La rengaine habituelle sur ce blog avec les groupes rock français actuels, c’est généralement que je tâche de présenter des groupes qui ne gagnent qu’à être connus mais qui, au moment de traiter leurs albums, n’ont sans doute pas encore atteint la renommée qui leur est due. Cette fois-ci, c’est un peu différent. Car on ne présente plus Slift. Le groupe toulousain a suffisamment secoué la scène locale, nationale et internationale pour être un cas à part qui nous prouve avec son nouvel album, Fantasia, qu’il n’a pas fini de nous montrer ce dont il est capable.

Décollage
Slift, c’est l’histoire de trois frères d’armes qui ont décidé d’emporter la scène rock française aux fins fonds du cosmos. De part et d’autre de la scène, quand on a la chance de les voir en live, se trouvent Rémi et Jean Fossat, deux frères au sens propre cette fois-ci. Le premier est le bassiste du groupe, assurant des chœurs çà et là. Le second est le guitariste et principal chanteur du trio auquel ne manque plus que Canek Flores, au centre de la scène, dans le rôle de batteur, bien encadré par ses deux comparses. Les découvrir sur scène, c’est quelque chose que l’on n’oublie pas et je suis convaincu que tout un chacun se rappelle de la première fois où il s’est pris le mur sonore en béton armé du trio dans la figure.

On n’est jamais prêt à entendre Slift pour la première fois et, en ce qui me concerne, quand je me suis rendu aux Grands Voisins, sur le site d’un ancien hôpital désaffecté du 14ème arrondissement de Paris, et que j’ai vu ces trois-là remuer une pièce pas plus grande qu’un salon de bonne envergure, je n’étais pas prêt. Ce que j’ai vu ce soir-là, c’est l’une des expressions les plus fortes du power trio, ce type de groupe qui repose sur une formation en trois membres assurant les ressorts essentiels du rock. Guitare, basse, batterie, chant, rien de plus, rien de moins. Hormis peut-être les effets psychés que Jean ajoutera au tout.
Slift, en une soirée, m’a donné le sentiment de pouvoir se hisser à la hauteur des meilleurs représentants de cette sphère, des actuels Red Sun Atacama et Decasia aux emblématiques Nirvana ou Motörhead. A l’instar de ces autres formations qu’on ne cessera jamais de recommander, Slift forge sa musique dans la puissance brute. Si l’on en croit ce que racontait Jean auprès de CBS San Francisco une fois le groupe connu et reconnu outre-Atlantique, son frère et lui ont d’abord versé dans le punk, sous l’influence de Green Day et Rancid mais aussi de formations plus lourdes telles que Fugazi. On y croit sans problème tant la musique de Slift conserve encore aujourd’hui une part de cet enragement musical. Ce serait à compter de leur rencontre avec Canek que les frangins Fossat se seraient mis à explorer plus en-avant le psychédélique, sous le saint patronage de Jimi Hendrix, évidemment.

En repartant des Grands Voisins ce soir de 2019, ce que je retiens essentiellement, c’est la claque que je viens de me prendre sur la joue. Slift a déroulé son set comme une charge sauvage et le sentiment sera renouvelé à chaque occasion de les croiser de nouveau, que ce soit à Petit Bain, à La Cigale ou, souvenir impérissable, dans le cratère d’un volcan lors des Volcano Sessions de 2019, au sujet desquelles je continue de me demander ce qui était le plus gras (et le plus délicieux) : le set de Slift, auréolé de projections sur les orgues basaltiques qui surplombent le lac de cratère sur lequel se trouve la scène, ou le fameux pâté au patates du festival. Aucun doute à avoir, l’un accompagnait vachement bien l’autre, mais c’est un autre sujet.
Reste que Slift progresse à une vitesse fulgurante. De l’intimité de ce salon où je les découvrais, les voilà qui arpenteront la mythique scène de l’Olympia, ce lundi 29 Juin, en ouverture d’All Them Witches (dont le dernier album, House of Mirrors est par ailleurs tout à fait recommandable lui aussi). Et on ne serait pas surpris que, d’ici quelque temps, ce soit leur nom qui figure en grosses lettres rouges sur la façade de l’illustre salle.

