Jack White : l’esprit de communion

En 2018, Jack White revenait avec Boarding House Reach, un album dont je vous parlais en détail juste ici et qui n’avait pas manqué de diviser. Plongeant toujours plus profondément dans une approche faite d’expérimentations en tous genres et surtout d’exploration musicale au sens large, le troisième album solo du fondateur des White Stripes laissait entrevoir un Jack White nouveau, modernisé et, en définitive, clivant. Cette année, le chanteur est revenu sur le devant de la scène par deux fois, avec deux albums sortis à trois mois d’écart seulement : Fear of the Dawn et Entering Heaven Alive. Deux nouvelles propositions qui, cette fois-ci, semblent vouloir faire communier les différentes facettes musicales de Jack White.


Jack White est un artiste aux multiples projets. Le tapissier devenu musicien n’a jamais eu de cesse de produire quelque chose, que ce soit ses propres albums, ceux des autres ou des vinyles avec Third Man Records, sa maison de disques. Boulimique du travail, White a même relancé ses activités tapissières depuis quelque temps avec Third Man Upholstery, partageant non sans une certaine fierté ses créations sur le compte Instagram dédié. Cet aspect de la personnalité de White, on en parlait déjà dans l’article que j’avais consacré à sa vie avant les White Stripes. Ambitieux, le jeune homme multipliait les participations à divers groupes (The Go, The Hentchmen, Goober and the Peas) en quête de ce qui sera enfin la concrétisation parfaite de ses désirs musicaux. Je ne vous refais évidemment pas le parcours du monsieur mais c’est une donnée à avoir en tête. Elle s’impose par ailleurs directement en regardant tout bonnement sa discographie.
Que ce soit avec les White Stripes, les Raconteurs, les Dead Weather ou en solo, le guitariste/chanteur a rarement eu une année de libre. A y regarder de plus près, entre 1998 (où il participe à l’album Hentch-Forth des Hentchmen) et  2015 (sortie de Dodge and Burn, dernier album en date des Dead Weather), il n’a eu que quatre années sans une seule nouvelle sortie. Quatre années qu’on imagine sans problème consacrées au travail sur de nouvelles compositions ou au développement de Third Man Records, qui a su devenir un des labels indépendants les plus importants des Etats-Unis depuis sa création en 2001. Il est aisé d’être impressionné par un tel rendement. Entre 2005 et 2010, White sort un album par an, deux pour chacune des trois formations différentes dans lesquelles il est alors actif. En 2016 cependant, c’est le (petit) coup d’arrêt. Fatigué par la tournée mondiale de laquelle il sort avec les Dead Weather pour promouvoir Dodge and Burn, White veut lever le pied sur le live pour se concentrer sur d’autres projets, plus divers. Oh bien sûr, la boulimie continue de s’exprimer, d’abord avec une compilation acoustique en 2016 puis avec le documentaire American Epic, qu’il produit. Et au milieu de tout ça, de la création musicale toujours. Cette dernière se révélera fin 2017 avec Servings and Portions from My Boarding House Reach, vidéo de quatre minutes composée d’extraits entremêlés des morceaux de l’album alors à venir. Sans oublier cette même année l’agressif et inattendu morceau Battle Cry, paru jusqu’ici uniquement en single.

L’album en préparation, ce sera Boarding House Reach. Là encore, je ne vais pas vous refaire la chronique de ce dernier (cf. lien en introduction pour en lire davantage sur le sujet) mais il est à mon sens important de repréciser ce qu’était cet album. Car après Blunderbuss et Lazaretto, dans lesquels Jack White s’amusait à explorer de nouveaux horizons musicaux tout en restant globalement très fidèle à ce que nous connaissions de lui jusqu’alors, Boarding House Reach vient apporter une véritable rupture dans sa discographie. Ou, plutôt que de rupture, parlons de nouvelle étape, d’un palier franchi et dont on pouvait sentir l’approche depuis plusieurs années. Au cours des 13 morceaux qui composent le disque, White se plait à cumuler les références, les sons, les genres et à les fondre en un melting pot étonnant. Expérimentant toujours plus ce qu’il peut donner à entendre tant à la guitare qu’à la voix, cherchant sans cesse à intégrer de nouvelles instrumentations dans sa musique, il a sorti avec cet album ce qui peut facilement être considéré comme son travail le plus abouti. Et quand je parle d’aboutissement, attention, je ne veux pas forcément dire qu’il s’agit là de son meilleur album jusqu’alors. J’emploie plutôt ce terme dans le sens où White a poussé les recherches plus loin qu’il ne l’avait fait auparavant. Boarding House Reach est là pour faire entendre le résultat d’années de tentatives et de défrichage d’horizons sonores, rien de moins.

