Deux ans après l’excellent Ashamed, les Mad Foxes remettent le couvert en ce tout début d’année avec un nouvel album : Inner Battles. Un opus, le troisième du groupe, qui signe encore la volonté de cette formation nantaise de ne pas se laisser enfermer dans un genre. Car quoique toujours post-punk et teinté d’une énergie heavy, cet Inner Battles affiche avant tout une résolue modernité.

From Nantes with love (and rage)
Les plus habitué.e.s à mes contenus parmi vous ont peut-être déjà entendu parler des Mad Foxes. Non seulement parce que j’aime relayer leurs chansons dès que l’envie me prend (donc souvent) mais aussi parce qu’on les a déjà évoqués, certes succinctement, en plusieurs occasions. Deux fois, très rapidement sur ce blog : au détour de quelques mots sur la scène nantaise lors de mon article sur le Endless Feast for Hyenas de Decasia ainsi qu’au moment de leur décerner le (pas tant) prisé Eucalyptus d’Or de l’album de l’année en 2021. J’en avais aussi parlé au cours d’une chronique du Klub Moutarde n°20 en Juin 2021 et où, à mi parcours de l’année, je présentais quelques albums qui m’avaient déjà séduits. Il était en définitive assez logique que je vienne leur consacrer un plein article un jour. Et quelle meilleure occasion pour cela que la sortie, toute récente, de leur troisième bébé ?

Mais avant de revenir sur cet Inner Battles, tachons de faire les présentations, comme à l’accoutumée. De ce que j’ai pu en dire jusqu’à présent dans ces précédents écrits ou dans le podcast, vous aurez peut-être compris que les Mad Foxes sont un groupe qui s’inscrit dans deux tableaux finalement. Le premier, c’est celui d’une scène rock nantaise dont la réputation n’est plus à faire. Depuis les années 2010 notamment, la belle Nantes a vu naître bon nombre de groupes qui font de nouveau vibrer le cœur musical de la ville.
Dans des registres différents, tant Decasia que les Mad Foxes, Tickles, les Dust Lovers ou encore Ko Ko Mo (on se gardera bien de faire une liste plus longue et plus assommante) font ainsi résonner leurs accords dans une mouvance qui, en réalité, s’étend au-delà de cette seule ville et concerne toute la région (on pense notamment à Angers) ainsi que la Bretagne, Rennes étant également un fief de rock depuis des lustres et dont la vivacité ne se dément pas, ce que les Djiin par exemple viennent clairement illustrer. Le rock sous toutes les coutures vit en tout cas à Nantes et les dernières années (la dernière décennie même) ont été particulièrement fructueuses.

Fructueuse, la scène post-punk l’est tout autant depuis quelque temps.
Et c’est justement là que se trouve l’autre tableau sur lequel jouent les Mad Foxes. Confortablement intercalé entre un post-punk rageur et un grunge affirmé, le trio compose une musique qui vient s’accorder avec son temps, fait de doutes, d’incertitudes, de colères et de revendications.
Or, cette scène est peut-être à l’heure actuelle la plus prompte à porter haut et fort les couleurs d’une génération qui ne compte pas se contenter du monde tel qu’on nous l’a laissé. Le fait générationnel qui entoure cette bulle musicale trouve d’ailleurs sa concrétisation dans le constat que non seulement les groupes qui s’en emparent se font de plus en plus nombreux, mais également dans le fait qu’ils trouvent sans peine leur public. Une audience qui, sans doute, puise dans l’énergie de ces formations un moyen de répondre à ses propres interrogations, inquiétudes et réflexions.
En Europe, difficile dans ce domaine de ne pas penser au renouveau de la scène bristolienne. Là encore, c’est au tournant des années 2010 que l’affaire prend forme avec la naissance au cours de cette décennie – et près de 20 ans après les illustres représentants locaux du trip-hop -, de groupes tels que IDLES, Grandma’s House, Spectres ou encore Heavy Lungs. Une ruche que nous évoquions déjà dans cet autre article consacré aux IDLES justement, même si ces derniers n’aiment pas se cantonner à une quelconque étiquette de genre ou sous-genre. On leur accordera d’ailleurs que le post-punk, au fond, ce n’est ni simple à définir, ni uniforme. Mais nous y reviendrons un peu ensuite.