Ce qui me plaît le plus dans l’ascension de Slift au cours des dernières années, c’est que le groupe véhicule une musique à part, même au sein d’une scène rock/prog/stoner au sens très large, suffisamment en tout cas pour y intégrer ce groupe qui, pourtant, s’affranchit aisément de ces étiquettes.
Car si l’on pourra toujours relier Slift à leurs influences, à d’autres formations passées qui ont peut-être pavé la voie pour l’émergence de groupes de ce type, le trio a su dépasser tout cela pour s’imposer comme une entité à part entière, versant dans un space rock qui lui est propre. On pourrait également les associer à d’autres groupes et artistes qui, dès les années 2000 puis plus particulièrement à partir de la décennie suivante, ont contribué à creuser ce sillon où psyché et progressif se mêlent volontiers à des teintes beaucoup plus lourdes, en flirt constant avec le metal, le heavy, ou le doom. On pense ainsi à l’arrivée sur le devant de la scène de Thee Oh Sees et de ses multiples incarnations et dénominations, de Ty Segall, de King Gizzard & The Lizard Wizard ou encore de Frankie & The Witch Fingers. De la même manière, on pourrait enfin faire comme tout le monde et rappeler les accointances qui se tissent entre Slift et le groupe américain Neurosis mais si l’on faisait cela, on n’en finirait plus de vouloir décortiquer la musique des toulousains pour sans cesse chercher à établir un quelconque arbre généalogique. Et nous ne sommes pas là pour ça.
Surtout, le fait est que dans tous les cas Slift est à part et si l’on pourra toujours vous dire de les écouter si vous avez aimé tel ou tel groupe, tel ou tel album, la formation toulousaine vaut surtout pour son identité propre. Nouée dans le punk puis le psychédélique, colorant en cela sa musique de teintes prises çà et là, elle emprunte aussi énormément à la science-fiction. Le nom-même du groupe provient de l’œuvre SF d’Alain Damasio, Slift étant un personnage de son roman La Zone du Dehors paru en deux tomes en 1999 (puis en un seul volume deux ans plus tard).
Au-delà de cette référence, les tons de science-fiction s’affichent partout dans l’univers visuel du groupe. Déjà, les œuvres de Pierre Ferrero qui servent de pochettes à l’EP Space is the Key (2017) et au premier album La Planète Inexplorée (2018) affichent une ambiance qu’on ne saurait qualifier nettement mais qui invite à s’imaginer des univers de science-fiction, fantastiques et propres à engager notre imaginaire. Slift enfonce encore le clou avec leurs deux exceptionnels albums suivants, Ummon puis Ilion (2020 et 2024) qui s’appuient sur des travaux de l’illustre Caza, dessinateur et scénariste de BD français qui aura notamment apporté au magazine Métal Hurlant quelques unes de ses plus belles planches à partir du milieu des années 1970.
Dès lors, tout en convoquant nombre de sonorités qui ont contribué à établir les imaginaires autour de la musique rock et metal au sens très large, Slift développe son propre univers. Ces musiques ont su instaurer des atmosphères musicales en vue de développer des thèmes et des auras particulières. Black Sabbath, pionnier parmi les pionniers, en sera l’un des exemples majeurs. C’est, entre autres raisons, inspirés par les films d’horreur du cinéma d’à côté que les pères du heavy metal ont posé les bases de leur propre musique, s’imaginant des tons et des ambiances qui accompagneraient ces films qu’ils affectionnaient. Slift s’inscrit dans cet héritage. On sent les férus de SF, de fantastique, d’épopées instiller ces influences dans leurs sonorités. Toujours pour CBS, Jean Fossat évoque ainsi les compositions d’Ennio Morricone, de Nobuo Uematsu ou de Hans Zimmer sur Interstellar comme autant de pièces qu’il affectionne tout particulièrement.

Tout cela, on le retrouve dans chaque piste de chaque album sorti par le groupe, lequel nous emmène alors dans une succession de voyages et d’explorations à l’autre bout d’une galaxie qu’il défriche en même temps que nous. Tant le premier EP que chacun des albums suivants seront alors l’occasion de pousser la recherche plus loin, de parcourir l’espace comme si l’on était à bord d’un vaisseau qui diffuse en continu du Black Sabbath, du Hawkwind, du Neurosis et, quelque part, un peu de punk, quand même, car on ne se refait pas.
