Note de lecture n°33 : « Capitaine Albator – Dimension Voyage », Leiji Matsumoto & Kouiti Shimaboshi

Il y a un bout de temps maintenant, j’avais rédigé un article consacré à l’intégrale du manga Capitaine Albator de Leiji Matsumoto. Dans ce qui s’avérait être le dernier article de la saison 2017-2018 sur ce blog, j’étais revenu sur ce gros volume édité par Kana et sur l’amour que je portais – et porte toujours – pour le personnage. Plus de trois ans plus tard, retour donc sur les aventures du corsaire de l’espace avec cette nouvelle série, Dimension Voyage.

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L’intérêt même de Dimension Voyage réside dans la fin du manga original, publié dans les années 1970. Ou plutôt dans l’absence de fin. On le sait bien mais rappelons-le tout de même : Capitaine Albator n’a pas de fin. Stoppée après 1000 pages alors qu’Albator et son équipage se rapprochent toujours plus de la menace sylvidre, l’aventure demeure encore aujourd’hui inachevée. Matsumoto aura bien écrit et dessiné d’autres récits se déroulant dans le même univers ensuite mais aucun n’apporte de finalité à cette guerre, qu’il s’agisse de Queen Emeraldas ou de L’Anneau des Nibelungen (qui se déroulent de toute façon avant…). Dans un reportage que j’ai vu sur Arte (me semble-t-il), le mangaka expliquait qu’il ne souhaitait pas conclure ses œuvres, craignant que cela le rapproche de sa propre fin. Une superstition que je ne juge pas mais qui demeure frustrante pour le public évidemment.

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Kouiti Shimaboshi, nouvel illustrateur

Surprise cependant au milieu des années 2010 : Albator fait son retour ! Pas moins de 45 ans après sa toute première apparition dans Dai-Kaizoku Captain Harlock et 12 ans après sa dernière aventure (L’Anneau des Nibelungen donc), le capitaine corsaire fait donc son grand retour. Bien sûr, on croit bien vite que Matsumoto s’est finalement décidé à nous raconter la fin de la guerre contre les Sylvidres mais que nenni ! Au lieu de cela, il décide de tout reprendre à zéro. Dimension Voyage va donc narrer les mêmes événements mais sous un nouveau jour, avec de nouvelles péripéties, une nouvelle trame scénaristique générale et de nouveaux personnages aux côtés desquels évolueront cependant (et heureusement) les anciens. C’est donc accompagné des fidèles Tadashi Daiba, de Yattaran ou encore de Kei Yûki et Miimé que le grand balafré s’apprête à décoller pour un nouveau périple. Enfin, une dernière différence de taille distingue Capitaine Albator de Dimension Voyage : cette dernière série a une fin ! Tordant le cou à ses vieilles craintes, Leiji Matsumoto se décide donc finalement à raconter son histoire de A à Z. Pour cela, il s’accompagnera même d’un nouvel illustrateur, Kouiti Shimaboshi, alors que Matsumoto dessinait lui-même son manga autrefois.
Demeurera toutefois toujours le regret de ne pas voir la fin du premier manga. Car comme je le mentionnais rapidement (et nous allons entrer dans le détail ensuite), Dimension Voyage ne raconte pas strictement la même histoire dans une version un tant soit peu actualisée. Il convient plutôt de voir cette série comme un reboot reposant sur le même socle de base, à savoir la menace Sylvidre et le statut de hors-la-loi d’un Albator qui lutte pour sauver la Terre, mais qui va partir dans une direction nouvelle, nourrie par des événements différents, le plus souvent inédits et remisant la plupart des grandes étapes du récit d’origine au placard. Avec ce nouveau manga, Leiji Matsumoto ne cherche pas à répondre aux questions qui restaient en suspens en 1979 mais bien à raconter une nouvelle histoire.
J’y vois à titre personnel une volonté de tourner la page un bon coup tout en s’épargnant la tâche – difficile, à n’en point douter – de replonger dans une trame qu’il a laissée en cours de route 35 ans auparavant. On se consolera toujours en allant regarder la série d’animation Albator 78, terminée elle. En effet, et comme cela s’observe encore de nos jours avec certains mangas, la production de la série télé avançait plus vite que ne le faisait Matsumoto sur ses planches. La Toei se chargea donc d’offrir sa propre fin à son récit, et tant pis si ce n’était pas celle prévue par l’auteur dans ses publications. Bref, c’est le bordel, on peut bien le dire mais l’avantage d’un reboot c’est justement de se dire qu’on s’en fout et qu’on peut repartir sur des bases saines. Exit donc les nombreuses précédentes œuvres de Leiji Matsumoto, tant pis pour ces fins qui ne sont jamais arrivées et n’arriveront jamais, on oublie tout ça et on repart de plus belle.