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Pochette de Boarding House Reach, 2018

En conséquence, là où certains auront adhéré à la proposition, d’autres lui auront tourné le dos, n’y retrouvant plus leur compte, inscrivant en cela l’album dans la grande famille des enregistrements qui auront fait basculer certains groupes d’un avant qui faisait consensus au sein-même de leur public à un après où il y aura finalement les uns qui suivront et les autres qui estimeront que « c’était mieux avant ». Plus « urbain », plus moderne, plus électronique aussi, le dernier-né de Jack White est au moins aussi iconoclaste que son auteur. Il eut été facile au demeurant de croire que c’en était cette fois-ci bien fini du White d’avant, que le musicien avait totalement opéré sa mue et fini de bifurquer vers ces sons qu’il tâtait avec curiosité depuis quelque temps. C’est mal le connaître cependant et ce dernier fera son retour à peine un an plus tard, avec les Raconteurs cette fois-ci. Alors que le groupe n’avait rien sorti depuis 2008, soit tout de même onze longues années, les voici qui reprennent le devant de la scène avec Help Us Stranger, un troisième opus qui ne sera pas forcément au niveau de ses prédécesseurs (en particulier l’excellent Consolers of the Lonely) mais qui proposait un certain nombre de choses intéressantes, comme je l’évoquais dans cette autre chronique. White, accompagné de ses trois comparses, y renouait avec un son plus familier pour les ancien(ne)s fans. Plus rock, flirtant gentiment avec un côté même pop-rock à l’ancienne (notamment dans le doux Now That You’re Gone ou avec Hey Gyp (Dig the Slowness), reprise d’une chanson de Donovan). Nous avions alors la réponse à la question que nous nous étions posée l’année précédente : non, le vieux Jack White n’était pas porté disparu. Il était toujours là, évoluant en parallèle de cet alter ego résolument tourné vers l’avenir alors que le premier continue de puiser dans ses influences les plus anciennes. 

Mais n’est-ce pas là une marque de fabrique de Jack White justement, cette façon de compartimenter ses projets sans que jamais (ou presque) les uns ne fassent écho aux autres. Si l’on met de côté le fait que le chanteur s’entoure généralement des mêmes amis pour travailler (on retrouve des Raconteurs chez les Dead Weather mais aussi sur ses albums solo), il apparaît nettement qu’il y a quatre Jack White : le Jack des White Stripes, celui des Raconteurs, le Jack encore des Dead Weather et enfin celui qui évolue en solo. Car en définitive, si l’ensemble de ces pans de carrière se rejoignent sous la bannière des inspirations qui sont celles de White de manière générale (il reste un seul et même homme, n’allons pas en faire un schizophrène), aucun d’entre eux ne résonne véritablement avec les autres. Le garage des Stripes n’apparaît pas plus que ça dans le blues-rock (aux penchants folks affirmés) des Raconteurs par exemple. De la même manière, le rock alternatif des Dead Weather reste singulier au regard du reste, tout comme ce fameux son plus expérimental que White s’est forgé en solo. Au fond, cette dissociation n’est pas totalement farfelue de toute façon. Dans un entretien accordé à Variety cette année, White souligne quelque chose de pertinent :