L’affaire prendra de l’ampleur petit à petit et Ummon puis Ilion cristalliseront l’essentiel de ce travail. Jusqu’à cette année et Fantasia, lequel marque un nouveau temps pour Slift. Mais pour en comprendre les raisons, il faut d’abord revenir sur les deux albums précédents.
Les voyages
Je le mentionnais plus haut, Slift a rapidement établi ce qui faisait l’essence de sa musique. Le groupe a en effet rapidement développé un univers, tant visuel que sonore, qui le rend immédiatement identifiable.

Mais si Space is the Key et La Planète Explorée ont été les premiers jalons de ce travail, c’est sans conteste avec les deux albums suivants, Ummon puis Ilion, qu’ils ont réussi à dépasser leur propre approche pour lui donner bien plus qu’un simple cadre ou qu’une direction artistique : une vraie incarnation.
Celle-là passe notamment par l’emploi, en guise de pochettes pour chacun de ces deux opus, des illustrations de Caza que j’évoquais plus haut. L’usage notamment des dessins tirés de L’Oiseau-Poussière, paru initialement en 1977 dans Métal Hurlant donc, aura été un coup de génie de la part du groupe et plus encore la concrétisation de son approche de la musique. En 2020, le trio confiait à Libération que ces illustrations ont été une source d’inspiration pour la composition définitive de l’album, à un moment où seules des maquettes préparatoires avaient été enregistrées :
« [Caza] a aimé l’idée, nous a demandé d’écouter les maquettes et nous a autorisés à utiliser un de ses dessins pour une somme qui nous a semblé très raisonnable. C’est la première fois que nous avions déterminé la pochette avant même l’enregistrement du disque. En studio, toute l’équipe avait cette image en tête. Elle nous a guidés pour travailler le son du disque et lui donner toute sa puissance et sa dimension cinématographique. »
Slift, pour Alexis Bernier, Libération, 28/02/2020

Le choix de L’Oiseau-Poussière n’est par ailleurs pas dû au hasard. Pour Slift en effet, les dessins de Caza pour cette histoire recélaient nombre d’éléments qui leur paraissaient primordiaux en vue de ce nouvel opus. Il était en effet d’abord question de prolonger les symboles déjà établis par le groupe, notamment autour de l’épée, arme que l’on retrouvait déjà dans les mains du personnage figurant sur la pochette de Space is the Key trois ans plus tôt, EP sur lequel se trouvait par ailleurs un titre nommé The Sword.
La présence de ce titan à l’épée saute donc aux yeux comme une évidence au-delà de laquelle d’autres éléments sont à prendre en compte, dont ce noir et blanc qui contraste lourdement avec les illustrations très colorées des précédentes parutions de Slift. Le titan participe alors de première main à cette incarnation que j’évoquais quelques lignes plus haut. Par sa stature, son allure, il incarne en effet l’aura d’un album qui va déjà beaucoup marquer la courte discographie du groupe. Car après un EP et un premier album où Slift donnait le sentiment de s’aventurer d’ambiance en ambiance, de jouer les explorateurs finalement, le groupe nous embarque cette fois-ci dans tout autre chose.
Avec Ummon en effet, les compositions du trio répondent d’une toute autre ampleur et forment un ensemble homogène, une véritable épopée, une odyssée en somme. Ce point n’est pas anodin, L’Odyssée d’Homère étant une des inspirations du groupe. La force de la grande aventure qu’est le retour d’Ulysse à Ithaque se ressent alors dans chaque pore d’un album qui vient nous raconter l’histoire d’un aller-retour, celui de titans qui quittent les entrailles de la Terre pour retrouver leurs créateurs dans leur citadelle sur un astéroïde. L’un d’entre eux s’appelle Hyperion, nouvel emprunt à la littérature SF en référence au roman éponyme de Dan Simmons.
Je ne vous raconte pas l’histoire en entier car, d’une part, mieux vaut encore la vivre en écoutant l’album d’une traite et à fond, et d’autre part, est-ce cela le plus important ? A titre personnel par exemple, si j’aime l’idée de connaître l’histoire que Slift m’a racontée avec Ummon, je garde tout autant d’affection pour celle que je me suis racontée moi-même en découvrant l’album pour la première fois.