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Leiji Matsumoto

En l’espace de 10 volumes, l’auteur va donc donner une nouvelle vie à son histoire culte. Nous sommes toujours dans le futur de la Terre, les Sylvidres sont toujours la grande menace et Albator s’impose encore et toujours comme le dernier rempart entre ces envahisseuses venues des confins de l’espace et une humanité résignée et dirigée par des hommes plus incompétents les uns que les autres. Le socle demeure donc inchangé comme je le disais plus haut et le récit s’ouvre sur les mêmes événements. Ainsi retrouvons-nous le professeur Daiba mettant en garde l’humanité pour mieux se faire assassiner ensuite, laissant derrière lui son fils Tadashi qui ne tardera pas à rejoindre l’équipage d’Albator. La première intention de Matsumoto transpire donc dès les premières pages et affirme nettement cette envie de redémarrer la même histoire. Cependant, viendra très vite également s’affirmer cette autre volonté, celle d’une remise au gout du jour doublée d’une envie de modifier les événements et de prendre un certain nombre de libertés avec le manga des années 1970. De cette double intention naît donc une œuvre nouvelle, formule réactualisée du manga originel et qui va en toute logique autant s’en distinguer qu’y faire écho.

Pour l’essentiel, les différences entre l’ancien manga et l’actuel résident dans le cours du récit. Comme je le disais, Leiji Matsumoto s’accorde le loisir de prendre énormément de libertés vis-à-vis de sa propre œuvre et ne cherche en aucun cas à se répéter. Si certains événements – comme cette ouverture que je viens de décrire – sont renouvelés, la majeure partie des péripéties et des virages scénaristiques pris dans cette nouvelle série différeront beaucoup de ce que nous avions pu lire auparavant.

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Tout démarre globalement de la même manière qu’en 1977.