Le fait est en attendant que si les îles britanniques forment un joli terreau pour le post-punk (on n’oubliera pas les Irlandais de Fontaines D.C.), la France n’est pas en reste. Et si Mad Foxes peut faire figure de bon représentant du genre, on ne pourra pas manquer d’évoquer Tickles (l’autre groupe du chanteur et guitariste des Mad Foxes) ou les imposants Frustration, groupe phare de cette scène dans l’Hexagone qui nous prépare d’ailleurs un nouvel album pour 2024.
En conséquence, il serait bien aisé de voir Mad Foxes comme un pur fruit de son temps, du contexte dans lequel le projet est né. Ceci étant, à bien y regarder, l’évidence post-punk ne s’est pas faite dès le départ. Sur leur premier album, Desert Island Wish en 2018, les choses n’affichent pas nécessairement la même orientation qu’aujourd’hui. En 10 titres, les Mad Foxes des débuts y assènent un son qui, certes, évoque déjà les tournures qu’il prendra par la suite, mais rejoint parallèlement d’autres sphères, plus lourdes, plus heavy, plus stoner même. L’influence d’un desert rock typique de l’Ouest américain est ici indéniable, sur des morceaux tels que Like Sunday Like Rain ou Japanese Whiskey, dont la vivacité et le tranchant des riffs rappellera facilement les Queens of the Stone Age ou leurs camarades des Foo Fighters, si l’on voulait faire simple.
De Palm Desert à Seattle, le groupe nantais embrasse alors tout un héritage rock somme toute assez récent (très années 2000) mais dont les racines nous ramènent indiscutablement au grunge et au punk, deux éléments qui rejailliront sans cesse de ce premier jet. A côté de cela, on notera des accents « post » déjà prononcés, en particulier dans la façon dont Lucas compose ses parties de chant. Une façon d’accentuer et orchestrer ses phrases qui renvoie cette fois-ci à quelque chose de très 70s-80s et qu’on associerait volontiers aux Clash d’abord, aux groupes de cold et new wave ensuite. A mon sens, le morceau éponyme Desert Island Wish ainsi que White Drops en seront les meilleurs exemples.
Desert Island Wish est sorti en 2018 chez Black Desert Records
Le tournant post-punk
Seattle, comme un juste retour des choses, c’est ici que les Mad Foxes mettront pour la première fois un pied en Amérique du Nord. En Août 2021, le groupe est convié par la radio KEXP à enregistrer un live. Un concert au cours duquel le trio jouera cinq morceaux, tous issus d’Ashamed, leur nouvel album paru quelques mois plus tôt. De là, les garçons se retrouveront à enregistrer également une captation live de leur Crystal Glass pour le compte du Tonight Show d’un Jimmy Fallon qui les aura découvert suite à ce passage sur KEXP.
Il faut dire qu’avec Ashamed, Mad Foxes a renforcé encore sa filiation avec la scène du Nord-Ouest des USA. Faisant écho à Nirvana, Mark Lanegan ou les Foo Fighters (des débuts) toujours, la musique du groupe trouve ici une nouvelle résonnance, que cette forme d’adoubement tacite par la plus grande ville de l’Etat de Washington ne manque pas de confirmer. En tout cas, on aimera l’interpréter comme ça. Pour en revenir à l’album, il est évident que c’était un gros coup. Les Nantais (accompagné d’un nouveau bassiste, Arnaud, en remplacement de Marc) livrent en effet ici un album fort, à l’identité marquée et fait de morceaux difficiles à oublier. Tant Gender Eraser que Crystal Glass, Propeller, Charlie ou Dear Mother’s Eyes s’inscrivent instantanément dans la mémoire, du genre à y vivre de manière permanente sans même avoir à payer de loyer.