Preuve possible que le travail du groupe a fonctionné d’ailleurs, je me suis effectivement imaginé un long voyage en écoutant cet album. Un périple à travers l’espace et ponctué de découvertes, certaines merveilleuses, d’autres terrifiantes. Par la seule force du son, des compositions et des arrangements, Slift a su convoquer tout ce qui pouvait inspirer les aspects de science-fiction et de fantastique qui font l’ambiance d’Ummon. Un effort impressionnant qui bâtit d’ailleurs un pont avec l’époque originelle de Métal Hurlant, où ces mondes de l’imaginaire et la musique rock se croisaient et se mêlaient souvent.

Lorsqu’ils remettent le couvert en 2024 avec Ilion, Slift signe le fait que les efforts fournis dans Ummon ne sont pas restés vain. Bien au contraire, ce nouvel album d’alors constitue un successeur idéal, prolongeant tout ce que la formation a pu développer quatre ans plus tôt. A l’écouter, sans prendre trop le temps de s’intéresser aux textes, on pourrait même se dire qu’Ilion est une suite directe d’Ummon, reprenant le parcours d’Hyperion là où nous l’avions laissé. L’emploi d’une nouvelle illustration de Caza en guise de pochette prolonge d’ailleurs cette impression. Le titre aussi, Ilion, nom de la ville de Troie en grec ancien, nous renvoie de nouveau aux écrits d’Homère, lesquels se parent alors une nouvelle fois d’une surcouche SF et fantastique qui modernise les thèmes antiques.
Car Ilion partage avec Troie l’idée du funeste. De la même manière que l’âge de Troie s’est arrêté avec la destruction de la ville par les Grecs, c’est ici celui de l’humanité qui a touché à son terme. Un vaisseau navigue alors à travers l’espace durant des centaines d’années en quête d’une sorte de terre promise où tout pourrait renaître. Slift poursuit ainsi ses thématiques fortes : la vie, la mort, la fin, le voyage, la quête… Reste que cette fois-ci, le regard porté sur tout cela se montre plus sombre, ce dont la lourdeur appuyée d’Ilion témoigne sans cesse.
La filiation entre Ummon et Ilion est indéniable et saute aux oreilles dès les tous premiers instants. L’on y retrouve en effet d’entrée de jeu ces sonorités variées et travaillées, formant dans un écrin homogène un ensemble où se croisent rythmes lourds, envolées de guitares et voix qui se répondent sous couvert d’effets qui, une fois encore, saisissent l’imaginaire. Si Ummon (la chanson) ouvrait l’album en laissant parfaitement voir l’odyssée qui se prépare, Ilion marque également par sa capacité à tout de suite planter le décor. On sent que quelque chose de terrible se passe.
Slift souligne ainsi dès son introduction la tonalité de ce nouvel opus, lequel marque d’une part une continuité par une direction artistique qui ne se défaussera jamais, et d’autre part une rupture par la brutalité dont il fait preuve. On pourrait s’étendre sur tout l’album mais le fait est que cette première piste le synthétise idéalement, jusque dans la thématique qu’il aborde. Celle de la fin de la civilisation, de l’homme, lequel se voit critiqué pour son incapacité à apprendre de ses erreurs :
« They forgot and they got lost, in a never
Ending circle of death and lies
Now will they understand?
On their long journey north
Will they understand?
To the desolation shores »
—–
(« Ils ont oublié et se sont perdus, dans un cercle sans fin de mort et de mensonges. Maintenant, vont-ils comprendre ? Dans leur long voyage vers le nord, vont-ils comprendre ? Sur les rivages désolés »)Slift, « Ilion », traduction personnelle
Le reste de l’album sera alors tout entier mis au service de cette accusation faite à l’humanité de causer sa propre perte. Slift de s’inscrire de cette manière dans cet héritage classique de la SF où la fiction est souvent au service d’une mise en garde. Le trio fait reposer dans le récit que constitue cette suite spirituelle à Ummon une dimension certes fantastique mais aussi, déjà, très politique. Le titre suivant, Nimh enfonce le clou sans attendre, évoquant les « cœurs corrompus des hommes animés par une foi vengeresse qui les conduit aux portes de la folie et du désespoir ».
