en tant que groupe dont je disais plus haut qu’on le retrouve déjà sur d’autres pistes de ce disque. Alors peut-être ne pourra-t-on s’empêcher de penser que tout cela sonne « très Jack White » au final mais il y a néanmoins sans cesse, dans cette chanson et les autres d’ailleurs, ce petit plus qui fait des Raconteurs bien autre chose qu’un simple side project.

Brendan Benson est essentiel aux Raconteurs. Sans lui, le groupe serait sans doute tout autre.

Et Now That You’re Gone, l’autre single initial, va dans ce sens à mon avis. Car une partie majeure de ce « petit plus » que je viens de mentionner, c’est évidemment Brendan Benson, l’autre chanteur et guitariste du groupe. « L’autre » et surtout pas « le second », appellation qui impliquerait une prédominance nette de Jack White. Benson, bien au contraire, est l’autre morceau de la paire, un élément indispensable de l’âme du groupe (musicalement et sur bien d’autres aspects encore), un égal pur et simple face à White. Guitariste talentueux, chanteur très souvent sous-estimé, certains le considèrent même comme LA voix des Raconteurs, là où White serait presque plus son image. Et Now That You’re Gone est un titre à la hauteur du bonhomme. Dans un autre mélancolique retour aux années 1960, où White se fait d’ailleurs assez discret en dehors de ses chœurs et des grincements iconiques de sa guitare, Benson livre une nouvelle ballade d’une redoutable douceur, où toute la puissance de sa voix ne surgit finalement que ponctuellement, comme pour n’en être que plus remarquable. Audacieux chanteur rock, comme il l’a démontré en bien des occasions (Salute Your Solution notamment), Benson révèle toute la manne folk qui réside en lui, le tout dans une très jolie chanson, unique en son genre au sein de cet album dont elle est cependant sans doute la meilleure piste.

Ne restent alors plus que trois morceaux pour cet album qui s’avère déjà être un très bon opus. Et c’est avec Live a Lie que les Raconteurs poursuivent leur route, un morceau très court (à peine 2min20) et qui, après Now That You’re Gone, ramène Help Us Stranger dans le ton habituel du groupe. Ce dernier a ainsi clairement fait de son album une sorte de montagne russe où se succèdent avec harmonie les titres les plus enlevés et typiques de leur répertoire et ceux plus posés qu’on a pu entendre jusque là. Petit rock sympathique, Live a Lie se montre néanmoins assez peu inventif et manque d’originalité. J’irais même jusqu’à dire que c’est certainement le morceau le plus faible d’un album qui amorce alors –  sans qu’on le sache encore – une conclusion en demi-teinte si on la compare à tout ce qui a précédé.

Les Raconteurs photographiés par David James Swanson

Dans la même veine, What’s Yours is Mine ne restera sans doute pas dans les mémoires comme un grand titre des Raconteurs. Bien que clairement composée des mêmes ingrédients qu’une bonne partie des succès du groupe, cette chanson semble continuellement se chercher et peine à pleinement séduire, en ce qui me concerne. Tant les lignes de chant que la mélodie générale manquent le coche à mon sens et l’ensemble s’avérerait presque laborieux.
Dommage, d’autant que ça fait deux morceaux coup sur coup qui viendraient presque faire croire que la fin de l’album va être bien moins appréciable que le reste…
Help Us Stranger se clôt alors sur une dernière ballade, où les guitares et la voix de Benson (principalement) se conjuguent très harmonieusement dans un morceau certes très calme mais absolument pas plat. Bien au contraire, Thoughts and Prayers ondule doucement, oscille calmement… Violons et guitares puisent toute leur saveur dans un long héritage musicale américain tandis qu’encore une fois les arrangements saupoudrés par-dessus cela tâchent de porter l’ensemble vers des horizons plus actuels en quelque sorte. Une bien jolie conclusion pour cet album qui a bien failli manquer son final mais où les Raconteurs semblent finalement avoir tenté de faire le tour de la musique américaine du XXème siècle, au-delà même du rock et du blues qui sont pourtant leurs piliers fondateurs. Par à-coups, ils se montrent ainsi à la fois héritiers et acteurs, conscients du passé et de son influence tout en étant prompts à construire, peut-être pas le demain de cette musique, mais au moins son aujourd’hui.

____________________

Help Us Stranger est donc un album qui vaut le détour au final. S’il n’a pas vraiment de trucs réellement originaux et marqués à la Level (tiré de Broken Boy Soldiers), ni de gros morceaux réellement garage-blues comme les Raconteurs ont pu nous en offrir, il reste un album qui revient beaucoup vers les racines inspiratrices du groupe, à savoir un rock old school, une sorte de pop 60’s et un garage à l’ancienne, celui d’avant le punk à la toute fin des années 1960 encore, à un moment où le rock’n’roll commence à réellement s’énerver sans pour autant lancer officiellement la déferlante de la deuxième moitié des années 1970. Dans cet esprit, Help Us Stranger élude un peu toute forme de garage dans son acception des années 2000, quitte à rompre avec les airs fondateurs du groupe et, par conséquent, avec une partie de leur public. Exit donc toute chanson à la Salute Your Solution, même si certains morceaux s’en approchent à tâtons. On est ici plus dans l’atmosphère de titres comme You Don’t Understand MeHelp Us Stranger n’en devient alors que plus intéressant et si tout en son sein n’est pas d’égale qualité, la grande majorité des pistes fait mouche. C’est un opus à la fois serein et vivifiant, comme un témoignage de l’idée qu’ils ont bien fait d’attendre plutôt que de s’échiner à absolument sortir un troisième album plus tôt que cela. Il aura mis 11 ans à arriver mais, dans ces formes-là, mieux vaut tard que jamais, c’est certain.

Une réflexion sur “Un jour, un album n°29 – « Help Us Stranger », The Raconteurs

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