Si Desert Island Wish ne manquait pas de verve, Ashamed jouit quant à lui d’une puissance autre. Nourri de nouvelles velléités, l’album emmenait Mad Foxes sur un terrain plus fort et engagé, le groupe ne cachant plus du tout son envie de s’exprimer sur des sujets actuels, comme avec le tempêtueux et inoubliable Gender Eraser. Surtout, le groupe s’emploie à évoquer des questionnements qui prennent de plus en plus la lumière de nos jours. Qu’il s’agisse de masculinité toxique, de patriarcat ou de la seule recherche de sa place au milieu de tout ce foutoir, les paroles des différentes chansons de cet album font écho tantôt avec force, tantôt avec douceur, aux remous qui agitent la société d’aujourd’hui.
En définitive, il est difficile de ne pas observer une certaine similarité polie entre les parcours de Mad Foxes et d’IDLES. Là où la formation bristolienne a su opérer sa mue avec Brutalism puis Joy as an Act of Resistance en 2017 et 2018, passant d’un post-punk aux accents new wave assumés à quelque chose de beaucoup plus enragé, plus punk, plus hardcore parfois (cf. Heel/Heal), leurs homologues français effectuent à leur tour une forme de transfiguration avec leur propre proposition et les deux groupes (parmi tant d’autres) se rejoignent alors dans un grand mouvement de réémergence d’une scène punk, au sens le plus large, qui secoue l’Europe depuis quelques années donc.
Aussi, toujours de la même manière que pour la bande à Joe Talbot, on se garderait tout de même bien d’enfermer les renards dans un genre ou sous-genre particulier. Post-punk les Mad Foxes ? Sans doute oui, mais au fond, c’est quoi post-punk ?

Le terme est apparu à la toute fin des années 1970, décennie marquée par le contre-coup amer de 60s dont le mouvement hippie n’aura pas tant amélioré les choses. Courant 1975-1976, les premiers grands groupes punk vont naître, en descendance directe des Stooges, ça va de soi. Ramones, The Clash, Sex Pistols évidemment… Les grands patrons du genre viennent apporter une toute nouvelle forme de grande contestation musicale.
Fini le temps du flower power en espérant que la paix engendrera la paix. Il est désormais question de s’attaquer aux problèmes frontalement, de les confronter et d’y apporter une solution aussi radicale que la musique de ces nouvelles formations. Les guitares s’énervent, les rythmes s’accélèrent, les chants s’emportent en cris qui scandent des refrains devenus slogans…
Mais en l’espace de quelques années, le punk déchante. Alors que le monde entre avec les années 1980 dans une ère d’hégémonie culturelle américaine, sous l’égide à venir d’un Ronald Reagan dont les mandats successifs seront aussi celui d’un nouveau formatage social et culturel général, le punk s’essouffle, certains groupes muant alors naturellement vers de nouveaux horizons musicaux tandis que d’autres implosent sans crier gare. Surtout, le mouvement ne survivra que difficilement face à la génération MTV qui s’amène. Le punk originel se noie alors, laissant la place soit à des groupes encore plus enragés qui continueront la lutte tant que possible (Dead Kennedys, Bad Brains, Minor Threat ou encore les pionniers de Black Flag, présents dès 1976…), soit à une nouvelle génération de contestataires aux styles nouveaux.
C’est l’émergence, entre la fin des 70s et le début de la décennie suivante de la new wave, terme au fond très générique derrière lequel se terrent en réalité des intentions musicales particulièrement diverses allant du gothisme pop de The Cure à l’expérimentalisme de DEVO en passant par la cold wave de Joy Division ou la pop de Depeche Mode… Un grand tout dans lequel il est, en définitive, bien difficile d’accoler de quelconques étiquettes.