Ainsi, tout en conservant quelques points clés de son histoire, le mangaka se livre à un exercice intéressant de torsion complète de celle-ci en confiant à certains personnages des rôles plus marqués, en en introduisant de nouveaux et en accentuant certains aspects du récit qui se trouvaient assez minimes dans le manga d’autrefois ou bien n’avaient tout simplement pas eu le temps d’être abordés ou suffisamment développés. A mesure que l’on progresse dans notre lecture et que nous passons de tome en tome, on ne peut que constater l’étendue des distinctions qui séparent les deux œuvres et si l’on aura un sentiment de familiarité en lisant Dimension Voyage, ce sera plus pour des aspects de forme que de fond, le récit ici mis en place par Matsumoto nous entraînant sur des sillages que nous n’avions pas explorés dans sa première mouture.
Je ne vais pas revenir ici sur l’intégralité du récit, sur ce qui change ou non et sur les différents événements qui le ponctuent. En effet, ce serait assez fastidieux tout en m’amenant à vous révéler des éléments-clés d’un scénario que je préfère vous laisser découvrir par vous-mêmes. Retenez cependant qu’à mon sens, les changements apportés par Matsumoto ont dans leur ensemble été bénéfiques. Sans vouloir bien sûr décrier le manga d’origine, que je continue de porter dans mon cœur, il apparaît tout de même bien vite que la série Dimension Voyage offre un plaisir de lecture aussi renouvelé que l’histoire qu’elle met en scène.
Ce renouvellement s’observe en grande partie dans la rythmique générale du titre, laquelle se veut plus vive et plus prenante que ne l’était celle de Capitaine Albator entre 1977 et 1979. Peut-être est-ce parce qu’il avait l’idée en tête dès le départ de terminer cette histoire ou bien parce qu’avec l’âge il a su mieux visualiser ce qu’il voulait raconter avec Albator, mais il me semble dans tous les cas que Leiji Matsumoto a gagné en maîtrise dans le déroulé des événements qu’il nous raconte. Mieux encore, il réussit à faire cet effort sans pour autant dénaturer le ton original de la série. Car lire Albator, c’est aussi nouer avec une tonalité particulière, faite d’une envie de poésie et d’une mélancolie assumées qui lui donnent toute sa saveur. Or, il s’agit ici très clairement d’une des plus grosses similitudes que l’on pourra observer entre Capitaine Albator et Dimension Voyage. Ce sens de la poésie, on le retrouve en effet à chaque chapitre de cette nouvelle épopée, que ce soit dans la dramaturgie des événements, dans les dialogues ou les monologues de certains personnages ou bien dans les encarts purement narratifs calés en fin de chapitre. Très régulièrement, Dimension Voyage donne alors à lire ces lignes de texte que l’on retrouvait déjà dans Capitaine Albator et qui souligne l’espèce de langueur ambiante dans laquelle baigne le récit. Une langueur qui n’est cependant pas vu comme une fatalité insoluble par l’auteur et ses personnages puisque chacun sera sans cesse empli d’un espoir qui sera le moteur nécessaire pour continuer à avancer.

En cela, Matsumoto renoue avec un certain héritage du romantisme à la japonaise mais aussi de celui, littéraire, du XIXème siècle qui s’observait déjà dans le précédent manga. Genre à part entière dont sont issus d’illustres auteurs et poètes tels les précurseurs Gœthe et Byron mais aussi, en France, Charles Baudelaire, François-René de Chateaubriand ou encore Alphonse de Lamartine, le romantisme se distingue par un certain nombre de composantes thématiques fortes avec ces anti-héros mal dans leur peau, ce goût pour une nature sauvage et imposante vue comme une véritable force devant laquelle nous ne serions rien ou presque ou encore – notamment chez Baudelaire – ce fameux spleen, état d’esprit de profonde mélancolie, de frustration et de mal-être dont l’une des clés serait la recherche d’un idéal présenté comme inaccessible et donc cause de cette frustration. Une dualité qui donnera d’ailleurs son nom à la première section de poèmes du recueil Les Fleurs du Mal de Baudelaire, toujours lui, sobrement intitulée Spleen et Idéal.