Ce qui vient donc à mon sens considérablement distinguer Ilion de son prédécesseur c’est cette noirceur. Celle-ci se retrouve logiquement dans les sonorités générales de l’album, beaucoup plus lourd que le précédent et où les guitares épaisses et le chant encore plus crié de Jean viendront sans cesse souligner l’intention générale.
Mais Ilion n’est pas que cela et Slift distille dans un ensemble certes sombre beaucoup de détails qui viennent apporter des nuances bienvenues. Un dépouillement instrumental lors de certains passages viendra ainsi alléger l’album tandis que des influences à limite d’être jazzy sauront laisser distinguer les lueurs d’espoir qui résident malgré tout cette histoire. Ainsi The Words That Have Never Been Heard d’apporter tout cela, se parant d’atours musicaux renouvelés (on notera les synthés et les percussions) tout en narrant un épisode quasi messianique où le Poète, qui « ouvre ses yeux au monde et voit ce que personne d’autre n’a jamais vu », formule des vers qui nourrissent l’espoir et fait des rêves qui montrent le chemin.
Dès lors, au-delà de la seule destruction de l’humanité par sa propre faute, Slift tisse surtout un message d’espoir et de renaissance, préfigurant un « royaume de l’esprit qui durera jusqu’à la fin des temps » (Weaver’s Weft) et allant jusqu’à mobiliser l’aura de la ville d’Uruk dans la chanson qui porte son nom. Uruk n’est pas un choix anodin : il s’agit de celle que l’on présente souvent comme la « première ville », elle qui fut l’une des aires urbaines les plus importantes de la Mésopotamie antique, et ce durant près de 4000 ans.
« In a sumerian king way
She laid the foundation stone
And took the road to Uruk
On the back of a wild bull »
—–
(« A la manière d’un roi sumérien elle a posé la première pierre et prit la route d’Uruk sur le dos d’un taureau sauvage »)Slift, « Uruk », traduction personnelle
J’insiste un tout petit peu sur cet album car il est à mon sens, et avec le recul, un premier témoignage du tournant que Fantasia a permis au groupe de prendre cette année. Il porte en lui les germes de ce qui ont fait l’originalité de ce récent opus au regard de la discographie de Slift, tant musicalement que thématiquement. Et s’il conserve l’aspect d’épopée homogène qu’Ummon portait avant lui, Ilion se démarque très nettement par cette noirceur nourrie d’une colère sourde que le trio exprime sans cesse davantage.
Ainsi, avec ses quatre premiers enregistrements, Slift a su se tracer un sillon particulièrement marqué. Les influences tirées de la science-fiction y sont digérées avec talent et audace pour s’y retrouver mêlées aux teintes féroces d’une sorte de mélange entre stoner souvent, doom parfois, psyché la plupart du temps. Mais le trio ne s’encombre pas de la nécessité de coller à ces genres et déploie une force d’inventivité qui permet à leur musique de se forger une identité unique. Et si les accents de ces genres se font entendre régulièrement, ce que l’on entend c’est surtout le langage propre que Slift a su développer. Le groupe parle alors une langue musicale qui lui appartient désormais pleinement. On aurait donc pu s’attendre à ce que Fantasia, paru cette année, poursuive les fresques déjà narrées avec Ummon et Ilion. Sauf que cette fois-ci Slift est de retour de ses traversées spatiales et remet les pieds sur Terre, fermement.
« Fantasia » ou la révolte
S’il y a une chose que Fantasia partage avec ses deux illustres prédécesseurs, c’est sa capacité à rentrer dans le vif du sujet instantanément. Nul détour n’est pris par le groupe en ouverture de son quatrième album et le titre éponyme nous fonce dessus tête baissée, sans hésitation aucune. C’est sans doute là la patte principale de ce nouvel effort, une franchise assumée.
Reste que si Fantasia (la première piste, éponyme à l’album) ne s’encombre d’aucune circonvolution avant de lancer les hostilités, le ton qui s’en dégage révèle quelque chose de neuf et différent, dont on comprendra à mesure que l’on s’enfoncera dans les méandres des sillons du disque qu’ici se niche toute la particularité de Fantasia (l’album cette fois-ci).