« C’est comme quand Robert Plant fait un album solo. Les gens vont se dire ‘Oh, pourquoi est-ce que ça ne sonne pas comme du Led Zeppelin ?’ [….] Pourquoi voudrais-je que mon nouvel album solo sonne en quoi que ce soit comme le groupe dont je faisais partie ? Ce serait comme essayer de vivre dans la nostalgie. »

(Jack White pour Variety, 2022)

Photo : David James Swanson


Ce qu’il évoque là, en parlant spécifiquement des White Stripes pour le coup, c’est surtout qu’un artiste a la liberté de faire ce que bon lui semble en matière de création. Chaque projet peut être unique, différent des précédents et c’est tant mieux. Tant mieux pour l’originalité, tant mieux pour la musique de manière générale. Quel intérêt y aurait-il eu à avoir les White Stripes puis les White Stripes 1.5, puis les White Stripes 2.0 et ainsi de suite ? Le groupe a su devenir cela de lui-même à mesure que sa carrière avançait et White a toujours pris le soin de bien distinguer ce qu’il faisait en compagnie de Meg White et ce qu’il produisait par ailleurs. Il est, comme tout artiste, un défricheur, sinon un explorateur. Il évolue en tant que personne, en tant que public aussi et c’est tout ce qui va nourrir le créateur ensuite. Du reste, cela a toujours conduit le musicien à multiplier les champs des possibles pour ce qui touche à ses propres compositions, donnant ainsi naissance à une discographie aussi éclectique qu’iconoclaste, profondément empreinte d’une curiosité sincère.

En 2022 cependant, Jack White lui-même semble toucher aux limites de cette propension à toucher à tout et à mélanger les styles et les genres. Il veut sortir un nouvel album mais se rend vite compte que ses idées sont cette fois-ci trop hétérogènes pour loger dans un seul et même disque sans que le ressenti global à l’écoute de celui-ci n’en pâtisse. Dans l’entretien auprès de Variety, il affirme :

« Peu importe à quel point j’essayais de faire une séquence à partir des chansons, c’était comme si tu prenais un enregistrement de Miles Davis et que tu le mettais au milieu d’un album d’Iron Maiden. »

La solution s’impose alors d’elle-même et semble finalement bien logique : scinder tout cela en deux et proposer un tandem d’albums, parus à quelques mois d’intervalle seulement. Une rapidité à laquelle l’artiste ne nous avais jamais habitués, si productif soit-il, mais qui amènera donc Fear of the Dawn puis Entering Heaven Alive dans nos lecteurs et sur nos platines coup sur coup. Né d’une nécessité créative, cet inattendu diptyque aura laissé une poignée d’observateurs et observatrices s’interroger quant au choix de le faire paraître ainsi plutôt que de sortir un double-album en bonne et due forme et en une seule fois.
On pourra d’abord souligner que l’option choisie ici aura sans doute d’abord été une manière de répondre aux difficultés que traverse l’industrie du vinyle et à laquelle Jack White est si férocement attaché. En publiant ses deux nouveautés avec quelques mois d’écart, peut-être a-t-il ainsi permis à sa maison Third Man Records de mieux gérer la production des disques concernés en les étalant dans le temps plutôt que de créer un possible embouteillage. Rappelons en effet que, comme d’autre secteurs (notamment le papier), la fabrication de disques vinyles souffre de retards et de diverses pénuries depuis le covid et de nombreux groupes voient les sorties physiques de leurs nouveaux albums en partie repoussées. A ce sujet, White s’est d’ailleurs à plusieurs reprises exprimé et a même appelé, dans une vidéo publiée en Mars dernier, les grandes majors de l’industrie musicale (Warner, Sony et Universal) à se mobiliser et à rouvrir leurs propres usines de pressage afin de répondre à une demande grandissante incompatible avec les contraintes actuelles, illustrant son propos en affirmant : « Un petit groupe de punk ne peut pas avoir son disque livré avant 8 à 10 mois ». Tout cet aspect logistique, concernant ses propres nouveautés de l’année, il l’évoque d’ailleurs également dans une interview accordée à Rolling Stone en Mai dernier : « Je voulais les sortir le même jour, mais il nous était impossible de presser autant de vinyles et de les proposer en même temps ».