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Le spleen

Je m’égarerais presque en commençant à vous parler de tout cela mais pas tant que cela finalement. Car, ainsi que je le soulignais, ces aspects, ces thèmes et ces tonalités sont omniprésents dans Dimension Voyage, tout comme ils l’étaient dans Capitaine Albator, renforçant ainsi la filiation entre les deux œuvres. Comment en effet ne pas trouver tout cela dans les pages de ce manga alors que ce sont les Sylvidres, ces femmes-plantes qui viennent menacer une humanité désolée et désolante ? Comment encore ne pas observer ces thèmes dans la façon dont tous les personnages ou presque semblent rechercher ce fameux idéal mais avoue fréquemment son impression de cause perdue ? Comment ne pas constater ce spleen ambiant dans les regrets et les souvenirs douloureux si souvent évoqués par les uns et les autres ? Un spleen qui, d’après Baudelaire une dernière fois, pouvait être atténué en quelque sorte par la musique, ce qui ne manque pas d’être le cas dans les pages de ce manga quand Miimé entonne ses mélopées et que tout l’équipage de l’Arcadia s’en émeut. Miimé que Matsumoto voulait d’ailleurs représenter comme ce chat dont la présence et le miaulement apaisent, concept que l’on retrouvait une nouvelle fois chez Baudelaire dans ses deux poèmes consacrés au petit félin.
En résulte alors cette atmosphère particulière et familière qui permettra aux lecteurs et lectrices les plus ancien(ne)s de tout de suite reprendre leurs marques, de trouver dans cette Dimension Voyage une tonalité qui leur dira nettement : vous êtes chez vous. Ceci étant dit, cet exercice de style ne se fait pas sans retrouver l’écueil qui, déjà à la fin des 70s, venait un tout petit peu entacher le tableau. Difficile en effet de ne pas noter la redondance visible dans la mise en avant de ces thèmes qui, bien souvent, reposeront sur les mêmes mots et les mêmes tournures de phrase. Répétitif, le style de Matsumoto (tel que la traduction française donne à le lire en tous cas) pourra même quelques fois sembler toujours aussi pompeux. A trop vouloir en faire dans cette volonté de jouer avec les ressorts romantiques, peut-être s’égare-t-il un peu en chemin sur le plan purement stylistique.

Puisque l’on est à parler de thèmes qui apparaissent dans cette série, soulignons le fait qu’ils demeurent les mêmes qu’auparavant. A la fin des années 1970, l’épopée d’Albator était un moyen de dégager un message tout en exprimant les angoisses de Matsumoto vis-à-vis de son temps. On pensera ici notamment à cette espèce d’endormissement civilisationnel où les humains, mis face au plus grand péril, ne réagissent même plus et continuent de confier leur destin à une classe dirigeante aussi incompétente qu’auto-centrée. C’étaient alors ces dangers mais aussi ceux de l’urbanisation démesurée, des atteintes à l’environnement, du risque que la nature se rebiffe… Les dangers également d’un militarisme trop poussé qui deviendrait la seule réponse à tous les maux, quitte à s’en prendre à celles et ceux qui combattent pour « le bien ». Eh bien au milieu des années 2010, c’est tout pareil. A tel point que sans même trop changer quoi que ce soit à son sous-texte, Matsumoto réussit le pari d’être toujours actuel et de mettre l’accent sur les mêmes risques et dérives que 40 ans auparavant. Evidemment, Dimension Voyage ne sera jamais la pamphlet du siècle, ce que n’était pas non plus Capitaine Albator en son temps, mais le retour de ces problèmes ici pose question quant aux solutions qu’on aura su y apporter entre-temps…

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A travers la figure de l’odieux ministre, c’est toute la classe politique qui en prend pour son grade.