Tout dans cette chanson d’ouverture marque le pas par rapport aux précédentes compositions du groupe et il va sans dire que quiconque connaît déjà bien Slift pourra être surpris par cette nouvelle intention. Globalement, on retrouve l’essence du groupe dans ce morceau avec cette batterie que Canek martèle avec force et minutie, chaque coup semblant porté avec un esprit de justesse et de nécessité. On y retrouve aussi cette basse puissante et ronde qui enveloppe habituellement les pièces de Slift, Rémi étirant une formidable nappe sonore qui soutient avec une solidité redoutable toute la charpente du titre. Sur une base pareille, tout peut se produire, tout peut être fait.

Alors oui, il y a autre chose. Il y a ces synthés endiablés qui, tout en renouant le contact avec les inspirations SF du groupe, porte la musique de celui-ci vers autre chose, une vibe quelque part entre moderne et rétro, futuriste mais nourrie de sonorités 80s. Mais surtout il y a Jean qui nous apparaît plus à nu que jamais. Le chanteur y hurle ses vers avec une férocité qu’on ne lui connaissait pas, ou en tout cas pas de cette manière. Dépouillé des effets habituels auxquels le chanteur de Slift nous a habitués, il scande une ode dramatique, un chant écorché qui donne à Fantasia une saveur nouvelle au son du groupe. C’est essentiellement cela qui marque. Car on a bien été habitué.e.s à entendre Jean pousser sa voix aussi loin et aussi fort que possible, mais le caractère dénudé et brut de cette chanson porte autre chose en elle. Fantasia se pare alors d’une sorte de mélancolie teintée de colère et de tristesse, devenant un chant en quête d’un « amour pour le monde comme tu n’en as jamais ressenti auparavant ». On est un peu surpris, agréablement, mais il faut se rappeler que tout cela, Slift nous l’avait annoncé.
En effet, au moment de révéler l’arrivée de ce nouvel album et de publier un premier extrait, le trio avait accompagné le tout d’un long texte. Ce dernier, que l’on peut notamment retrouver sur la page Bandcamp de l’album, vient contextualiser cette nouvelle œuvre et précise qu’effectivement les choses vont changer et que la fantaisie véhiculée par son titre se veut somme toute assez ironique, le groupe ayant choisi de verser dans quelque chose de beaucoup plus franc, direct et en prise avec le réel :
« Dans une sorte d’ironie intentionnelle, le quatrième album de Slift s’appelle ‘Fantasia’. C’est leur album le plus dépouillé et le plus direct à ce jour. […] C’est aussi leur album le plus captivant jusqu’ici, une saga sans équivoque à propos de surmonter les bouleversements internationaux, délivrée par un groupe qui met le paquet, ne perdant pas une seconde dans le processus. »
Slift, texte de présentation de « Fantasia », traduction personelle
Il n’y a en effet pas une seconde à perdre et c’est tout l’album qui nous le répète inlassablement. Après deux opus enclins à développer de longs titres – en particulier Ilion où la moindre piste dure au moins une dizaine minutes, à une exception près -, Fantasia s’engage sur le sentier inverse, livrant des morceaux de cinq ou six minutes, exception faite cette fois-ci des presque neuf minutes d’introduction. Par la suite, Slift enchaîne les pistes avec une colère qu’on leur devinait donc déjà dans Ilion mais qui prend ici une ampleur renouvelée.
Pour le groupe, il s’agit de s’inscrire dans le présent et, tout en conservant cette accointance avec le fantastique et la fiction, de pleinement parler du réel. Ainsi, la métaphore restera un art apprécié de Slift, qui continue donc de convoquer toute une imagerie dans ses chansons (les étoiles lointaines, les créatures qui tombent du ciel…) mais elle se montre ici elle aussi bien plus directe et s’efface même parfois au profit d’un propos des plus clairs. C’est le cas par exemple avec les premières paroles de A Storm of Wings :
« Politician criminals going to the church on Sunday morn’
Those people rule the town, conductors of a deadly waltz »
—–
(Les criminels politiciens allant à l’église le dimanche matin. Ces personnes commandent la ville, conducteurs d’une valse mortelle »)Slift, « A Storm of Wings », traduction personnelle
De l’album tout entier se dégage donc une urgence, au sens propre, celle de délivrer un message et d’y parvenir en allant droit au but. Une fois l’introductif Fantasia passé, envoyé tel une déclamation visant à longuement capter notre attention pour ne plus la lâcher ensuite, Slift assène sa musique de manière à secouer son auditoire. L’urgence se ressent alors autant dans cette colère qui a terminé de seulement gronder pour totalement tonner désormais mais aussi dans les choix musicaux entrepris par la formation.