Le post-punk, vu comme une pièce de la grande machine new wave (bien que l’on tende parfois à bien distinguer les deux), n’échappe pas à ce questionnement sémantique et l’on comprend d’ailleurs d’autant mieux l’envie d’IDLES de ne surtout pas se laisser étiqueter comme tel. Quand à la fois Joy Division, Echo & The Bunnymen, Blondie ou Sonic Youth arrivent, à l’époque, à être considérés comme appartenant à ce sous-genre, on peut avoir du mal à comprendre ce qui unit ce dernier… Si l’on ajoute à cela des mouvements plus tardifs tels que le grunge ou l’indus, on s’y perd encore plus.

On reconnaîtra toutefois à la plupart des formations qui, depuis les années 1980 jusqu’à aujourd’hui, ont eu droit à cette appellation – volontairement ou non – une envie, sinon une nécessité commune : celle de ne pas à 100 % se conformer aux standards musicaux de leur temps, de chercher à creuser une alternative dans le sillon de laquelle se cachent des ambitions musicales hors des sentiers battus d’un quelconque genre plus proprement défini ainsi qu’une part forte laissée à l’expression de thèmes, sujets et problématiques qui résonnent encore une fois avec le monde dans lequel ces groupes prennent racine. Il ne faut en définitive pas oublier que le punk – et, par héritage, le post-punk – c’est plus qu’une musique. C’est un état d’esprit autour duquel se bâtissent des sonorités multiples. C’est ce qui fait que sur un même album des Bad Brains peuvent se croiser le hardcore et le reggae, que sur le London Calling des Clash s’entend du rockabilly, du jazz, du ska ou encore du punk dur… C’est avant tout un état d’esprit artistique et politique, engagé et forgé sur une volonté d’alternatives créatives et sociales.
Si je me fend de cet aparté, c’est pour essayer de vous mettre en lumière le fait que Mad Foxes répond justement à cette espèce d’hétérogénéité qui anime la scène post-punk (appelons même cela une sphère plutôt qu’une scène). C’est le cas déjà par la différence que l’on observera sans peine entre Desert Island Wish, Ashamed et Inner Battles (je reviens à ce dernier plus en détail ensuite) mais aussi, déjà, au sein même de leur second album. Loin d’être un bloc brut d’une musique donnée, le son du groupe sur ce disque virevolte en réalité entre morceaux particulièrement enlevés (Propeller, Gender Eraser, Ashamed) et plages plus calmes, plus en pesanteur (Sights, Patience, Home…) sans s’empêcher quoi que ce soit pour autant. Ni l’instant proprement plus heavy avec The Cheapest Friend, ni la ballade toute en tendresse qu’est Dear Mother’s Eyes :
Ce qui unira l’album alors, c’est autre chose. C’est cette envie d’exprimer quelque chose que j’évoquais plus haut, de porter un message, plusieurs même. C’est l’envie de ne pas juste être un groupe de rock mais d’être un groupe qui vit avec son temps, en conscience de la société dans laquelle il est né, de ses travers et de la nécessité d’y apporter une réponse. Mais plus qu’une réponse, les Mad Foxes apportent surtout les interrogations sur la table. Ils invitent par leurs morceaux à s’intéresser à ces thèmes, à ces problématiques actuelles et, surtout, à ne pas en faire des ça-va-de-soi.
Comme je le disais plus haut, il est surtout question de se confronter aux problèmes, quitte à mettre de soi-même dans l’équation. Parce qu’on peut lutter, c’est certain, mais on reste humains et les doutes, les incertitudes, les craintes demeurent. Les Mad Foxes ne les éludent pas, les prennent même à bras le corps dans la plupart de leurs compositions et de leurs textes. Ils en font un moteur qui pousse à la mélancolie ou à la rage selon les cas. D’où cet album aux multiples facettes, dont le trait d’union sera surtout, semble-t-il, un sentiment d’urgence palpable que tant d’autres formations, à leur manière, partagent inconsciemment avec ces trois Nantais.
« Inner Battles » : porter la bataille
Cette urgence, Inner Battles la rappelle à nous d’emblée. Avec The Other Hand, les Mad Foxes reviennent à la charge avec force et férocité, soulignant ainsi qu’ils n’ont rien perdu de la ferveur qui les anime, eux et leur musique. Pour autant, ce titre introductif sonne comme une véritable note d’intention.