Sans titre

Jack White appelle les grandes majors à rouvrir des usines de pressage depuis la sienne, citant les MC5 : « Tu es soit une partie du problème, soit une partie de la solution ».

Mais surtout, assembler Fear of the Dawn et Entering Heaven Alive en un seul et même objet aurait sûrement été en contradiction avec l’intention que White s’est finalement imposée. Prenant acte de l’impossibilité de faire coexister toutes ces nouvelles chansons entre elles, pourquoi serait-il allé les rassembler malgré tout ? On pourrait certes repenser à d’autres albums qui ont pris ce parti et en particulier au In Your Honor des Foo Fighters. En 2005, le cinquième album du groupe de Dave Grohl se scindait ainsi en deux temps avec un disque purement rock et un autre acoustique. Ceci étant, et en dépit du déséquilibre entre les deux disques, il se retrouvait une continuité dans l’ensemble qui lui permettait justement d’être considéré comme un tout unique et relativement indivisible. On ajoutera enfin à cela un constat fait par le musicien lui-même (sans doute même plus par le patron de maison de disques qu’il est), toujours auprès de Rolling Stone : « Je me suis retrouvé avec 20-25 chansons. Mais le public d’aujourd’hui n’est pas très réceptif aux doubles albums ».
Du reste, cette question de continuité musicale, ou d’homogénéité si l’on veut, ce n’est pas ce qui semble guider White avec ces deux albums cette année. Bien qu’ils puissent être vus avec le recul comme complémentaires (nous verrons ensuite en quoi), Fear of the Dawn et Entering Heaven Alive se distinguent bel et bien par des approches différentes et des intentions distinctes. En définitive, le seul lien qui reliera en quelque sorte les deux disques tient en ce single paru en deux versions différentes en amont de leurs sorties respectives. Avec Taking Me Back et Taking Me Back (Gently) en Octobre dernier, Jack White annonçait la couleur de ses deux albums à venir, laissant déjà entrevoir le diptyque qu’ils forment (confirmé seulement le mois suivant) et la manière dont ils se distinguent l’un de l’autre. Rien n’est évidemment annoncé de manière claire à ce moment-là mais on se doute à l’écoute de ces deux chansons que l’un de ces enregistrements sera ancré dans le style qu’il se construit depuis le début de sa carrière solo (et qui s’est donc grandement affirmé avec Boarding House Reach) tandis que le second reviendra aux sources et aux sonorités propres à la musique qui l’a toujours inspiré et ce depuis le début de sa carrière tout court.

Le temps aura dans tous les cas donné raison à ces premières impressions. Avec les 6 singles suivants (3 par album), le paysage musical de Fear of the Dawn et Entering Heaven Alive se dessine plus précisément et révèle à l’avance l’éventail qu’ils forment. 

Daru-j-done

Le batteur Daru Jones est devenu un ingrédient essentiel de la musique de Jack White depuis 2012.

Le 8 Avril dernier, le premier des deux confirme en se présentant tel un album de rock certes, au sens large même, mais avant tout de recherche. White s’y laisse aller à toujours plus d’expérimentations, poussant en cela un peu plus loin les standards qu’il avait instaurés dans son précédent opus. Le seul titre Taking Me Back, découvert quelques mois plus tôt et placé ici en ouverture, synthétise l’intégralité des intentions qui régissent ce premier volet. Si dans l’ensemble il rappelle des titres entendus avec les White Stripes (je pense à l’album Icky Tump mais plus dans le sens d’intentions partagées que de sonorités similaires), il réalise en même temps une belle jonction avec Boarding House Reach. Puissant, presque agressif avec cette guitare acide, il forme en définitive un idéal single, d’autant que l’affaire se poursuit directement avec le titre éponyme Fear of the Dawn dans la foulée. Rien qu’avec ces deux premières chansons, White insiste : c’est toujours lui et ceci est le nouvel aboutissement du parcours qu’il a entrepris depuis Blunderbuss, 10 ans auparavant ! Le reste de l’album viendra concrétiser plus en avant cette mutation du musicien, par exemple avec The White Raven et son beat qui rappelle les approches plus « urbaines » du Jack White actuel, influencé notamment par le jeu de son batteur Daru Jones. Initialement batteur de hip-hop, Jones fait preuve d’une grande variété de techniques. Allant de ce style-ci au jazz en passant par la country ou le rock, il jouit d’une grande culture musicale et d’une technicité qui a fait mouche dès que White a fait appel à lui alors que ce dernier travaillait sur un morceau avec RZA (qui ne verra hélas jamais le jour). Des éléments que nous reprécise un autre article de Rolling Stone paru en Août dernier tout en nous rappelant que Daru Jones travaille sur les albums solo (et tournées) de Jack White depuis 2012.