On pensera notamment à The Village avec cette rythmique étouffée et étouffante, soulignant que le temps passe et qu’il est sans doute compté, ou qu’un péril pèse en chaque instant. The Village est par ailleurs un titre que l’on reliera à l’actualité et aux phénomènes de migrations qui marquent cette dernière depuis de nombreuses années, jusque dans leurs issues les plus dramatiques.
Le morceau raconte une personne arrivée dans un village par la mer, sans possessions, et où chaque jour on l’appelle « étranger », où on l’accuse d’avoir empoisonné l’eau du puits, où on le traite de menteur. Cela va sans dire que le lien avec la manière dont les sociétés occidentales traitent l’immigration est plus que flagrant, The Village devenant dès lors un pamphlet contre la xénophobie, renforçant son propos en racontant l’histoire à travers les yeux de celui ou celle qui la subit chaque jour.

Le texte annonçant l’album était de toute façon très clair sur la question. Le groupe y affirmait que la Fantasia du titre est « une ville imaginaire gangrénée par la méconnaissance et la xénophobie, par la volonté d’éliminer tout ce qui va à l’encontre de l’ordre établi ». Ainsi, après nous avoir raconté la quête des titans en recherche de leurs créateurs puis la dérive dans l’espace des restes d’une humanité qui a couru à sa perte, Slift n’y va pas par quatre chemins et synthétise dans cette Fantasia imaginaire nos sociétés actuelles et tout ce qu’elles peuvent avoir de plus mauvais dans leur rapport à l’autre. La métaphore encore une fois est au rendez-vous mais elle s’engage ici dans une démarche plus affirmée, une charge politique et sociale qui amène Slift sur un terrain nouveau, engagé et fort.
A Storm of Wings sera alors, comme vu plus haut, une attaque menée de front contre les politiciens qui mènent cette danse mortifère, contre l’appât du gain et le culte de l’argent. En fin de compte, toute la première partie de l’album sera centrée sur cette approche, en critique forte de ces sociétés où le pouvoir domine au détriment de celles et ceux qui n’en ont pas et, souvent, quittent leur foyer dans l’espoir de trouver une terre nouvelle pour s’en sortir.
La suite, à partir du morceau Orbis Tertius, replace ces éléments à hauteur de personne, faisant incarner les tristes conséquences de ces politiques à travers divers personnages. Orbis Tertius, sans ralentir sur les aspects musicaux qui expriment cette colère (guitare lourde et chant déchiré au premier plan), raconte ainsi comment un homme meurt dans cette Fantasia où, au final, personne ne s’en souviendra (« No one ever recalls the names »). mais Slift conserve cet espoir et, tout en renouant avec cette thématique d’un oubli et d’une amnésie collective qui serait de manière générale une des causes qui entraîneraient l’humanité à sa propre perte, le groupe envisage ce jour où l’on se souviendra du nom des gens et où nous les célébrerons comme il se doit. Slift conserve alors un horizon solaire que ces montées de guitare en amorce du refrain dorent d’une chaleur et d’une puissance éclatante à venir.
Le moment le plus saisissant de Fantasia arrive alors, lorsque l’on passe au sublime Waiting Man. Après la rage qui a sévi sans partage sur les cinq premières pistes de cet album qui m’a, à ce moment-là, déjà conquis avec force, voilà un titre qui fait rupture, venant totalement cristalliser cette seconde approche où prime le vécu des uns plutôt que la règle des autres.
La chanson raconte l’homme qui attend, que personne n’appelle et dont personne ne se soucie, celui qui est si loin de chez lui et qui voudrait retrouver ses amis. Cet étranger que les habitants de Fantasia ne cessent de renvoyer à son altérité au sein de leur société si fermée, le voilà qui exprime toute sa tristesse et le morceau d’entièrement se mettre au service de cette dernière. Le chant et la guitare de Jean se veulent alors d’une douceur inattendue, formulant une mélopée bouleversante qui, malgré tout, résonne terriblement bien avec les cris saisissants d’Orbis Tertius juste avant.