Nulle question d’assurer un banal pont entre Ashamed et Inner Battles ici. Au contraire, l’ambition est plus de signer un geste qui présentera en un peu moins de quatre minutes tout le cheminement parcouru en interne par le groupe jusqu’ici ainsi que celui que nous allons faire à ses côtés avec ces 11 nouvelles chansons. Ainsi, The Other Hand fleure bon l’énergie punk et garage à laquelle Mad Foxes nous a habitués dans son précédent album puis au cours des concerts mais il en ressort également quelque chose de neuf, de plus poussé qu’auparavant. Que ce soit dans les lignes de chants ou de guitare notamment, Lucas se donne en particulier comme mission de déroger à la règle établie, de dénoter afin que, d’entrée de jeu, le ton soit donné. En résulte cette guitare acérée et vindicative sur laquelle se superpose ce chant reconnaissable instantanément mais qui s’offre aussi de nouvelles ouvertures. C’est le cas lors de cette rupture de ton amenée aux alentours de 2:35 et où, tandis qu’Elie et Arnaud maintiennent le rythme appuyé des premiers instants, Lucas emmène le morceau ailleurs. Dans un semblant de paradoxe, le voilà à caresser délicatement ses cordes et à déposer son chant en une mélopée inattendue qui tranche avec l’énergie du début, pour mieux y revenir ensuite.
Au fond, l’impression qui me domine à l’issue de ce point de départ, c’est que, dans leur recherche de modernité claire, les Mad Foxes n’ont pas hésité à se tourner vers le passé pour nourrir leurs ambitions. Il ressort en effet de The Other Hand un côté très alternatif 70s ou 80s, difficile de trancher entre les deux décennies.
Et justement, ce regard vers le passé (ce qui ne signifie pas passéiste pour autant), on le ressent tout du long de l’album. L’ambiance feutrée de Cold Water Swim ne viendra d’ailleurs pas nous faire mentir. Là encore, si les Mad Foxes composent un titre nourri de leurs influences premières et de leurs inébranlables intentions punk/garage/grunge, on y trouvera quand même des aspects plus originaux. Et si l’on entend certes constamment le son habituel du groupe, comment ne pas noter ce groove indéniable qui accompagne les couplets ?
Dans une esthétique musicale proche des années 1980, Cold Water Swim n’est pas sans évoquer des idées new/cold wave, nous ramenant en cela à la multiplicité des approches qui se côtoient au sein de ces scènes et auquel le post-punk n’est pas étranger. Il fut donc judicieux à mon sens d’employer Cold Water Swim comme single pour cet album. Car tout en emmenant le public de Mad Foxes dans un terrain connu que les refrains ne manquent pas de baliser, il est aussi – à l’instar de The Other Hand donc – un excellent exemple de la façon dont le trio a continué de forger son identité au cours des dernières années.
A la fois enlevé et posé, calme et enragé, le morceau ne rechigne sur rien. Ni sur la saturation d’une guitare plus grinçante que jamais, ni sur ce qu’il serait presque facile de considérer comme des sonorités à la limite du kitsch, empruntées à des ambiances planantes si emblématiques des années 1980 et que l’on retrouvera aussi (et surtout) sur Jungle Knives par la suite.
Cet aspect, quelques pistes plus loin, Hurricanes ne manque pas de le confirmer. Groovy à souhait lui aussi, l’autre single envoyé pour promouvoir l’album sur toutes les bonnes ondes mêle à son tour ces différents ingrédients et continue de confortablement installer Mad Foxes dans une sphère musicale qui, progressivement, se détache de toute étiquette. Par ces seules chansons, les Nantais avancent, pas à pas mais avec détermination, dans le monde plus large d’un rock alternatif dont les influences et genres puis sous-genres sont finalement trop nombreux pour qu’on s’essaye à toute forme de classification redondante. Post-punk, grunge, new wave, cold wave, punk, garage… Tout cela cohabite ici mais le meilleur réside encore dans le fait que c’est fait avec une sérénité presque déconcertante. L’ensemble de ces attaches musicales se goupillent avec une telle aisance, une telle fluidité, qu’on serait presque désarçonnés par le naturel avec lequel les Mad Foxes ont réussi à bâtir pareil ouvrage.