Ceci étant dit, nul doute à avoir quant à la parfaite intégration de ce batteur dans le schéma plus général du projet solo de White, qui multiplie les rapprochements avec des sons plus modernes, plus « urbains » disais-je aussi, quitte à en créer des morceaux assez chimériques comme Eosophobia et ses effets de voix toujours plus présents – et déjà très remarqués en 2018 – ainsi que les breaks oscillant entre jazz et hip-hop qui le caractérisent.
Hi-De-Ho sera cependant peut-être le morceau qui retiendra le plus l’attention en raison de l’usage marqué de samples de Cab Calloway. White y crée alors une espèce de duo farfelu mais diablement efficace entre le célèbre chanteur décédé en 1994 (et qu’on surnommait le Hi-De-Ho Man, en référence notamment à la chanson Minnie the Moocher) et Q-Tip, ex-membre du groupe A Tribe Called Quest, dont le rap vif vient s’ajouter à la somme des éléments neufs que White insère dans sa musique depuis quelques années. Il est amusant alors de constater la façon dont ce dernier semble vouloir s’effacer derrière ses deux guests pour mieux se consacrer à la composition et à l’orchestration, ce qu’il fait également avec Into the Twilight peu après.
En cela, on peut légitimement voir en Fear of the Dawn un véritable album de compositeur finalement. Car si White chante sur l’intégralité des titres (hormis l’interlude instrumental Dusk), on ne peut que ressentir toute l’attention portée avant tout aux instruments. Sur cet album-ci, il a notamment travaillé sur l’usage des synthés, omniprésents et en particulier sur des titres comme Into the Twilight justement mais aussi dans That Was Then, This Is Now (où c’est Quincy « Qemistry » McCrary, son claviériste de tournée actuel, qui joue), en force sur Morning, Noon and Night (Mark Watrous, touring member des Raconteurs y officie) ou enfin avec le piano électrique de Eosophobia (Reprise), qui signe l’intention majeure de cet album : la cohabitation entre la guitare de White et les claviers aussi divers que variés.

Q-Tip et Jack White en coulisses lors de la dernière
tournée des raconteurs en 2019.
Source : compte Instagram du groupe


Cette façon de mêler claviers et guitares est d’ailleurs au cœur de Entering Heaven Alive, le second album de 2022 donc. Comme précisé plus haut, cet autre opus se veut beaucoup plus doux que son prédécesseur direct, ramenant White à un tout autre pan de sa musique, inspiré cette fois-ci par des musiques plus « classiques » des Etats-Unis, dont le blues, la folk et la country. Cet agrégat d’influences se disperse alors dans l’ensemble de ce nouveau disque et ce dès A Tip from You to Me, qui se place en ouverture. Déjà, la cohabitation recherchée entre claviers et guitares s’entend nettement. Mais ce qui s’illustre le plus dans ce morceau, c’est cette tonalité de ballade folk-blues qui renvoie à certains succès des White Stripes mais aussi et surtout aux Raconteurs. Ce qui nous rattache ici à cet autre groupe, ce sont clairement les voix et en particulier ces chœurs qui évoquent chaleureusement le duo que White forme avec son acolyte Brendan Benson dans cette autre formation. Du reste, A Tip from You to Me donne le ton, de la même manière que le faisait Taking Me Back sur l’album précédent.