Albator se voulait alors être, en tant que personnage, la réponse justement, au moins partiellement. En refusant de baisser les bras, en ciblant toujours ceux qui nient la réalité de la situation et en menant sa lutte sans jamais faillir, le capitaine s’impose comme un ultime rempart face à l’abandon général. Installé dès lors comme une sorte de figure mythologique, Albator se veut grandiose malgré son indéboulonnable flegme. Pour autant, je trouve que son rôle dans Dimension Voyage change. S’il sera toujours le porteur de résolution et s’offre même le luxe d’apporter son coup final au récit, il apparaît assez visible que sa place dans l’intrigue est amoindrie, au bénéfice de Tadashi Daiba. Véritable synthèse du culte que les habitant(e)s de la galaxie vouent au capitaine corsaire dans le manga originel, le jeune homme prend ici une ampleur nouvelle et hérite en partie du rôle qui était autrefois exclusivement confié à Albator. Ce dernier effectue alors un pas de côté et bien qu’il soit toujours à la manœuvre, il se met en retrait derrière Tadashi, lequel prend de fil en aiguille la place de personnage principal de cette nouvelle série. Ce choix que Matsumoto réalise ici, je lui trouve plusieurs aspects. D’abord, il permet de rebondir sur le faire que les thématiques abordées et dangers soulignés par le sous-texte sont toujours d’actualité en mettant une autre génération à la barre. Tadashi a alors la tâche d’incarner cette génération plus jeune et de porter le message. Est-ce une façon de conquérir un public moins âgé et de séduire celles et ceux qui ne verraient encore en Albator que ce personnage vénéré par une « génération Club Do » qui tape gentiment sa quarantaine de nos jours ? Ou bien est-ce une façon pour Matsumoto de faire écho aux mouvements sociétaux portés par une jeunesse en opposition à la génération précédente dans différentes régions du monde ? Difficile de démêler les raisons qui ont poussé le mangaka à ainsi mettre Tadashi plus en lumière mais le résultat est là : le jeune Daiba apporte une certaine fraîcheur au tout et son parcours s’avère intéressant à suivre. Naïf puis de plus en plus confiant, c’est à une sorte de « parcours du héros » que nous assistons là et au terme duquel un passage de flambeau tout en symboles viendra finir de l’installer comme l’égal en devenir d’Albator.

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Tadashi n’est pas là pour enfiler des perles !

Mais au-delà de seulement confier une importance nouvelle à Tadashi, cette manière de rebattre un peu les cartes viendra ensuite contribuer à l’aura du personnage d’Albator, malgré son retrait relatif. Car Matsumoto n’a de toute évidence aucune envie de minimiser son vieux héros. Tout au contraire, en le mettant un peu en arrière, le mangaka poursuit le travail de « légendarisation » du pirate de l’espace et continue (sinon finit) de forger  cette image d’être quasi supérieur qu’il a toujours voulu coller à Albator. Ainsi, au fil des 10 volumes de Dimension Voyage, personne n’aura jamais assez de mots pour louer le capitaine et établir sa légende en se remémorant ses victoires passées et la force de sa lutte. Tout ce qui gravite autour d’Albator en tant qu’individu se veut grandiose, exceptionnel et même craint. Son seul nom, ainsi que celui de son vaisseau, l’Arcadia, sont des éléments auxquels Matsumoto cherche à donner une résonance qu’il leur attribuait déjà dans Capitaine Albator.

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Albator est une figure à laquelle s’accrocher, il est celui qui décide, ordonne et organise pour finalement prendre la décision fatidique.

Progressivement, Albator en vient à dépasser son seul statut de renégat et se pare parfois de l’étoffe d’une divinité. Cela, et bien que la comparaison puisse paraître un peu galvaudée, on le ressent notamment dans la manière dont il devient une espèce de deus ex machina régulier, faisant fréquemment irruption dans des situations où il n’apparaissait pas ou bien se montrait discret pour finalement donner l’ordre ou prendre la décision qui va faire mouche. Si cette façon de lui accorder sans cesse le crédit des différentes résolutions contribue donc à cette image qui l’entoure, on ne pourra toutefois pas s’empêcher que c’est aussi un moyen de faire preuve d’une certaine facilité dans l’écriture. Jamais Albator ne faillit ou ne se trompe et jamais non plus ne perdra-t-il la certitude qui l’anime constamment, surtout qu’au final, les événements lui donnent systématiquement raison. Avec toujours un coup d’avance sur le scénario, le personnage s’apparente en définitive le plus souvent à un outil au service de l’auteur, idéale réponse à toutes les péripéties de l’aventure. Chaque médaille a son revers et celle de l’aura qui entoure Albator sera cette façon de désacraliser son importance en lui en conférant paradoxalement un peu trop.