J’y reviens de nouveau mais, en tant que grand amateur d’IDLES (pour ne pas dire gros fanboy…), il m’est difficile de ne pas voir un parallèle entre ce qu’Inner Battles apporte à la discographie de Mad Foxes et les récentes évolutions par lesquelles est passée la formation bristolienne. Si l’on remonte au moment où IDLES a pleinement pris la lumière dans la scène post-punk alors encore (ré)émergente, Brutalism puis Joy as an Act of Resistance nous avaient appris que ce groupe, à la manière des trois garçons qui nous intéressent aujourd’hui, ont rapidement pris un tournant résolument punk dans leur démarche. Là encore, si l’on sait que l’on évitera de s’encombrer d’intitulés en veux-tu en voilà, gardons à l’esprit cette dimension car elle porte en elle l’alpha et l’omega de leur musique d’alors.
Souvenons-nous de cette analogie que Joe Talbot faisait pour The Quietus en évoquant « cette pulsion mécanique, comme un moteur, dans le rythme et que certains groupes de post-punk ont » car c’est de cela qu’il est question ici, de cette férocité vrombissante que l’on retrouvait également, sous différents aspects, dans Desert Island Wish puis Ashamed côté Mad Foxes. Or, au tournant des années 2020, IDLES a viré de direction et si le moteur demeure le même, il s’est vu employé à d’autres fins. Ultra Mono (2020) puis Crawler (2021) sont ainsi venus apporter une nouvelle mue au groupe, comme je l’évoquais plus haut. La colère et l’anxiété des cinq musiciens s’est vue exprimée autrement, signant des morceaux aux allures nouvelles tels que Grounds, A Hymn ou encore le hanté Progress et l’exceptionnel Beachland Ballroom. Quant à TANGK, attendu pour ce 16 Février, il semble bien parti pour continuer sur cette lancée.

Le parallèle que je dresse ici ne doit cependant en aucun cas être vu comme une comparaison entre les deux groupes, lesquels ont par ailleurs certes des points communs mais aussi bien assez de personnalité pour se distinguer fièrement l’un de l’autre. J’y vois plutôt le signe d’un mouvement commun qui emporte ces formations vers des horizons nouveaux, encore. Le parallèle se veut en définitive moins musical à strictement parler qu’intentionnel. « De quelles manières exprimions-nous notre mal-être et nos problèmes ? », semblent se demander tous ces musiciens. « De quelles manières pouvons-nous le faire désormais ? », ajouteraient-ils alors.
Chacun apporte sa réponse et si les IDLES semblent vouloir emprunter des chemins qui flirtent volontiers avec une forme d’expérimentation, les Mad Foxes offrent quant à eux une vision des choses où le passé et le moderne se mêlent dans un tout d’une belle et grande cohérence. C’est pour ça aussi qu’on n’ira sûrement pas à parler d’un courant qui s’aventure peu à peu dans un mouvement « post-moderne », même si la sensation à l’écoute de cette album fait que l’expression nous brûle le bout des lèvres. Mais le fait est que le post-punk semble parti pour aller encore au-delà de ses propres limites. Post-post-punk ? Cela commence à faire beaucoup trop de préfixes. Définitivement, il faut vraiment s’affranchir des étiquettes.
On salue alors l’intention mais il ne faudrait pas pour autant résumer Inner Battles à ce seul état de fait. Si l’album marque une étape supplémentaire dans la discographie de Mad Foxes, il demeure tout de même un bien digne héritier de ses prédécesseurs. Un héritage polymorphe finalement, tant le groupe ne s’est jamais contenté de faire les choses d’une seule et unique manière.