Comprenant cela, nous n’avons plus qu’à attendre d’Entering Heaven Alive qu’il déroule ce qu’on espère de lui : un album de douceur folk qui vienne trancher avec Fear of the DawnAll Along the Way, avec son excellente intro à la guitare, viendra confirmer la chose et souligner tout le soin apporté à la place des guitares durant le travail de composition. Elles sont deux d’ailleurs à se répondre ici avec une guitare acoustique mais aussi l’électrique d’Olivia Jean qui vient épicer un peu cette chanson et par conséquent rappeler que si cet album a une orientation bien précise, il serait bien vain d’en attendre quelque chose de trop convenu. A titre d’exemple, I’ve Got You Surrounded (With My Love) vient également apporter quelque chose de différent, de plus moderne même, rappelant que Jack White ne veut s’enfermer dans rien de préconçu. La guitare électrique créera ici un pont vers le premier album et rappellera en cela la gestation de ce double-projet, initialement pensé comme un tout indivisible avant de prendre conscience de l’incompatibilité de l’ensemble des morceaux et de la dualité qui les séparait en deux groupes nets.
Celui de ces deux groupes qui nous intéresse ici, il brille en tous cas grâce à des chansons comme Queen of the Bees (que Donovan n’aurait pas reniée), la délicieuse Love is Selfish (aux délectables accents de We’re Going to Be Friends des Stripes) ou encore Please God, Don’t Tell Anyone ou A Tree on Fire from Within (où, encore une fois, le piano se fait très présent, White prenant même le clavier et laissant la guitare se reposer un peu)… Chacune de ces pistes offre un moment de musique des plus appréciables et permet au musicien de revenir à quelque chose de plus familier pour son public (même si une partie de ce dernier aura appris depuis longtemps à sincèrement apprécier ses expérimentations en tous genres). La chose ne fait pas de mal au milieu de l’aspect facilement foutraque de sa carrière solo et des multitudes de sonorités diverses et étonnantes qu’il cumule dans ses composition les plus récentes.

Une diversité et une variété que l’on retrouve ici dans la multitude d’instruments qui coexistent sur ce seul album On pense ici au vibraphone de Help Me Along, au violon de Taking Me Back (Gently), à l’orgue Hammon de All ALong the Way ou bien à la contrebasse, au Mellotron M4000D et au Hammond Solovox de Queen of the Bees. Là encore, de la même manière que sur le premier album de cette année (on rappelle le thérémine employé sur 2 pistes de Fear of the Dawn), White laisse sa curiosité de musicien prendre le dessus et donner à ses nouvelles chansons des paysages sonores inédits. En cela, il développe sa propre palette d’artiste, n’hésitant pas à prendre la plupart de ces instruments en mains lui-même, quitte à se heurter à un apprentissage qui lui semble couler de source si l’on en croit les interviews que l’on peut trouver de lui et où le sujet est évoqué.

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Jack White devant l’objectif de Paige Sara