Sorti de ces questions sur le fond du récit, il convient tout de même de rappeler que ce dernier se laisse lire avec un plaisir certain. Comme je le mentionnais plus haut, Matsumoto fait preuve d’une certaine maîtrise dans la façon dont il tisse la trame de son histoire et offre ce faisant à cette dernière une rythmique appréciable. De tome en tome, le scénario se relance régulièrement et donne à lire son lot de rebondissements, pour certains assez inattendus. Dimension Voyage n’arrivera peut-être pas à se hisser au rang de Capitaine Albator malgré tout mais demeure toutefois une bien agréable lecture. Fresque spatiale efficace, cette récente série s’efforce de se donner les moyens de satisfaire les fans les plus ancien(ne)s tout en devenant une belle porte d’entrée pour celles et ceux qui découvriraient Albator et ses comparses pour la première fois. Les thématiques sont à mon sens mieux développées (sans jamais cependant être exceptionnellement traitées) et Dimension Voyage se pare ainsi d’une indéniable bonne volonté qui lui permet de ne jamais avoir à totalement rougir de son illustre prédécesseur.

Quelques mots enfin pour parler du dessin de ce manga. Contrairement à ce à qui il avait pu nous habituer au fil des décennies, Leiji Matsumoto n’officie plus en tant qu’illustrateur de son oeuvre sur Dimension Voyage. Le rôle revient en effet à Kouiti Shimaboshi, jeune dessinateur dont il s’agit tout bonnement de la première grosse série. On aurait pu craindre en cela de perdre tout le sel visuel de l’univers d’Albator. En effet, le style de Matsumoto – fait de détails dans les engins, de personnages longilignes tandis que d’autres sont au contraire petits et replets – demeure aujourd’hui encore iconique et contribue à la cohérence de tout son univers créatif. En faisant appel à Shimaboshi, c’est même finalement un bel honneur qu’il fait à cet illustrateur.

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Même dans ses meilleures planches, Matsumoto n’a jamais fait d’Albator un tel beau gosse.

Ce dernier donne alors son possible pour y répondre comme il se doit. La chose n’est pas aisée sur le papier car si le style de Matsumoto et donc de Capitaine Albator reste incontournable, il s’agit aujourd’hui de répondre à la nécessité de croiser les acquis de celui-ci avec un certain sens de la modernité et d’inscription de l’oeuvre dans son temps. Entre 1977 et les années 2010, le manga a beaucoup changé et évolué, il convient donc d’en prendre acte. Voilà qui explique alors comment Shimaboshi a dû se saisir du chantier, avec d’abord le fait que l’illustrateur réussit à reprendre toutes les caractéristiques du dessin de Matsumoto. Il assure en cela le continuité dans le processus créatif et la cohérence entre les œuvres, les différents personnages étant parfaitement reconnaissables car similaires à ce qu’ils étaient 40 ans plus tôt. Surtout, il applique en toute logique le même style général aux nouveaux protagonistes que ce reboot introduit, évitant ainsi toute rupture de ton en termes esthétiques, ce que Matsumoto n’aurait de toute façon sans doute pas permis. Le seul regret que j’aurais à ce sujet – et que j’avais déjà concernant Capitaine Albator – c’est que cette patte ainsi reprise permette de maintenir certains clichés, notamment féminins. C’est quelque chose que j’évoquais déjà dans mon précédent article concernant l’intégrale du manga original, aussi vous renverrais-je plutôt vers lui au lieu de me répéter ici (cf. lien dans l’introduction). 
A côté de cela, on notera donc ensuite les envies de moderniser le tout afin de l’inscrire dans un style qui, sans dénaturer les acquis de la licence, soit plus actuel. Ainsi, tout en reprenant un esthétisme hérité de Matsumoto lui-même, Shimaboshi y apporte sa propre touche, notamment dans la finesse des traits. Là où le créateur d’Albator pouvait faire preuve d’un tracé un peu épais, parfois même un tantinet grossier, son remplaçant se démarque par la manière dont il affine les choses. Il se démarque également par les choix de mise en page qu’il opère dans chacun des tomes de cette aventure. Vive et dynamique, cette mise en scène joue volontiers sur les ruptures et autres cassures. Un choix intéressant qui donnera lieu sur certaines pages à un bien joli défilement de l’action, renforcé par des gros plans bienvenus et des inserts en plans larges tout aussi malins. Tandis que la mise en page de Matsumoto se voulait finalement assez classique, très carrée, celle de Shimaboshi rompt les conventions de Capitaine Albator pour donner à Dimension Voyage le souffle épique auquel elle aspire.
Ceci étant dit, cette modernisation emporte quand même dans son sillage l’écueil d’un aspect parfois trop saccadé ainsi que d’effets de style qui nuisent en certains moments à la bonne lisibilité du manga. Shimaboshi se plaît en effet à accentuer l’action en jouant assez régulièrement sur la dynamique des cases elles-mêmes, au-delà de leur seule agencement entre elles. Cela donne parfois lieu à des dessins trop lourds, trop chargés car encombrés de détails purement stylistiques trop nombreux pour être agréables à regarder. Et si, à l’issue d’une palpitante séquence d’action ou même de bataille, on gardera le souvenir d’un moment suspendu où tout va très vite, on ne saura cependant oublier la manière dont les effets voulus par Shimaboshi ont quelquefois empêcher d’imprimer dans notre mémoire des images qui auraient pourtant pu être iconiques.