Se côtoient alors dans tout le reste du disque des morceaux qui s’inscrivent sans difficulté dans la droite ligne de leurs précédentes compositions. Flashes rappelle ainsi le Home présent sur Ashamed pour la douceur qui s’en dégage tout du long.
A ses côtés, Ages et Guru nous renvoient aux morceaux les plus lourds que le groupe a su nous offrir auparavant. De la même manière qu’un Patience ou Fear of Love, les voilà qui ramènent sur le devant de la scène ces instants de brutalité contenue où les couplets en apparence calmes précèdent souvent des refrains rageurs. Avec ces titres, le groupe rappelle l’ambivalence de ce qu’il essaie d’exprimer, la façon dont les différents maux dont nous pouvons souffrir, individuellement et en tant que société, laisse tantôt la place à une mélancolie amère, tantôt à une colère déchaînée.
En résulte alors le sentiment d’écouter des chansons qui, plus encore que les sujets qu’elles abordent, explorent avant tout la difficulté de s’y confronter soi-même. La succession de ces séquences douces puis fortes souligne la manière dont nous pouvons parfois manquer de stabilité dans notre propre manière d’aborder nos problématiques contemporaines. Plutôt que d’en faire une machine émotionnelle hybride et bizarre, le trio en fait une force qu’il instille dans chaque seconde des chansons concernées et qui font qu’en dépit de leur apparente hétérogénéité, elles constituent un tout indivisible et franc qui fait toute leur qualité.
Enfin, il est certain que les Mad Foxes demeureront toujours les Mad Foxes. Et si leur musique évolue déjà et évoluera sans doute encore de nombreuses fois, leur nature profonde résiste évidemment et explose parfois dans ce dernier-né.
Tout particulièrement, et quoique toujours saupoudrés des intentions renouvelées qui font la particularité de cet album, les morceaux YNBF, White Gloves et Sudden (scindé en deux parties) apportent toute la rage qui porte le groupe depuis ses débuts. Car s’il est une ligne directrice chez les Mad Foxes, elle est non seulement présente dans leurs thématiques mais aussi dans le caractère incisif de leurs sons, nourris de leurs influences cette fois-ci véritablement punk. Et si ces moments de pur enragement sont le plus souvent entourés de ces allures plus ambiantes et, parfois, sombres qui font la marque de fabrique des Mad Foxes, ils demeurent des valeurs sûres. Des échantillons d’une hargne punk pure et dure héritée de tout ce que cette scène a amené à nous depuis les années 1970, enrichie ensuite dans les années 1980 (on distinguera d’ailleurs sans peine les accointances avec une frange plus hardcore).
A la lumière de cette autre facette de l’album, nous voilà finalement un peu comme deux ronds de flan à se dire que, finalement, « post-punk », ce n’est pas si mal comme appellation… Parce qu’on aura beau essayer de décrire toute l’hétérogénéité de ce milieu, toute son inconstance même en quelque sorte, on voit qu’il y a toujours cette racine centrale qui relie le tout, ce punk qui n’est clairement pas mort et qui, de ce côté-ci de son héritage, a su se métamorphoser un nombre incalculable de fois pour amener ses idées et idéaux vers d’autres paysages sonores. Les Mad Foxes en ont peint un rien qu’à eux, ils lui apportent de nouveaux coups de pinceaux à chaque album. On ne peut qu’être curieux de voir ce que donnera le prochain et tant pis s’il faudra attendre.
Il y avait de quoi se demander ce que les Mad Foxes allaient donner après Ashamed. Leur album de 2021 avait en effet sacrément secoué et plaçait déjà la barre très haut. On se dira finalement que trois ans pour lui donner un successeur, ce n’était peut-être pas de trop et tant pis si nous avons été impatients. Inner Battles se révèle alors non seulement comme un digne successeur mais aussi comme l’un des meilleurs albums de ce début d’année. Eclectique et très personnel, ce nouvel opus permet au groupe de rappeler sa valeur et la qualité de sa palette musicale. Vivement la suite !


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