Au sortir de ces deux albums, on s’interroge. On le fait d’autant plus si l’on a écouté les deux disques coup sur coup, comme le double-album qu’il aurait pu être. Car si les deux demeurent d’une qualité certaine, le combo que forment Fear of the Dawn et Entering Heaven Alive pose question sur la façon dont ils sont peut-être un moyen (sans doute inconscient) pour Jack White de rassembler toutes ses facettes musicales sous un tout protéiforme et hétérogène qui, en dépit de cette multiplicité de visages, finit par se réunir sous la seule bannière de White. On l’a vu et expliqué : il était impossible de faire coexister l’intégralité de ces morceaux dans un tout unique. L’écoute des albums nous l’aura confirmé sans détours. Et pourtant, il se dégage de ces 23 morceaux inédits un quelque chose qui crée un lien tenace. Les deux albums se répondent finalement, ouvrant des portes l’un sur l’autre à la manière des deux Taking Me Back avec la fin de la version Gently qui amène directement sur le début de l’autre. On recommandera d’ailleurs peut-être d’écouter ces deux albums dans l’ordre inverse de leurs sorties et donc en commençant par Entering Heaven Alive. Ce faisant, on s’offrira non seulement le plaisir d’enchaîner les deux chansons que je viens de mentionner dans une espèce de fondu efficace mais, surtout, on profitera du voyage que ce diptyque propose à travers la musique de Jack White. Dans ce parcours, Entering Heaven Alive constituera une entrée en matière pour sa douceur mais aussi pour sa façon de nous replonger dans une sphère de la musique américaine telle qu’elle fut il y a bien des décennies maintenant. White y explore non seulement une partie de sa propre musicalité mais aussi un pan entier de l’histoire musicale américaine, convoquant blues, folk, jazz et country dans un pot pourri réjouissant (en dépit du côté assez sombre, sinon grave, de certaines pistes dont If I Die Tomorrow) avant d’entrer dans autre chose, en y sautant à pied joint : ce que lui, en tant qu’artiste avec sa propre identité et ses propres intentions, propose après l’intégration et la digestion de toutes ces influences.
C’est là que Fear of the Dawn entre en scène. Il sera l’aboutissement, comme je le disais plus haut, de ce cheminement personnel et musical qui est celui de Jack White et qui, de toute évidence, se poursuivra encore après cela. Il incarne en quelque sorte une forme de résultat, une proposition à un instant T de ce qu’un musicien actuel peut faire de tout cet héritage que la musique américaine porte en elle et de la manière dont celui-ci peut se plier au contexte dans lequel on se l’approprie et ainsi se métamorphoser de nouveau. Pour ce processus créatif, White fait ici un choix important, celui de renoncer à être un seul Jack ou un autre. Il est cette fois-ci tous les Jack qui l’habitent : le rouge de White Stripes, le bleu de sa carrière solo et ainsi de suite, en reprenant ici les codes-couleur qu’il a toujours aimé accoler à ses différents projets. Ces Jack, au nombre de 4, ils ont enfin fini par faire plus que seulement se croiser de temps en temps, chacun s’éclipsant un moment au profit d’un autre en fonction du projet dans lequel White s’investit alors. Le musicien communie ainsi avec lui-même et avec sa musique, offrant une sorte d’osmose où l’intégralité de ses vécus musicaux se lient fermement. Une communion qu’il donne à voir en concert, comme lors de ce récent live à l’Olympia auquel j’ai eu la chance d’assister – disponible chez Arte – et où les chansons de ses différents répertoires s’enchaînent avec une fluidité déconcertante.

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Le voyage aura été étonnant. Riche de l’amour de Jack White pour la musique en général, américaine en particulier, le diptyque Fear of the DawnEntering Heaven Alive aura été la bonne surprise de l’année. Car si l’on peut attendre un nouvel album de White comme on attend un cadeau de Noël en plein mois de Juillet (c’est mon cas), cela reste ce cadeau dont on n’est pas trop sûr de ce qu’il va y avoir dedans. Alors quand en plus il y en a deux, il y a de quoi avoir la curiosité titillée. Fort heureusement, White a ici fait de belles choses, offrant à son public une synthèse de haute volée de tout ce qui fait sa musique. Plongeant dans ses propres amours musicales pour mieux en ressortir ce qui a toujours fait sa patte personnelle, le musicien livre ici un duo d’albums certes très distincts l’un de l’autre mais qui partagent néanmoins une culture commune. L’un comme l’autre se démarquent alors par des compositions réfléchies et alimentées par toujours plus d’idées, tant en termes de construction que d’instruments à employer. Impossible que les deux albums fassent l’unanimité, c’est certain. De mon côté, je suis conquis. Mais si le résultat viendra peut-être diviser l’auditoire, ce dernier ne pourra que s’accorder sur un point majeur : Jack White est en excellente forme et ne cessera jamais de chercher à nous surprendre et à nous porter vers des horizons dans lesquels on ne l’attend pas nécessairement.

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