Ce que l’on capte alors, c’est qu’au-delà de laisser le trio exprimer sa colère face aux injustices de ce monde, l’album qu’ils livrent ici exprime beaucoup de souffrances. Celle des personnages qu’il met en scène, celles des personnes dont chacun s’inspire et, dans une moindre mesure sans doute, la nôtre face à notre sentiment d’impuissance dans un monde où rien ne va plus et où règne la haine de l’autre. Le dernier paragraphe de leur texte de présentation l’affirme sans doute le mieux :
« Il est terriblement facile ces temps-ci de se sentir impuissant. Nous avons un accès instantané aux nouvelles du monde, et tant d’entre elles sont si lourdes. […] Mais ces huit chansons portent sur la confiance en un pouvoir caché de riposte, sur la foi en un monde où quelque chose que nous ne pouvons pas encore articuler ou définir offre non seulement une voie pour échapper au statu quo mais aussi peut-être pour le détruire complètement. Slift […] se prépare pour une bataille dont ils pensent que nous pouvons encore la gagner. »
Slift, texte de présentation de « Fantasia », traduction personnelle
Voilà autour de quoi tourne Fantasia finalement : la rupture totale avec le statu quo dans lequel nous vivons. L’abandon d’un ancien monde au profit d’une ère nouvelle où pourront régner l’amour, la tolérance et la bienveillance envers l’autre. Ce statu quo, Slift le brise déjà à sa façon en rompant avec la tonalité de ses précédentes compositions. Les grandes épopées laissent place à une vulnérabilité nouvelle, dissimulée souvent derrière l’embrasement généralisé qui anime Fantasia mais qui s’exprime tout de même en chaque instant, avec Waiting Man comme pinacle.
Pour autant, Slift ne se renie pas et conserve un lien fort avec ses propres racines. L’héritage d’Ummon et Ilion se laisse alors entendre plus qu’à son compte partout dans cet album, trouvant à mon sens sa meilleure illustration dans The Day of Execution, machine à riff explosive dont la puissance est sans égale sur cet album (et peut-être même sur les autres). Cette avant-dernière piste est même à mon sens le témoignage idéal de la manière dont Slift a raffiné son style avec les années, lui offrant sur cet opus un premier grand gage de maturité sur lequel le groupe ne semble cependant pas du tout enclin à se reposer mais dont il se servira sans nul doute pour bâtir l’avenir.
The Day of Execution se veut ainsi être l’apothéose de ce disque qui n’en finit plus d’impressionner et qui se conclut avec le superbe Secret Mirror et ses claviers voluptueux qui donneraient presque le sentiment qu’on a voulu faire faire de la science-fiction main dans la main à Angelo Badalamenti et Vangelis. Cette ultime piste offre alors une conclusion idéale à un album dont elle sera le générique de fin et l’amorce pour un successeur, logeant dans ces nappes l’optimisme retrouvé et rasséréné, revigoré même par une envie d’en découdre qui ne manquera pas de se faire entendre dans ces derniers instants. Slift sait que la bataille peut être remportée, n’est-ce pas le meilleur moyen d’y parvenir ?
Tournant majeur dans le parcours du groupe, Fantasia réussit en fin de compte à en devenir une de leurs meilleures productions, sinon la meilleure à l’heure actuelle. Bien qu’inscrit dans l’héritage que le groupe toulousain s’est d’ores et déjà composé, Fantasia lui offre l’occasion de défricher de nouveaux horizons, d’étendre ses performances musicales et d’en faire quelque chose de presque intégralement transfiguré. Mû par une révolte communicative, l’album rompt sa part du statu quo que Slift cherche à abattre. Surtout, il permet au groupe de s’affirmer toujours plus comme un groupe de son temps, conscient de l’état du monde et de ses problématiques et prêt à prendre sa part pour contribuer au renversement d’un ancien monde fini qu’il faut à toutes fins remplacer. Non seulement excellent, Fantasia de s’en révéler également important, sinon nécessaire.

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