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Du reste, rien de tout cela n’est vain malgré tout. En dépit des petits accrocs que rencontre le dessin de Shimaboshi, celui-ci n’en demeure pas moins un illustrateur talentueux qui aura su donner toute une nouvelle vision à la saga de Leiji Matsumoto. Jamais ses planches ne paraîtront mauvaises et l’on ne pourra que louer tous les efforts qui transparaissent dans le résultat final et la grande qualité de ce dernier. Mieux encore, ce sens du détail que je mentionnais juste avant comme un souci en certains instants, il trouve néanmoins toute sa saveur dans les cases les plus grandes de ce manga et en particulier dans les double-pages qui ponctuent le récit. Shimaboshi s’en donne à coeur joie sur ces passages et livre alors un dessin de très grande qualité. C’est ici que nous les trouverons finalement, ces fameux plans iconiques dont je regrettais l’absence dans les scène de combat et d’action. Les vaisseaux notamment font ainsi l’objet d’un travail remarquable soulignant leur caractère imposant et finissant ainsi de les installer comme des personnages à part entière de l’aventure. L’Arcadia sera évidemment le principal concerné mais les engins de la flotte Gaïa ou de l’armée des Sylvidres n’auront jamais à rougir face à lui. Ce sens de la finition sur les vaisseaux spatiaux parfait encore la filiation qui lie le manga original et celui-ci, Matsumoto (fils de pilote) ayant toujours revandiqué son goût pour les engins aériens, lequel se ressent énormément dans l’intégralité de son oeuvre. Pour cela et pour bien d’autres choses encore, Kouiti Shimaboshi aura réussi à s’imposer comme digne héritier du créateur d’Albator, ce qui n’est pas un mince exploit.

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Je ne crois pas l’avoir dit dans l’article mais, quand j’ai appris que Matsumoto lançait un reboot de Capitaine Albator, j’étais circonspect. J’avais du mal à saisir l’intérêt de reprendre de zéro une série laissée en plan pendant quatre décennies. Mais le moins que je puisse dire, c’est que je suis content de m’être trompé sur son compte. Loin de n’être qu’un redémarrage opportuniste de la saga, Dimension Voyage est surtout une oeuvre à part entière, faite de ses propres intentions et de ses propres finalités. Différente en bien des points du manga des débuts, cette nouvelle série aura su prouver sa valeur tout en se voulant particulièrement respectueuse de tout ce qui avait été pré-établi. S’il en aurait malgré tout fallu un peu plus pour égaler le manga des années 1970, Capitaine Albator – Dimension Voyage n’en restera pas moins une lecture hautement recommandable pour les fans comme pour les néophytes.

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